Pourquoi j’apprécie la musique de Vangelis

J’ai découvert Vangelis lorsque j’étais enfant. Il se dégage de ce musicien un mélange de mélancolie du paradis perdu de l’enfance et d’un futur dont personne ne sait vers où il va nous mener. C’est une musique terrestre tout autant qu’extérieure à la Terre. Dans ce mixte de piano et d’instruments électroniques nous sentons l’humain qui progressivement va partir dans l’univers. Le lointain passé et le futur se parlent pour nous dire que nous ne savons pas vers où nous allons.

Si Klaus Schulze nous propulse directement vers un futur lointain, avec Vangelis nous avons encore un ancrage sur la Terre. Musique philosophique, Vangelis nous donne à réfléchir sur le devenir de l’humanité. J’aime m’allonger et écouter ce compositeur durant de longs moments.

 

Tout devient mobile

Il y a encore peu de temps la géographie et la science de l’espace avaient un sens. On pouvait repérer géographiquement un objet qui avait une place bien précise. A présent tout devient mobile dans un désordre indescriptible. Nous ne savons plus où nous sommes. Impossible de localiser quelque chose dans cet univers du mouvement perpétuel. Nous sommes totalement perdus. Téléphones mobiles, ordinateurs mobiles, tout devient mobile. Cette surenchère de la mobilité rend la vie impossible à vivre. Une personne vous téléphone sans que vous sachiez où elle se trouve. Plus d’ancrage, plus de solidité d’un lieu précis, d’un endroit exact. Tout sombre dans le néant de la mouvance. Ça bouge sans cesse dans la nuit de la mobilité. Nous voici redevenus nomades comme les peuples primitifs. Bardés de technologie, nous ne tenons plus en place. Nous avons perdu la sagesse de l’arbre centenaire. Les trains et les avions s’agitent dans une frénésie du toujours plus vite et toujours plus loin. Des quantités démesurées d’énergie sont gaspillées pour se déplacer sans cesse et revenir au point de départ. Illusion de l’ailleurs lorsqu’on n’est pas en paix avec soi-même.
Le téléphone mobile donc. Pollution de la vie quotidienne par ce petit rectangle bourré d’électronique. Invention malfaisante qui détruit la sociabilité sans en prendre réellement conscience. Nous devenons abrutis par ce téléphone portable qui voudrait remplacer les anciens médias. Poison de la vie en société, les constructeurs de téléphones voudraient nous faire croire que cet objet est indispensable. Or il ne l’est nullement. Surtout les smartphones avec Internet qui sont des objets totalement inutiles. Monde de surconsommation où l’on se perd dans la futilité des gadgets toujours plus proliférants au lieu de réfléchir aux sciences fondamentales qui déclinent en même temps que la technique prospère. Société où l’ingénieur est roi et où tout se transforme en ingénierie : ingénieur d’affaires, ingénierie de la connaissance, bientôt l’ingénierie de la philosophie ! Tout ce monde obsédé par la performance technique ne pense pas et ne sait pas où il va. La seule chose qui importe est le toujours plus sans même réfléchir à quoi mène ce toujours plus.

Le propre du jeu informatique

Le propre du jeu informatique est de n’avoir pas de prise sur le réel. C’est une activité « qui tourne à vide », sans impacter les mécanismes de la réalité. Le jeu est comme la simulation qui fonctionne en « circuit fermé », sans interaction avec la réalité. Tel un algorithme et, du reste, basé sur ce dernier, il tourne en boucle sur lui-même dans les possibilités du programme. L’aléatoire y est constitué d’un « pseudo aléatoire » qui n’a rien de hasardeux. Tous les possibles sont écrits d’avance et la loi du chaos n’a pas lieu d’être. Ce qui est préprogrammé ne peut pas refléter la complexité du réel mouvant. Car le réel du vivant ne se répète pas, jamais.

Faire le vide

L’homme moderne est entouré de commutateurs, de boutons qui chacun déclenche quelque chose. Il n’est pas rare que l’individu appuie sur la totalité de ces boutons pour tout déclencher en même temps. Ainsi la télévision peut fonctionner avec la radio tout en jouant avec un jeu sur ordinateur pendant que le téléphone sonne. Époque de dispersion, il devient impossible de se concentrer sur une tache pour la mener à bien. De partout nous sommes interpellés pour connaître nos opinions, pour nous conseiller d’acheter tel ou tel produit, et le vendeur de volets nous appelle au téléphone pour nous proposer ce qui se fait de mieux en matière de nouvelle technologie.
Nous sommes sans repos et au bord de la dépression. Nous voudrions « tout débrancher » comme le dit une chanson populaire, mais nous avons peur de nous couper du monde. Pourtant, le simple fait de s’allonger, de fermer les yeux, de faire durant l’espace de quelques instants un retour sur soi, de faire une petite sieste sur notre lieu de travail comme cela se pratique dans certains pays, résoudrait bien des problèmes.
Le canapé devrait être l’objet le plus généralisé en entreprise et surtout dans nos usines. Faire une pause, ne serait-ce que de dix minutes pour se recentrer, pour retrouver l’unité avec soi-même. Les machines inventées par l’homme ne sont pas à sa mesure. Trop rapides pour la lenteur de l’humain, ce dernier passe son temps à courir après des mécaniques devenues incontrôlables. Il devient nécessaire de ralentir, de prendre le temps de respirer, de marcher d’un pas plus lent… et de faire un instant le vide dans son esprit. Apprendre à être à l’écoute de soi-même et ne plus succomber aux injonctions des écrans qui se multiplient dans notre société. Les écrans ont remplacé les anciens formulaires de la toute puissante bureaucratie. Désormais il y a de plus en plus d’écrans en même temps que les boites aux lettres se vident. Et ces écrans ne nous laissent pas de repos. Allongeons-nous un instant et faisons une sieste réparatrice tout en faisant le vide…

© Serge Muscat – Janvier 2016.

Le goût de l’ancien

Le goût du vieux chez autrui m’a toujours paru incompréhensible. Il y a un certain snobisme éculé à parler de l’ancien ; comme si l’ancien était un paradis perdu que nous ne pourrions retrouver. Les meubles louis XV ne sont esthétiquement pas plus beaux que les meubles d’un designer français du XXIe, pour n’en citer aucun.
Ce tic bourgeois qui consiste à ne jamais vivre avec son époque, à écouter de la musique datant de trois siècles, de se meubler avec deux siècles de retard et de regarder des films des années 60 m’a toujours exaspéré. C’est insinuer que le présent est médiocre et que nous vivons une époque décadente. Le présent est vécu comme une vieillesse stérile qui n’engendre rien. Ceux qui pensent cela sont déjà vieux avant d’avoir vécu. Si philosopher est apprendre à mourir, cela ne veux nullement dire qu’il faille mourir prématurément. Et c’est pourtant ce à quoi procède le culte de l’ancien. Le culte de l’ancien nie la vie présente, comme ces professeurs dont le discours ne laisse transparaître aucun élément de la vie contemporaine. Comme si leur parole émanait de nulle-part, d’un lointain passé n’interférant pas avec le présent, ce passé que Nietzsche critique avec virulence. Si les solutions se trouvaient dans le passé, nous n’aurions pas besoin d’ausculter le présent pour progresser. Nous avons tellement cherché à creuser ce passé, qu’il nous reste à présent derrière nous de gigantesques chantiers où ne règnent que le désordre et le chaos.
Croire qu’il existe un âge d’or du passé est un leurre total. L’histoire fonctionne par retours en arrière ; et il se peut bien que notre présent actuel soit considéré dans un siècle comme étant un âge d’or. C’est la fascination pour le passé qui nous pousse à marcher à reculons. En même temps que nous sommes tiraillés par le futur. Et l’homme est écartelé entre ces deux tendances. Ce qui fait qu’il conserve toujours une part d’anachronismes ∎