Incident

Au volant de sa voiture, Peter Norman conduisait avec calme, en écoutant du Wagner.
La nuit était noire comme une marre de pétrole et il espérait être de retour chez lui avant minuit. Tout en roulant à cent kilomètres à l’heure, avec le souci de respecter scrupuleusement les limitations de vitesse, Peter pensait à toutes les pages qu’il lui restait à taper à la machine. Ne perdant pas de vue la route, il aperçut comme une lueur rouge dans le ciel. Il se dit que cela devait être un avion. Il jeta un second coup d’œil en direction du ciel et aperçut de nouveau la lueur rouge. Cette dernière se déplaça soudain avec une vertigineuse rapidité. En l’espace de deux secondes environ, elle se retrouva à l’autre extrémité du ciel. Peter se dit que cela devait être un avion extrêmement rapide, probablement un avion de chasse de dernière génération. Cette hypothèse ne réussissant cependant pas à le convaincre, il scruta une nouvelle fois le ciel et vit trois minuscules boules bleues se détacher de la lueur rouge. Elles se déplaçaient comme une escadrille avec une vitesse que Peter n’arrivait pas à expliquer. Il ralentit sa voiture et se stabilisa à soixante kilomètres à l’heure afin de mieux pouvoir observer le phénomène sans prendre le risque d’avoir un accident. Il ne courait d’ailleurs pas un grand danger car la route était déserte. Il eut alors la sensation que les trois petites boules se dirigeaient dans sa direction. Ce n’était pas une certitude et pourtant, il lui semblait qu’elles grossissaient à vue d’œil. La cassette de Wagner venait de se terminer. Peter appuya sur le bouton d’éjection du lecteur. Il chercha une autre cassette dans la boîte à gants et mit une musique de jazz. Lorsqu’il regarda à nouveau le ciel, les trois boules avaient disparu. Il resta un moment dubitatif puis, la musique aidant, il se remit à penser à sa thèse. La route était déserte et un vent chaud s’infiltrait par la fenêtre de la voiture. Roulant toujours à soixante kilomètres à l’heure, il appuya légèrement sur l’accélérateur. Au bout de quelques secondes il constata que la voiture roulait étrangement à la même allure. Il appuya un peu plus sur l’accélérateur mais la voiture n’accélérait toujours pas. Il appuya alors à fond sur la pédale d’accélérateur mais rien ne se passa. Peter resta un instant perplexe, ne pouvant donner d’explication à ce qui se passait. Puis il décida de rétrograder en se disant qu’il était peut-être sur une légère côte. Pourtant la route semblait parfaitement plate. Il se mit donc en troisième et donna un grand coup d’accélérateur. Le moteur monta en régime puis se stabilisa. Peter constata alors avec stupéfaction qu’il était toujours exactement à soixante kilomètres à l’heure. Il fixait son cadran lorsqu’il entendit un léger bruit, comme un choc, venant du toit de la voiture. Il n’eut pas le temps de réfléchir qu’un halo de lumière rouge de déployait tout autour du véhicule. Ce n’est pas possible, je dois avoir des hallucinations, se dit-il. Mais non… La lumière était bien là et il roulait toujours à soixante kilomètres à l’heure. Peter lâcha la pédale d’accélérateur et freina brusquement de toutes ses forces. Les pneus crissèrent et la voiture fit une violente embardée dans un vacarme effrayant.

Le véhicule se trouvait à présent sur le bas-côté, immobile. Peter reprit un instant ses esprits et remua son corps pour voir s’il n’avait rien de cassé. Non, il était indemne. Mais la lumière était toujours là, encore plus puissante que tout à l’heure. Il regarda à travers le pare-brise mais ne vit rien de particulier sinon la route qui s’enfonçait dans la nuit. Envahi par la peur, il resta un long moment sans bouger. Il n’osait pas sortir de la voiture. Il faisait une chaleur étouffante, comme s’il s’était trouvé en plein désert. Il fallait qu’il fasse quelque chose; il ne pouvait pas rester ainsi. Mais il ne savait que faire. Pris de terreur, il en était arrivé à la certitude que la lumière se trouvait juste au-dessus de la voiture. Il eut alors une idée. Il prit la manette de réglage du rétroviseur et dirigea progressivement ce dernier vers le haut. Une lumière éblouissante apparut alors sur le miroir. La chaleur devenait intenable. Il ne pourrait pas rester encore longtemps dans l’habitacle. Il fallait qu’il sorte! Peter respira profondément et avança sa main près de la portière. Il posa lentement ses doigts sur la poignée d’ouverture et, s’apprêtant à bondir hors de la voiture, il tira un coup sec sur la poignée. Aucun déclic ne se produisit. La poignée était enfoncée de plusieurs centimètres et la porte demeurait fermée. Pris de panique, il tira une nouvelle fois sur la poignée mais ce fut un nouvel échec. Il appuya alors sur le bouton de la vitre électrique. Celle-ci resta parfaitement immobile. Essayant de reprendre son sang froid, il se rappela que les vitres arrières étaient manuelles. Il escalada les sièges et se retrouva en un instant sur la banquette arrière. Là, d’une main tremblante, il saisit la poignée de réglage de vitre. Il fit pivoter doucement le levier et la vitre descendit lentement, très lentement. Arrivé en bout de course, il sentit l’air anormalement chaud de ce printemps venir titiller ses narines. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son front, sur ses joues et jusque dans son dos. « Il faut que je sorte de là », se dit-il. Il passa péniblement son corps à travers la fenêtre de la voiture et se retrouva à quatre pattes sur le sol. Il se releva alors lentement et aperçut sur le toit de la voiture un disque rouge d’environ un mètre de diamètre. Peter clignait des yeux tellement le disque dégageait une intense lumière. Après un moment d’hésitation, il se précipita en courant vers un talus situé à une dizaine de mètres. Là, il se coucha rapidement sur le sol et attendit en ne perdant pas de vue sa voiture. L’objet était posé sur le toit de la voiture et Peter se demandait comment il avait fait pour tenir avec la vitesse du vent ainsi que les chocs du freinage. Il n’avait aucune certitude quant à la nature de l’objet. Pourtant il finit par se dire qu’il avait en face de lui ce que l’on appelait une soucoupe volante. « Elle est trop petite pour contenir des êtres vivants », se dit Peter. Elle n’avait qu’un mètre de diamètre sur cinquante centimètres de haut. Brusquement la lumière devint d’une intensité extrême. Peter mit sa main devant les yeux comme pour se protéger d’un intense soleil. Stupéfait, il vit alors la voiture se soulever lentement du sol. Il crut un instant qu’il était sous l’effet d’une illusion d’optique à cause de l’intense lumière. Il leva un peu sa tête qui dépassait du talus et constata que la voiture était bel et bien à trente centimètres du sol. Subitement il vit quelque chose tournoyer vers le haut de la soucoupe. Cela dessinait comme de petits hublots qui tournoyaient. Pétrifié, Peter observait le spectacle. Dans un silence effrayant, il vit alors la voiture se soulever d’une dizaine de mètres. Elle se stabilisa durant quelques secondes à cette altitude puis s’éloigna brusquement à vive allure. Peter sortit du talus et se précipita sur le bord de la route. Il voyait toujours la lueur rouge qui s’éloignait dans le ciel et qui progressivement devenait un point de lumière minuscule. Au bout de quelques minutes qui lui semblèrent des années, le point lumineux se perdit dans les éclats des étoiles du ciel.
Bouleversé, Peter resta un long moment immobile sur le bord de la route. Qu’allait-il faire? Comment allait-il rentrer chez lui? Devait-il raconter ce qu’il avait vu? Il se savait plus du tout quoi penser. Il entendit alors au loin un bruit de camion. Il se retourna et vit deux phares blancs qui progressivement s’approchaient. Il se plaça bien sur le bord de la route et fit des signes avec ses bras. Le camion ralentit et s’arrêta à la hauteur de Peter.
_ Vous êtes perdu? demanda le chauffeur à travers la fenêtre du camion.
_ On m’a volé ma voiture, répondit Peter en estimant qu’il était préférable de ne pas en dire plus.
_ Ca c’est encore des jeunes voyous. On devrait les mettre en prison pour que ça leur fasse les pieds. Et pas du sursis, non non; de la prison ferme! Si vous voulez je vous emmène, proposa le chauffeur.
Peter monta dans le camion puis le chauffeur démarra.

Bien que n’étant pas spécialiste en camion, Peter estima que celui-ci devait bien faire trente tonnes. L’habitacle y était spacieux et possédait même une couchette. Malgré l’émotion qu’il venait de traverser et qui était encore présente à son esprit, l’attention de Peter fut immédiatement interpellée par l’incroyable complexité du tableau de bord ressemblant à celui d’un avion.
_ Vous arrivez à vous y retrouver avec tous ces voyants? questionna Peter.
_ Oh vous savez, c’est une question d’habitude. Je transporte des containers de produits chimiques et tout doit être contrôlé en permanence: la température, les vibrations, l’acidité…
_ Vous allez dans quelle direction? coupa Peter.
_ Je dois déposer mon chargement à Chartres. Mais si vous voulez, je peux vous déposer quelque part.
_ Vous n’avez qu’à me laisser n’importe où il y a une gare et je rentrerai en train. Comme nous ne devons être qu’à quelques dizaines de kilomètres de Chartres, vous n’aurez qu’à me déposer à la gare. Comme cela, vous ne serez pas retardé.
_ Oh mais vous ne me dérangez pas. C’est même un plaisir pour moi que de venir en aide à une personne en difficulté.
Pendant qu’il discutait avec le chauffeur, Peter se disait que ce camion était tout de même bien étrange. Les deux puissants phares découpaient deux triangles de lumière dans la nuit en faisant apparaître la route et les arbres qui défilaient. Combien mon assurance va-t-elle me rembourser ma voiture? pensait Peter. Soudain il fut pris d’un vertige et vit tout tourner autour de lui.
_ Vous ne vous sentez pas bien? demanda le chauffeur.
_ J’ai la nausée, fit Peter en laissant rouler sa tête sur le dos du siège. Mais ce n’est rien, ça va passer.
_ Allongez-vous quelques instants derrière, dans la couchette. Vous serez plus à l’aise et la nausée vous passera plus rapidement.
_ Je vous remercie mais ça va aller, ce n’est qu’un étourdissement, répondit Peter en articulant à peine ses phrases.
_ N’hésitez pas! Vous verrez, vous serez mieux dans la couchette reprit le chauffeur. Poussez la petite porte et installez-vous. Il y a une couette et des oreillers.
Sentant alors une douleur lui parcourir le ventre, Peter finit par accepter la courtoise proposition du chauffeur. Il se leva lentement de son siège et ouvrit la petite porte qui se trouvait derrière, entre le conducteur et le passager.
Il découvrit une cabine confortablement aménagée rappelant celle des bateaux de plaisance. Une lumière bleutée émanait d’une boule translucide fixée sur une des parois. Immédiatement, sans chercher à aller plus loin dans son investigation, il se laissa choir sur la couette. Fermant les yeux, il se demanda une fois de plus si ce qu’il venait de vivre était bien réel. A présent tout demeurait silencieux. Pas le moindre ronronnement de moteur. Même les légers cahots de la route semblaient avoir disparu. Sa douleur au ventre lentement s’apaisait.
Quelques instants plus tard, dont il ne savait d’ailleurs pas si c’étaient des minutes, des heures ou des jours, il ouvrit les yeux et aperçut, sur la parois d’en face, une sorte de gourde fixée au niveau de la couchette. Aussitôt il se redressa et saisit l’objet. Peter but une petite gorgée du liquide avec toutefois une certaine prudence. Après ce qui venait de se dérouler, il s’attendait à tout. Cependant le liquide qui coula dans sa gorge paraissait bien posséder toutes les caractéristiques de l’eau. Après un moment de réflexion, il décida d’aller parler au chauffeur.
Il fit basculer la petite poignée de la porte métallique et tira celle-ci vers lui. La porte ne s’ouvrit pas. Il recommença en appuyant avec plus d’insistance. La porte ne bougea cependant pas d’un millimètre. Peter fit alors une nouvelle tentative en poussant de toutes ses forces. Mais la porte resta toujours aussi immobile. Il tapa alors avec le poing sur la porte en appuyant progressivement ses coups avec plus de force. Puis au bout d’un moment il s’arrêta, avec l’espoir d’entendre la voix du chauffeur. Un profond silence régnait dans la cabine. Des flots d’images envahissaient l’esprit de Peter. Puis il se laissa choir sur la couchette. Soudain la porte de la cabine s’ouvrit.
_ Vous avez frappé à la porte, n’est-ce pas ? lui demanda le chauffeur tout en ayant un œil sur la route.
_ Oui, j’ai essayé d’ouvrir la porte mais elle était coincée.
_ Ça ne m’étonne pas, on a essayé une fois de la crocheter, et depuis, elle se bloque souvent.
Peter sortit de la cabine et alla s’installer sur le siège à côté du chauffeur.
_ Un jus d’orange ça vous dit ? J’en ai un Thermos plein et bien frais.
_ Oui, avec plaisir.
_ Tenez, prenez-le, il est juste là, dans le fourre-tout, devant vous. Vous trouverez aussi des gobelets en plastique.
Tout en demandant s’ils étaient encore loin de Chartres, Peter emplit deux gobelets et en proposa un au chauffeur. Tout en laissant errer son regard vers l’horizon de la route, il but à petites gorgées le jus d’orange bien frais.
Soudain il aperçut une forme qui se dessinait, une forme de voiture qui… oui, qui ressemblait à la sienne. Il scruta l’objet avec attention et lorsqu’ils arrivèrent à une cinquantaine de mètres, Peter s’écria :
_ C’est ma voiture ! Arrêtez-vous, c’est ma voiture, là, sur le bas-côté !
Le routier mit son clignotant et ralentit pour se garer sur le bord de la chaussée. Peter descendit du camion et marcha rapidement vers la voiture qui se trouvait à une cinquantaine de mètres. Une fois arrivé à proximité, il constata que la peinture de la carrosserie était à moitié brûlée. Pas tout à fait comme une voiture ayant pris feu, mais plutôt comme une mauvaise peinture cloquée par une température trop élevée. Il s’approcha lentement de la portière du conducteur, tout en scrutant l’intérieur de l’habitacle. Il s’attendait d’un instant à l’autre à voir surgir quelque créature, qui par le fait même de ne pas pouvoir lui donner un nom rendait la situation encore plus effrayante. Un à un, il franchit les centimètres qui le séparaient de la fenêtre ouverte de la portière jusqu’à obtenir un champ de vision suffisamment large pour embrasser la totalité de l’avant de la voiture. Tout semblait normal. N’étant cependant toujours pas rassuré, Peter se déplaça progressivement vers l’arrière de la voiture, jusqu’à pouvoir distinguer les sièges et le sol de la carrosserie. En y réfléchissant, il trouvait étrange que la peinture fût comme brûlée et que l’intérieur de l’habitacle n’eût aucune trace d’échauffement. Il se dit toutefois que la peinture pourrait être refaite gratuitement puisqu’elle était garantie dix ans. Il entendit soudain la voix du routier.
_ C’est votre voiture, alors ?
_ Oui, oui, c’est bien ma voiture, répondit Peter, rassurée par la présence du routier.
Ce dernier fit le tour de la voiture puis posa ses doigts sur le toit.
_ Dites donc, votre peinture en a pris un sacré coup. Votre voiture a pris feu ?
_ Je n’en sais absolument rien et figurez-vous que je me posais la même question.
Avec un geste hésitant, Peter ouvrit la portière conducteur de la voiture et pénétra dans l’habitacle. La clef de contact demeurait encore là, immobile, donnant l’impression que tout cela n’était qu’un rêve éveillé.
_ On vous a volé des objets ? demanda le routier.
_ Non, je ne crois pas, rien ne semble manquer. D’ailleurs, il n’y avait rien de particulier dans la voiture à part quelques plans et du courrier.
Tout en prononçant ces derniers mots, Peter tourna la clef de contact afin de vérifier le fonctionnement du moteur. Le démarreur tourna péniblement puis le moteur démarra en dégageant à l’arrière de la voiture un gros nuage de fumée grisâtre.
_ Tout semble marcher normalement, lança le chauffeur. Votre moteur fume un peu, mais bon, ça n’est pas très grave. Il faudra seulement changer les bougies. Vous avez encore besoin de quelque chose ?
_ Non, je vous remercie beaucoup mais je pense que ça ira. Vous avez vraiment été très aimable avec moi. Car de nos jours, les gens ne s’arrêtent même plus pour porter secours à autrui. Tenez, je vous laisse ma carte de visite, et peut-être accepterez vous un soir de venir dîner à la maison. Vous n’aurez qu’à me téléphoner pour me dire votre disponibilité.
_ Je n’y manquerai pas. Au revoir et bonne route.
Sur ce le routier retourna rapidement à son camion par crainte de bloquer les automobilistes. Il démarra et s’éloigna lentement, laissant apparaître les lumières rouges de ses feux.
Peter fit chauffer le moteur, jusqu’à qu’il n y eût plus de fumée. Il se retourna pour vérifier une nouvelle fois si tout était normal sur la banquette arrière. Il démarra enfin, à moitié soulagé, tout en se remémorant ce qui venait de lui arriver. Il ne savait même pas sur quelle route il se trouvait, sinon qu’elle avait toutes les apparences d’une nationale. Rouler : c’était cependant la seule chose qui lui importait.
Au fil des kilomètres, le caractère au premier abord effrayant de cette aventure se transformait peu à peu en une sorte d’espoir trouble. Ainsi, si tout cela n’était pas un rêve, il existait donc un « ailleurs » où vivait des êtres inconnus probablement différents des humains. En émettant cette hypothèse, il entrevoyait la possibilité de pouvoir enfin s’échapper de cette planète sur laquelle grondait la folie des hommes. Mais il se dit aussitôt que ce n’était là qu’un espoir vain. Il était peu probable qu’il existât un paradis quelque part dans l’univers. Peut-être que les guerres et les conflits des hommes étaient une composante inéluctable de toute matière organisée, depuis la simple cellule jusqu’aux êtres vivants les plus complexes, et que même la matière apparemment inerte, dans sa complexité atomique, produisait les mêmes phénomènes.
Sur le tableau de bord, le compteur kilométrique déroulait lentement ses chiffres tandis que Peter se laissait porter par les flots de ses pensées. Comme une sorte d’interminable anneau de Möbius , les orages de son existence se mêlaient à des réflexions d’ordre théorique jusqu’à produire un insolite mélange dont il était bien difficile de donner une signification. En fin de compte, se disait-il par moment, tout est en fait assez simple. Il imaginait alors la Terre comme étant une petite boule où des humains faisaient une curieuse promenade sans même savoir pourquoi. La prodigieuse complexité dans laquelle l’homme demeurait empêtré devenait d’une grande simplicité lorsque l’on prenait du recul. A partir de la Lune, on pouvait par exemple dire que sur la Terre des humains s’aimaient, que d’autres s’entre-tuaient, qu’ils avaient des enfants et que leur durée de vie était incroyablement courte. Ce sentiment cosmique qui le traversait parfois le pétrifiait. Aussi, durant ces instants, cherchait-il éperdument à se rapprocher à nouveau de la Terre, afin de retrouver quelque signification à l’existence.
Il aperçut soudain une lumière dans son rétroviseur extérieur. Une lumière clignotante et bleue. Pris de panique, il se dit qu ‘ « ils » étaient de retour. Alors qu’il allait freiner, il entendit une sirène. Il lui fallut deux bonnes secondes pour s’apercevoir que c’était une sirène de police. Cependant, l’un n’était pas plus rassurant que l’autre. Un policier lui ordonna alors de s’arrêter, ce qu’il fit immédiatement en se mettant sur le bas-côté. Deux hommes en uniforme vinrent ensuite à sa rencontre.
_ Bonjour monsieur. Vous n’avez plus de feux de position à l’arrière. Ni de clignotants d’ailleurs. Vous pouvez nous présenter votre permis de conduire, s’il vous plaît ?
Tandis qu’il sortait son portefeuille, Peter remarqua qu’un des agents s’attardait sur la peinture de la carrosserie. Juste à l’instant où il tendit enfin le document rose, l’agent prit la parole.
_ Votre voiture a-t-elle pris feu monsieur ?
Embarrassé, il réfléchit à ce qu’il allait dire.
_ Non non, ce n’est rien, répondit Peter. C’est seulement la peinture qui est de mauvaise qualité et qui n’a pas résisté à la chaleur.
_ Mais de quelle chaleur parlez-vous monsieur ?
_ J’ai laissé par mégarde ma voiture à côté d’un four industriel à ultrasons ; et la peinture n’a pas résisté. Mais celle-ci va être refaite cette semaine.
_ Je passe pour la peinture, reprit l’agent. Mais je vous verbalise pour les clignotants et les feux de position.

 Copyright Serge Muscat 2000,

Le dialogue impossible

Les trois personnes qui marchent dans la rue semblent insouciantes. Si ces trois personnes paraissent avoir des points communs, en observant avec attention ce trio qui se dirige quelque part, je m’aperçois que l’une d’elles ne semble pas faire groupe avec les deux autres. Elles se nomment Alain, Honorine et Betty. Un homme, donc, et deux femmes, qui se dirigent vers un lieu dont la prévision de s’y rendre a été décidée la veille.

Alain, Honorine et Betty échangent vaguement quelques banalités en évitant de parler de leur travail. Le trio poursuit sa marche, tout en continuant déblatérer sur cette pluie et ce beau temps qui fondent l’essence de la vraie vie. Cette fameuse vraie vie que l’on oppose à la vie vraie. Mais que peut-il y avoir d’important, de primordial, dans cette vie ?

Après un moment de silence, à écouter seulement les bruits de la ville, Honorine entame :

_ Vous savez, je ne sais pas très bien si je vais y aller. Chaque fois que je vais quelque part, j’ai la sensation de n’avoir pas changé d’endroit. C’est comme si je me déplaçais sans me déplacer.

Ils écoutent Honorine. Pour eux, ils ont prévu de s’y rendre, et tout questionnement intermédiaire n’a aucun sens. Ce sont des personnes à objectif, et pour Alain et Betty, ce qui se déroule entre la décision première et le point d’arrivée n’a pas plus d’importance que le vent qui souffle sur les arbres. Pour eux le monde n’existe que comme une ligne que l’on trace entre deux points.

Des couples avec leurs enfants se promènent, avec cette joie qui caractérise les premières années de la vie. Les murs de la ville sont couverts d’une poussière que les ravalements successifs ne peuvent enlever. Et pourtant, pour ces familles qui se promènent, tout semble être immergé dans une clarté, comme lorsqu’on tente de regarder le soleil.

_ J’ai lu un livre étrange ces derniers temps, dit Alain. Un petit livre que j’ai relu plusieurs fois, et pourtant je n’y ai strictement rien compris. C’était l’histoire d’un homme qui sort de son domicile en embrassant sa femme pour lui dire au revoir, afin de se rendre à son travail, et qui revient vingt ans plus tard pour le dîner. Enfin, c’est ce que je crois avoir compris.

_ C’est un livre de quel auteur, demande calmement Honorine ?

_ Je ne sais pas, je ne me rappelle plus du nom. C’est un auteur étranger, je crois bien.

_ L’auteur ne s’appellerait pas Paul Auster, par hasard ?

_ C’est un nom qui ressemble un peu à ça.

_ Tu sais, reprit Honorine, je ne connais pas le livre dont tu parles, mais vingt années sont un peu la duplication d’une journée durant une période de vingt anniversaires.

Pour Honorine, la vie lui semble tellement courte, longue, monotone, pleine de nouveautés, continue, discontinue, que l’étrangeté de l’existence la questionne chaque jour. A chaque instant où elle pense avoir trouvé une réponse à une question, voilà que la réponse se métamorphose en question, comme par une incompréhensible opération sémantique. Tout ce qu’elle a vécu n’a, dans l’enceinte de sa conscience, en fait que peu d’importance. Car dans sa conscience se manifeste autre chose que la réalité première qui n’est en fait pas la réalité. Du reste, personne ne sait ce que signifie ce mot utilisé par les humains avec une fréquence d’utilisation insensée, comme une musique qui se répète à l’infini.

Alain et Betty sont préoccupés par la série télévisée de 19h00 et la partie de Scrabble qu’ils vont faire ensuite.

Dans l’esprit de Honorine défile l’incessante succession des générations, de ces vies humaines qui s’étaient écoulées, où chaque femme, chaque homme vivant le moment présent avaient traversé l’existence comme pilotés par une invisible machine. Ils étaient venus au monde par le caprice d’autres humains qui eux aussi étaient venus au monde… Comme tous les humains, elle a accepté le fardeau d’être là, présente, debout. Cependant elle sait avec une précision de chirurgien que jamais elle ne fera subir le fait d’être au monde à un autre être. Elle est là, debout, respirant, regardant ce qui l’entoure, tout en sachant avec une certitude inébranlable que si elle accepte de vivre, elle n’imposera pas ce même calvaire à un être qui n’a rien demandé. Car les humains ne demandent jamais à venir au monde. Comment le pourraient-ils ?! Elle accepte sa condition de vivante, en essayant de traverser cette étincelle qu’est la durée de la vie comme elle peut. Mais elle sait qu’elle ne reproduira pas cette étincelle qui fait la plupart du temps de la vie un enfer. Elle ne possède pas cette vanité spécifique au genre humain de se dire que l’espèce humaine est la plus prodigieuse création de l’univers. Un univers dont, d’ailleurs, personne ne sait de quoi il est composé. Aussi décide-t-elle de se faire stériliser. Lucide, elle sait que c’est l’unique solution pour ne pas faire face à l’imprévu. Tandis qu’elle marche avec Alain et Betty, elle prévoit de prendre un rendez-vous dans une clinique pour la semaine suivante. Elle est toutefois inquiète. Que va penser Tristan, son compagnon qu’elle aime tant ? Elle se dit que s’il l’aime vraiment, il acceptera cette décision calmement, sans aucune opposition.

Lorsqu’elle rentre dans la soirée et qu’elle ouvre la porte de son domicile, elle reste pensive un long moment, sans même faire attentions au courrier déposé par la gardienne. Le temps s’écoule, elle réfléchit, se laisse guider dans le labyrinthe de sa conscience. Après presque une heure passée ainsi, elle saisit son téléphone, compose un numéro.

_ Oui ?… Honorine, je voulais justement t’appeler.

Elle ne lui laisse pas le temps de continuer sa phrase. Tristan et Honorine sont dans l’instant présent en train de communiquer, mais ce qui se déroule dans l’esprit de l’un et de l’autre est, un peu comme en physique, deux sortes de mondes parallèles. Deux façons différentes de concevoir la vie et qui pourtant sont quelque part identiques. Pour elle, le fait de vivre n’est qu’un passage, un mouvement, où rien n’a vraiment d’importance. Lui, par contre, est de l’espèce des bâtisseurs ; de ceux pour qui chaque journée doit impérativement être un élément ajouté pour construire une sorte d’édifice. Lorsque Honorine entrevoit la pensée de Tristan, elle sait qu’il ne pourra jamais voir le monde comme elle le voit.

_ Tristan, pardonne-moi de t’interrompre mais j’étais en train de réfléchir, et je me disais…voilà, j’ai envie de quitter mon travail et d’essayer de trouver un autre emploi ailleurs… ailleurs, ça veut dire à des milliers de kilomètres d’ici.

_ Mais tu n’arrêtes pas de quitter les emplois que tu trouves pour repartir au point de départ à chaque fois !

_ Il n’y a ni départ, ni arrivée Tristan. Et depuis des jours que je réfléchis, je me dis que cette fois-ci, le changement va être plus radical. Ce que je te dis est très important. Tu sais comme moi que l’existence est éphémère et qu’on ne peut pas tout vivre. Je ne peux plus rester ici, ça me devient totalement intenable. Et je voulais te dire également que je vais cesser la contraception ; car en fait j’ai prévu de me faire stériliser pour éviter tout imprévu.

Tristan ne dit rien, semble ne pas réagir. Pourtant il est en train de prendre conscience qu’il se trouve confronté à la volonté d’ Honorine. Car il perçoit que ce qu’elle dit vient des profondeurs de sa pensée et non pas d’un simple caprice momentané et superficiel. Il sent que c’est son être tout entier qui s’exprime. Le silence s’installe un instant.

_ J’ai des choses importantes à faire. On se verra ce soir.

Tristan éteint alors son téléphone. Mais c’est en fait quelque chose d’autre qui vient de s’éteindre.

Lorsque Honorine et Tristan se rejoignent le soir, ils ressentent soudainement cette contradiction de l’existence : la légèreté et la gravité. La vie est simple et en même temps tragique. Tristan cherche à comprendre ce qui se passe dans l’esprit de Honorine. Dans son raisonnement il fait l’erreur que font la plupart : c’est-à-dire celle qui consiste à dérouler le fil de l’existence.

Pour Honorine il n’y a justement pas de fil. Car sa vie n’est que brisure, cassure, rupture, coupure, sans ce fil auquel tous les humains s’imaginent être rattachés. Elle flotte un peu comme un ballon dans le ciel, qui comme tous les ballons finissent par éclater, une fois qu’une certaine altitude est atteinte.

Depuis six mois qu’ils sont ensemble, ils cherchent à se comprendre, et aboutissent toujours à la même conclusion : pour comprendre certaines choses il ne faut pas penser.

_ Tu sais, pour ce que tu m’as dit tout à l’heure, je te laisse choisir. Peut-être que demain, ou dans une semaine, tu verras les choses autrement.

Honorine ferme les paupières, puis s’allonge sur le lit. Il est à côté d’elle, attendant qu’elle ouvre les yeux. Il souhaite lui dire quelque chose, mais ne peut pas parler tant qu’elle n’ouvre pas les yeux. Et lorsque après un long moment elle ouvre ses paupières, il n’a plus envie de parler. Il commence à sentir ce qu’on ne peut comprendre, et qu’il cherche pourtant à comprendre parce qu’il est persuadé que tout peut s’expliquer. Il ferme alors les yeux et pose doucement sa tête contre celle de Honorine.

Depuis qu’ils se connaissent, il ressent pour la première fois, en cet instant précis, une sorte de vide conceptuel, et devient, pour ainsi dire, pure perception. Il oublie complètement ce qu’elle lui a dit tout à l’heure, et hier, et il y a une semaine. De son esprit s’efface toute inscription. Il n’est plus situé dans l’ordre du comprendre, mais dans celui du percevoir, du sentir.

Le lendemain, Honorine, comme chaque jour, pose un regard différent sur le monde. Dès qu’elle se réveille et ouvre les yeux, elle voit le visage de Tristan juste en face d’elle. Dès l’instant où elle voit son visage, toute la quotidienneté s’efface, toute l’absurdité de l’existence, elle l’accepte sans y penser. Elle regarde seulement son compagnon qui dort encore, et tout s’évanouit, disparaît.

Pour le moment elle a signé un contrat de six mois avec une agence pour laquelle elle doit produire des photographies dont elle ne possède pas les droits. Quant à Tristan, il travaille dans une rédaction depuis déjà plusieurs années, et changer ses habitudes est pour lui inconcevable.

Une semaine s’écoule. Alors que Honorine est à l’extérieur, un soir elle reçoit un appel de Betty. Après quelques propos échangés, elles décident d’aller prendre un verre dans un pub des environs. L’endroit où elles se retrouvent est bondé de gens qui semblent avoir tellement de projets que dix vies ne seraient pas suffisantes pour réaliser tout ce dont ils parlent.

_ Tu sembles aller mieux que la semaine dernière. Que souhaites-tu boire ?

Honorine jette rapidement un regard autour d’elle, puis répond :

_ Bien je vais prendre comme tous, comme ça je serai rassurée de faire comme tout le monde.

Betty saisit cette phrase comme elle entend les bruits de la ville : c’est-à-dire n’ayant pas vraiment une signification particulière. Un peu comme ceux qui disaient, dans les débuts, que la musique concrète n’est pas de la musique. Pour elle tout est si simple que, finalement, rien n’a de sens. Ses seules préoccupations sont le choix des croquettes pour son chien et le programme de télévision de la soirée. Rien de plus. Elle va commander les boissons et revient avec deux verres qui débordent. Elles commencent à prendre quelques gorgées, tout en échangeant quelques propos. Au bout de dix minutes environ, se produit chez Honorine ce qui se produit toujours lorsqu’elle absorbe quelque alcool : l’accroissement de son acuité quant aux impasses de l’existence.

_ Tu vois les choses trop sombres, lance Betty avec une certaine naïveté.

_ Oui, c’est vrai. Je vais essayer de prendre des vacances, ça me fera du bien. Je n’ai pas encore essayé le saut à l’élastique, alors je crois bien que je vais faire mon baptême. Et peut-être aussi faire de la glisse. Après tout, c’est notre époque la glisse. On glisse sur tout : sur l’eau, sur l’air, sur la neige, sur l’herbe, sur le béton et, bien entendu, sur notre conscience.

Betty la regarde curieusement. L’ivresse commençant progressivement à monter, cette fois-ci c’est Honorine qui se lève et va commander deux autres verres.

Honorine prend une gorgée de la même boisson que la précédente et laisse errer son regard. Toutes ces vies rassemblées en cet endroit ont quelque chose d’étrange. Ces personnes sont très jeunes : entre vingt et vingt-cinq ans. Honorine, qui n’a que trente-cinq ans, sait que l’évolution de la perception du monde et de la vie est différente pour chacun. Pour certains, cette perception reste stable, tandis que pour d’autres il peut se produire un basculement complet. Elle se dit en même temps que, humain parmi les humains, elle va reproduire et prolonger cette aventure humaine par le fait d’avoir un enfant. Tout en y pensant, elle commence à douter d’elle-même. Une sorte de nouveau palier de la conscience s’élabore. Elle réalise que Tristan, dont elle n’a jamais douté de son amour, est plus intelligent qu’elle ne le croyait. Car il a justement accepté toutes les absurdités spécifiques au genre humain, pour ne savourer que les petites joies épicuriennes. Elle comprend alors que, toutes ces pensées qui l’épuisent et qu’elle n’arrive pas à accepter, ont déjà traversé l’esprit de Tristan, et que ce dernier est allé plus loin dans une certaine forme de sagesse.

Pour avoir un enfant, il faut accepter sa finitude, le fait de mourir. Impossible de donner la vie si l’on n’accepte pas en même temps la mort. Elle comprend soudainement pourquoi le fait de se retrouver mère lui fait si peur : c’est qu’elle a peur de la mort. Tandis que Tristan a déjà totalement intégré le fait de mourir. Cette évidence est pour lui tellement claire , qu’il n’y pense même pas, et ne pense, par conséquent, qu’à la vie.

Betty reste silencieuse. Elle sait que Honorine est entré en elle-même, et que, dans ces moments, il est préférable de ne pas la déranger. Elle s’en aperçoit rapidement à son regard, qui semble ne plus rien voir de ce qui l’environne. Depuis un certain nombre d’années la réalité première ne l’atteint plus. Parce qu’auparavant, cette réalité l’avait au contraire trop touchée, jusqu’à être saisie comme un frêle animal est saisi à la gorge pour l’étouffer. Son regard exprime cela. Elle n’est plus présent au monde mais dans un perpétuel ailleurs. Elle demeure à jamais éloignée de ce réel, parce qu’elle a compris ce qu’il recouvre. Et elle a décidé, désormais, de ne plus s’y impliquer.

Les verres de Betty et Honorine sont à présent vides. Vide comme l’est la salle emplie de gens. Elles ne disent plus rien. Honorine va aller retrouver Tristan. Son désir de partir de cet endroit est imminent. Elle se lève donc, et dit à Betty :

_ Je te remercie pour ce verre. Je ressens toutefois un besoin urgent de rentrer. Excuse-moi si je ne reste pas plus longtemps.

Elle lance vers Betty un regard lointain, prend son manteau et s’en va. Avec une certaine ivresse, elle sort du pub et remonte le chemin pris pour venir. La rue est tortueuse, petite et légèrement crevassée à certains endroits. Elle se laisse mouvoir par l’automatisme qu’est devenue l’habitude de parcourir ces lieux.

A partir du moment où elle rentre chez elle en sachant que Tristan est là, elle évacue tout, oublie les instants qu’elle vient de passer avec Betty, et retrouve une joie de vivre. Lorsqu’elle ouvre la porte et entre, le vide disparaît, et la présence de Tristan vient s’y mettre à la place. Le simple fait de le voir, même furtivement, la remplit d’un bien-être, avec toujours cette fascination que rien ne semble atténuer.

Tandis qu’il est en train d’écrire quelques lignes sur un cahier, elle s’approche de lui et l’embrasse.

_ Cette sortie était-elle agréable ?

_ Nous avons pris deux verres, et j’ai la tête qui tourne un peu. Qu’étais-tu en train d faire ?

_ Je rédige des notes pour une prochaine publication. Ce n’est pas très motivant ; ce sont toujours les mêmes textes qui sont publiés. Chaque auteur reprend la pensée de l’autre ; et comme le style est différent, le lecteur pense qu’il y a là de nouvelles théories, ce qui en soi n’est pas totalement faux, puisque le style est en même temps une substance signifiante. Mais beaucoup d’auteurs pourraient tout de même s’abstenir d’écrire des textes en spirales. Voilà à quoi aboutit la course à la publication.

Il pose son stylo, et dit à Honorine :

_ Viens t’asseoir près de moi.

Elle vient se mettre tout contre lui.

_ Ce que tu vois là, ce sont des textes sur l’analyse de la vie quotidienne. Je dois en préparer sept pour la rédaction. Et je n’ai pas beaucoup de temps pour finir ce que j’ai commencé. Pourrais-tu m’aider à terminer la préparation de ces textes ?

_ Bien entendu, mon amour. Que veux-tu que je fasse ? Veux-tu que je les relise, que je les mette en forme ?

_ Tu les relis et tu corriges les coquilles. Tu regardes également si la syntaxe est correcte.

_ Je trouve que les écrits sur la vie quotidienne n’apportent qu’une faible compréhension pour le lecteur. Car tout ce qu’écrivent ces sociologues comme Bourdieu, Champagne, Passeron ou Moles avec sa Psychologie du Kitsch, ce sont des propos qu’une personne suffisamment intelligente sait déjà intuitivement.

_ Mais pour ceux qui ne prennent pas conscience de ces phénomènes, pense que ça peut les aider à comprendre leur vie de tous les jours.

_ C’est vrai. Je préfère cependant exprimer certaines choses avec des images. Car l’image est instantanée et permet de faire comprendre en quelques secondes ainsi que par l’émotion ce que d’autres expriment en faisant du remplissage de feuilles blanches.

Elle s’attelle donc à la tâche. Son visage est détendu, ne porte plus cette légère trace d’inquiétude habituellement présente. Ses yeux, qui souvent sont éteints, brillent d’un éclat d’optimisme, où l’on y discerne néanmoins les restes d’une lointaine mélancolie.

Elle fixe Tristan dans les yeux, lui empêchant toute fuite. Son visage et ses yeux provoquent en elle une intense fascination. Leurs regards échangés participent d’une union, où chaque instant leur amour se renouvelle sans cesse d’une manière différente, comme tout ce qui existe dans la nature se renouvelle d’une autre manière.

Tristan s’habille rapidement, puis ils sortent.

Demain sera une nouvelle journée. Impossible de prédire la moindre chose. Et c’est mieux ainsi.

© Serge Muscat 2000.

Note de l’auteur: ce texte est une fiction et n’engage en rien quelque rapport avec la réalité; si toutefois la réalité existe en littérature.

De la lenteur

Bien entendu nous voudrions que la lumière ne baissât pas d’intensité. Mais le temps passant, tout se recouvre d’une faible pellicule. Elle est imperceptible et pourtant présente. Comme un voile qui se poserait sur la ville et atténuerait la clarté. Le corps faiblit et ne nous transporte plus avec la même vivacité que lorsque nous avions seize ans. On ne marche plus aussi vite, on ralentit le pas, on prend le temps de sentir la terre sous ses pieds.
Les architectures nous semblent de plus en plus hautes. Nous nous sentons minuscules devant la pierre dressée par ces architectes dont la volonté de puissance semble sans limite. Au fur et à mesure que la ville se dresse comme un sexe en érection, on se fait plus petit, on apprend la sagesse de l’escargot. Le monde est trop grand pour nous malgré la vitesse des avions. Alors on prend son temps puisque la grandeur nous dépasse. On avance lentement, à pied, en vélo, en prenant le temps d’observer les lézardes des murs, la peinture écaillée, et ces mille choses que l’on n’observe pas lorsqu’on est trop pressé. La lenteur est un microscope qui regarde au plus profond des choses et des êtres.
Notre monde est fait d’une vision à trous. Propulsé d’un point à un autre, entre les deux un vide total. Nous faisons l’expérience du tiraillement, de l’objectif à atteindre sans savourer l’instant qui passe et s’étire dans la lente progression des minutes. L’objectif nous rend aveugle au présent. La réalité ne devient alors que ce qui va advenir, dans un futur proche ou lointain. Tendu comme un élastique prêt à se rétracter violemment, nous ne connaissons pas le repos. Société du « flux tendu », nous passons notre temps à courir après les futilités de la marchandise.
Dans les usines s’agitent des hommes et des femmes contraints d’aller toujours plus vite dans des tâches dont ils ne connaissent pas la finalité. Pour eux prendre leur temps est un luxe dont ils ne connaîtront jamais la volupté.

J’ai décidé de prendre mon temps pour aller plus vite. Ceux qui veulent me faire courir ne m’obligeront pas à accélérer le pas. Les petits chefs tyranniques qui s’acharnent à faire travailler les autres n’auront pas raison de moi ▪

© Serge Muscat – juillet 2015.

Le monde clignote

Notre univers est celui de l’interpellation. De partout ça clignote. La marchandise nous laisse sans repos. De toutes ces choses à acheter, nous hésitons entre le bleu et le rouge. Que choisir dans cette profusion du toujours plus ? Ça gonfle, ça enfle, ça grossit, ça déborde comme un évier bouché par la saleté, par cette pourriture qui envahit la planète. Et ça clignote de plus en plus, nous intimant de regarder à droite, à gauche, sur les écrans où s’agitent des hommes et des femmes dont la raison d’exister reste un perpétuel questionnement.
La science progresse nous dit-on. Oui, les machins sont de plus en plus machinés, et ça bricole dans le gadget toujours plus sophistiqué. Les lumières sont là pour nous dire que nous avançons. L’homme s’arrache à la Terre après avoir rampé et mordu la poussière. Quelques uns rampent encore en invoquant un quelconque Dieu qui détiendrait le savoir suprême. Mais dans l’ensemble ça évolue. Nous arrivons à faire de petites prédictions météorologiques sur quelques jours, ce qui n’est déjà pas si mal.
Villes de lumières, les mégawatts sont produits en surabondance. Paradis de l’électronique où tout se déclenche par effleurement sur un écran de téléphone. Monde de l’ubiquité où l’on est partout et nulle part à la fois. Fluidité et communications ininterrompues sur la toile qui devient toujours plus complexe. Ça parle de tout, de rien, dans la solitude familiale. Les enfants font leur première crotte bien dure et tout le monde est content. Car les enfants ça chie en plus de faire des sourires. Et ça vous reproche ensuite d’être venus au monde.
L’électrostatique et le magnétique ont pris le dessus sur la roue posée au sol. Désormais tout se déplacera sans contact, dans une virtualité sans limites. Montagnes, forêts, déserts et même la mer seront franchis sans aucune résistance. Mondialisation parfaite où l’architecture sera identique sur tous les points de la planète. Villes-monde jusqu’à faire une seule et même ville. Les arbres pousseront-ils encore dans ce nouveau décor ? Nos ordinateurs restent incapables de prévoir l’avenir au-delà de quelques jours. Quant aux humains ils ne voient pas plus loin que le mois prochain. Le bonheur sera obligatoire et l’on aura un permis de bonheur à points. Qui ne sera pas heureux ira dans un camp de rééducation au bonheur tenu par des psychiatres diplômés et assermentés. C’est qu’on ne plaisante pas avec le progrès. Tout est étudié avec minutie, jusqu’au moindre détail.
Les objets connectés envahissent notre plus banal quotidien. Ça clignote sans cesse dans les usines à recycler la matière. L’antique espèce ouvrière a été remplacée par des ingénieurs, tant la complexité de notre monde a progressé. L’ouvrier est devenu inutile. Il reste parmi les populations minoritaires de la société, habitant les lointaines banlieues où ne sont rassemblés que des immigrés. Ça clignote aussi dans les bas-fonds de la misère. La bourgeoisie a triomphé. C’était une évidence sans le moindre doute possible.

Ça clignote aussi parfois dans le ciel. Des étranges couleurs nous font signe sans que l’on sache très bien ce que c’est. Les uns appellent cela OVNIS, d’autres appellent cela phénomènes météorologiques.
Il arrivera un moment où la Terre sera saturée de clignotements. Il sera alors pour nous l’heure de partir ▪

© Serge Muscat – Juillet 2015.

It’s not straight

(French version)

Every day it tilts a little more. It’s been tilted since before my birth. It’s true that the Earth is round, and eventually we’re going to end up slipping. But even so. It’s tilting more than usual.

The junkie shooting himself up, him, he’s lying down. In front of him : the television, on the screen of which we see a man standing up straight. Always stand up straight; even as we stumble; this is something we must understand very early…

I am neither the man on the screen, nor the junkie in front of it. And yet I feel that it is tilting, that it’s all going to end up tipping over, like you’d tip out a box of toys to display them on the floor. It can’t last forever, all this logic in the chaos, these ever square walls while throughout infinity black holes devour each other. Why is the straight line the shortest path, when everything in our universe is curved? The junkie’s thought travels full circle and comes back to itself. It just keeps looping, passing through the same starting point. In front of the television, he sees shadows moving. He cannot determine in which direction these shadows are going; as they seem to return perpetually to the centre of the screen. They seem to be moving whilst staying still. After all, that is what televisions do: don’t move, stay still, create social order.

The junkie then imagines millions of people all sitting in an armchair or on a sofa at the same time, staying still, with a glassy eyed look. He doesn’t really know what time it is. Then he tells himself he is simply no longer in time. Through the window, he thinks he sees cranes circling. The world shifts whilst staying still. However everything moves in the same unknown direction. Then everything ends up tilting; and collapsing…

We find ourselves on all fours, as we were as a baby. Lying down in the pram, lying down in the coffin, we always end up tilting. With or without gods, we always bite the dust to end up in the state of balls or micro-spheres that are found in cremation powder, or the fine sand of a beach

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Une étoile filante

(English version)

 

Je la vis tomber du ciel. Belle et lumineuse, elle ressemblait à une grande étoile de mer. Je me baissai puis la pris dans ma main. A mon grand étonnement, je m’aperçus qu’elle bougeait légèrement.

_ J’ai fait un long voyage épuisant pour venir jusqu’à toi, me dit l’étoile. Les nuits étaient d’une obscurité effroyable et les soleils peu nombreux. J’ai d’ailleurs la sensation d’avoir perdu un peu de ma lumière.

_ Je trouve que tu es encore très belle et étincelante. Ce n’est pas comme moi dont la lumière se trouve à l’intérieur et avec laquelle il ne m’est donc pas possible d’éclairer mon chemin. J’ai marché durant des heures, des mois et des années dans la tristesse, avec l’espoir que tu viendrais à ma rencontre. Dans l’obscurité, tellement tu étais lointaine, je me cognais contre tous les obstacles, même si parfois je croyais savoir où j’allais. Et tu ne t’apercevais même pas de mes tâtonnements.

_ Je cherchais à comprendre.

_ Il est parfois nécessaire de ne pas chercher à comprendre pour justement mieux comprendre les choses.

Toujours dans ma main, elle doubla brusquement de volume en modifiant légèrement sa forme, devint plus lourde, puis, tout en se métamorphosant, sauta pour atterrir alors sur le sol en apparaissant dans sa vraie physionomie.

_ Je ne me lasserai jamais de te regarder, lui dis-je avec un léger sourire cependant empreint de gravité.

_ Même lorsque ma lumière sera proche de rejoindre l’obscurité ?

_ C’est sans importance. Je serai moi aussi proche de l’obscurité. Ce qui fait que je percevrai mieux ta lumière que sous un ardent soleil.

J’aimais en elle le blond discret de sa chevelure qui était en parfaite harmonie avec la couleur de ses yeux. Son visage était d’un paisible sérieux d’où émanait le rayonnement de l’intelligence. Je ne savais pas grand chose d’elle et pourtant je l’aimais. Aussi m’ouvrais-je à elle comme si nous nous connaissions depuis toujours. Sous sa clarté j’avais enfin la délicieuse sensation de ne plus être seul. Elle était mon œuvre d’art vivante faite pour me tenir compagnie. Et le bonheur irradiait tout mon être.

_ Lorsque, de là-haut, j’apercevais la lumière de ta fenêtre, je me demandais à quoi tu pouvais bien penser. Du ciel, je n’avais d’yeux que pour cette minuscule lumière perdue au milieu des milliards de points lumineux.

Elle prit alors ma main. Je sentis une étrange sensation se transmettre de mon bras au reste de mon corps.

_ Tu aimerais partir en voyage avec moi? me demanda-t-elle.

_ Je ne désire qu’une seule chose : être avec toi.

_ Alors viens.

Nos deux corps s’illuminèrent soudain, puis nous traversâmes le ciel en laissant derrière nous une longue trainée lumineuse.

Deux amoureux allongés dans l’herbe se regardaient en silence. Tout à coup elle leva les yeux et dit:

_ Regarde comme c’est joli, il y a deux étoiles filantes qui passent dans le ciel.

 

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Copyright  2000 Serge Muscat

Publié dans la revue Inédit n°143, juin 2000 (Belgique).

 

 

La ville

Elle ne s’essouffle jamais. La ville est cet ensemble où naissent et renaissent, dans un perpétuel tourbillon, de bétonneuses infatigables, les bâtiments de chaque époque. S’y perdre, comme le faisaient les situationnistes, dans le dédale des rues, jusqu’à avoir le vertige de se retrouver dans un ailleurs, où plus rien ne nous semble familier. Partout des traces de vies passées, sans que rien ne puisse revenir de ces instants fugaces dont il ne reste que poussière. (suite)

Du casse-briques au casse-pipe

C’est avec le cœur battant que je me rends au magasin où brillent les premières consoles du jeu de casse-briques. Du haut de mes treize ans, je regarde le fascinant boitier noir. Cet étrange objet me parait venir du futur. Ce futur des films de science-fiction qui me font tant rêver lorsque je vais au cinéma.
Le vendeur est au bout du comptoir, occupé à renseigner des clients. Tout près de la console se trouve un écran de télévision. Il semble éteint. Je m’approche et observe avec attention la console. Sur la surface de plastique noir sont incorporés plusieurs boutons, avec un interrupteur où il est inscrit : on/off (suite).

L’ampoule a grillé

Dans un livre dont je ne sais comment il est arrivé entre mes mains, je lisais que devenir adulte était de parvenir à voir le monde sans les déformations du regard de l’enfance.
Des propos écrits par un auteur cynique, de ces hommes à qui le suicide n’arrive jamais et qui, à l’occasion, n’hésitent pas à faire mourir les autres. (suite)

Les toilettes pour seul refuge

(version PDF)

L’invention de l’écran plat est une catastrophe pour les écrivains nomades de notre époque qui ont bien souvent pour bureau les tables des cafés.
Il fut un temps où malgré le bruit des consommateurs, les écrivains trouvaient un endroit suffisamment calme dans les cafés. L’avènement de l’écran plat utilisé pour diffuser des programmes de télévision nourris par les vidéos de musique et les retransmissions sportives a fait basculer tout un univers.
Ainsi le café actuel se transforme-t-il, selon les horaires, en stade de football ou en palais des sports où hurlent des milliers d’individus admiratifs devant la dernière starlette à la mode qui donne un concert au profit des pauvres de notre société. Peu à peu les cafés sont recouverts par ces écrans plats qui « contrôlent » insidieusement les individus. Nous en sommes ici à la deuxième étape du monde décrit par Orwell dans 1984. Les écrans qui avaient déjà totalement envahi les foyers s’installent à présent dans tous les lieux publics. Ainsi se superpose d’une manière progressive à notre vision du réel la vision diffusée par ces écrans qui, devenant de plus en plus plats et de plus en plus grands ou petits, finissent par nous faire traverser l’existence comme en étant perpétuellement dans une salle obscure de cinéma où se déroulerait un film commercial. Les écrivains, de ce fait, fréquentent de moins en moins les cafés pour rédiger leurs brouillons par crainte d’être inconsciemment imbibés des derniers tubes à la mode.
Des considérations sur la désertion des cafés par les écrivains, nous glissons lentement vers les conceptions de Michel Foucault sur la société de contrôle, où informer les individus est une façon de les contrôler, jusqu’à l’aboutissement final de l’autocontrôle. L’information se transforme bien vite en injonctions. Ce qui fait que l’écrivain souhaitant fréquenter les cafés pour écrire, en tentant d’y trouver quelque inspiration, ne sera que l’objet d’un lavage de cerveau dont sa prose pâtira fâcheusement. Si les écrivains naturalistes utilisaient le monde qui les entourait pour composer leurs fictions, l’écrivain d’aujourd’hui à tendance à voir le monde par médias interposés, à partir desquels on diffuse des fictions que l’on qualifie de « réalités ».
Notre époque est celle de l’aveuglement, où l’œil n’est confronté qu’à l’obscurité. Et il en est de même pour l’écoute, où la surdité a peut-être atteint son apogée. Le vacarme généralisé de la musique commerciale envahissant tous les lieux correspond à un silence total où le décryptage devient difficile, voire impossible.
L’écrivain ne peut rester cloitré dans sa chambre pour rédiger les interminables pages de ses ouvrages. Quels lieux lui reste-il pour oxygéner son stylo autant que ses poumons ?
Notre société du spectacle a condamné les écrivains à fréquenter le dernier refuge que sont les toilettes. Triste sort pour ceux qui ont la charge de donner du sens à ce qui nous entoure. Et cela ne durera pas bien longtemps. Dans ces lieux aux odeurs douteuses viendra également s’immiscer les derniers tubes à la mode par le biais d’un haut-parleur accroché au plafond et d’un écran plat dans les WC.

copyright 2007, Serge Muscat.