Être extérieur

Lorsque j’étais enfant et que je lisais les manuels d’histoire, je voyais toute cette population humaine faire des choses incroyables et aussi, souvent, macabres tout en me sentant « extérieur » à toutes ces activités. C’est ce qui était merveilleux : d’être extérieur à tout cela. Puis progressivement les hommes m’ont enrôlé de force dans leurs aventures, et là tout a basculé. De l’extériorité je suis passé à la place d’acteur. Les batailles des hommes n’étaient plus de simples illustrations dans les encyclopédies pour enfant mais une rude réalité où il me faudrait moi-même mourir dans cette lutte acharnée des hommes entre eux. Si je riais encore après la quarantaine , ce n’était pas sans quelque difficulté. La réalité humaine est hideuse et nous n’en finissons jamais avec notre narcissisme. Il faut bien s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres nous disent les psychologues. Et pourtant ce narcissisme est le problème de toutes les guerres en voulant anéantir autrui pour pouvoir se regarder dans un miroir et se dire : « je suis le meilleur ». Quelle bêtise que tout cela. Il n’y a pas et il n’y aura jamais de meilleur malgré les prix et les médailles que nous décernons à quelques individus. Nous sommes tous perdus dans cette aventure qu’est la vie sans savoir pourquoi nous sommes venu au monde. Deux êtres qui s’aiment ; la belle histoire. Juste la nature qui reprend ses droits et oriente le vivant sans que rien ne l’arrête. Les biologistes ont beau s’acharner à chercher à comprendre pourquoi une cellule se scinde en deux, il n’empêche pas moins que la vie est un mystère dont nous ne comprendrons peut-être jamais l’origine de sa force.

Les hommes s’entre-tuent comme les globules blancs qui attaquent une substance dangereuse pour l’organisme. La vie ? La plus mauvaise farce de l’agencement de la matière. Une fleur n’est belle que parce qu’elle montre son sexe. Nous sommes condamnés à nous reproduire jusqu’à ce que la terre devienne néant.

La matière est pleine de possibilités. Et le vivant n’est qu’une option comme une autre. Qui peut donc dire que la matière ne prendra pas une autre orientation après être passée par le stade de la biologie ?

Mais je ne veux pas en dire plus car je ne suis qu’un humain comme les autres, pris dans le tourbillon de l’incommensurable univers dans lequel je finirai en éléments du tableau de Mendeleïev

Cioran et la compétition

Si Cioran avait été chercheur, il n’aurait pas pu entrer dans la compétition acharnée du libéralisme. Dernier de la classe, cancre qui ne souhaite avoir aucune médaille, son « laboratoire » n’aurait eu aucune subvention.

Cette frénésie de l’homme à entrer en compétition avec autrui est une tare dont il semble qu’il ne pourra jamais guérir. Il est donc bien difficile d’imaginer Cioran « défendre son budget de recherche ». La recherche ? Laisser couler le temps qui passe. Respirer, comme il le disait, est une activité à plein temps. Seulement sentir l’air entrer dans ses poumons et se dire que la vie est une mauvaise farce dont on a du mal à rire. Si on lui avait demandé : « quels sont vos projets de recherche ? » il aurait probablement répondu : « faire de la bicyclette ». Voilà un beau projet de recherche qui ne réclame pas d’ingénierie de la pile à combustible.

Si Cioran s’est peut-être trompé sur quelques points, il a toutefois montré que la « compétition » est une absurdité totale qui mènera l’homme à sa perte.

On devrait enseigner qu’il n’y a pas de premier ou de dernier de la classe, mais seulement des individus qui cherchent à comprendre le sens de l’existence. Lui qui était en permanence préoccupé par ce temps qui ne passe pas, qu’aurait-il bien pu faire sur une chaîne de montage d’usine où le manager regarde sa montre en adulant Taylor ?

Cioran a perçu le caractère insensé de la vie humaine sans ne fonder aucune théorie. Sa prose interpelle directement le lecteur, même à peine alphabétisé. Lorsque j’entends des philosophes disserter sur les écrits de Cioran, on sent bien là le goût de la rente ainsi que la pensée du fonctionnaire qui est payé chaque mois à la même date exacte. Pas un seul de ces philosophes n’a ressenti les affres du gouffre dans lequel Cioran était plongé dans ses longs moments de détresse. Les commentaires philosophiques sur Cioran ne sont que des habits mal taillés qui donnent des allures de clowns à ces intellectuels en vogue.

© Serge Muscat – mars 2017.

L’électronique

Cette science récente dérivée de la physique m’a tant fasciné durant mon adolescence que je me tiens toujours informé de ses avancées malgré mes divers centres d’intérêt d’aujourd’hui.

Je pressentais lorsque j’avais seize ans que l’électronique alors naissante allait bouleverser le monde et participer à un changement radical de la société. Peu à peu, je suis passé de l’étude de l’électronique à l’étude de la physique ; mais les progrès de cette dernière dépendaient des progrès de la première. Il y a en fait une boucle systémique entre l’électronique et la physique. C’était l’époque où les électroniciens portaient une blouse blanche comme les médecins dans un hôpital. Ce n’était pas la science des prolétaires comme ça l’est devenu par la suite. L’électronicien était détenteur d’un savoir d’avant-garde qui allait révolutionner la société. A présent l’électronique est banalisée et fait partie de notre quotidien. Plus personne n’est fasciné par le mot « électronicien » et la profession est rabaissée au rang d’un simple technicien qui vient réparer votre machine à laver. Il n’y a que le titre « d’ingénieur en électronique » qui garde encore un peu de son prestige. On l’imagine en train de concevoir des robots qui viendraient assister l’homme dans ses travaux les plus difficiles.

Que n’ai-je pas rêvé devant un simple transistor de puissance. Ce composant qui chauffait beaucoup était la plupart du temps affublé d’un radiateur dont l’esthétique me fascinait. J’ai fait bien des calculs et des prototypes de petits systèmes électroniques. Et ce qui était pourtant rationnel relevait pour moi de la magie. Ces électrons dans la matière me plongeaient dans d’infinies rêveries. J’imaginais le courant électrique qui passait d’un composant à un autre avec une certaine mystique.

Aujourd’hui j’ai conservé ce regard lorsque je mets en marche mes ordinateurs. Et chaque fois que j’appuie sur le bouton « On/Off », une bouffée de mon adolescence remonte à la surface de mon esprit. Je sais que j’avais vu juste et que ces simples transistors déboucheraient sur des architectures complexes qui battent les champions aux échecs. Ce que je regrette un peu est la banalisation de l’électronique et que le métier d’électronicien ait perdu beaucoup de son prestige. Pourtant le XXIe siècle sera celui de l’électronique et de ses prouesses qui dépasseront de beaucoup l’imagination du commun des mortels

La précision de la technique

Je suis toujours étonné des fonctionnalités et de la précision de la technique. Autant la science reste souvent floue et hypothétique, autant la technique est éblouissante par sa précision et sa capacité d’efficience. J’ai toujours été étonné de voir mes ordinateurs se mettre en fonctionnement lorsque j’appuie sur le bouton : marche/arrêt. La tangibilité de la technique me surprend inlassablement. Une science ne devient belle que lorsqu’elle passe au stade de la technique. Là elle déploie toute sa splendeur, sa manière explicite de présenter le monde. C’est ce qu’avait comprit Simondon.

Pour passer des spéculations théoriques à la technique, il y faut de l’acharnement, de la perspicacité et un savoir-faire qui n’est pas théorisable. C’est que l’homme pense autant avec son corps qu’avec son esprit, et il déploie une ingéniosité qu’un cerveau seul ne saurait concevoir. Car pour cela, il y faut également un corps.