L’homme à kiosque à journaux, l’homme à librairie et l’homme à bibliothèque

Il existe dans l’univers de la lecture, même pour ceux qui lisent très peu, trois grandes catégories de lecteurs. Ces trois catégories ne sont pas étanches et peuvent s’entrecroiser à des degrés divers.

L’homme à kiosque

Nous regarderons en premier lieu la catégorie des lecteurs de kiosques à journaux (bien que les journaux sont de plus en plus lus sur le web). D’une façon générale, la grande presse est attirée par le sensationnel. Même pour certains quotidiens que l’on dit « sérieux », la tentation du sensationnel subsiste toujours.

Le lecteur de magazines hebdomadaires aime les textes courts. Bien entendu, il y a une diversité dans ces magazines allant de la presse people à la presse économique. Cependant il ressort que les hebdomadaires sont plus enclins à traiter le sensationnel. Le lecteur de magazines hebdomadaires est la plupart du temps aussi un consommateur de télévision. Il retrouve en fait sous la forme imprimée le « même discours » que celui de la télévision. C’est par exemple « Le poids des mots, le choc des photos », une formule qui reste dans tous les esprits. Avec la massification d’internet, les périodiques sont de plus en plus consultés dans les lieux publics (aéroports, gares, etc. ) Le nombre de kiosques diminuant chaque jour, nous pouvons dire que ce genre de magazines est de plus en plus de la littérature « de salle d’attente ».

D’autre part, dans cette catégorie de lecteurs, il y a ceux qui ne lisent que des magazines et pas de livres car leur niveau d’études est trop faible, ou dans le meilleur des cas ils lisent « des romans de gare » à intrigue et aucun livre de sciences physiques ou humaines.

L’homme à librairie

Il n’en est pas de même avec l’homme à librairie. Dans cette catégorie d’individus il y a deux grandes branches : ceux qui achètent des livres pour travailler, et les autres qui ne sont que des fétichistes et collectionnent les livres sans en écrire eux-mêmes. N’étant pas des créateurs, ils poursuivent cette quête illusoire et sans fin de posséder toujours plus de livres pour compenser leur impuissance créatrice. Nous ne nous attarderons pas sur cette branche insignifiante d’individus et regarderons plutôt du côté des chercheurs qui eux travaillent réellement avec les livres, tout autant qu’avec l’observation et l’expérimentation. Ces hommes à librairie fréquentent également beaucoup les bibliothèques. Toujours à l’affût d’une information pertinente, ils trouvent dans les bibliothèques des trésors qui sont par exemple introuvables en librairie ou même chez les bouquinistes.

L’homme à librairie chercheur n’est pas un fétichiste. Peu lui importe de consulter un document dans un livre acheté, en bibliothèque ou sur internet. Ce qui lui importe est le travail de recherche à réaliser, et tous les moyens sont bons pour arriver à cette fin.

L’homme à bibliothèque

Quant à l’homme à bibliothèque qui ne possède que peu de livres, c’est là une espèce un peu particulière. Souvent grand voyageur, c’est un homme qui écrit plus qu’il ne lit, même si ses appétits de lecture sont grands. Plus nomade que sédentaire, il n’a pas le temps d’accumuler et de transporter une multitude de livres. Aussi utilise-t-il les bibliothèques qui se trouvent sur son chemin, notamment les bibliothèques universitaires qui sont très complètes.

Ce panorama succinct ne serait pas complet si l’on ne mentionnait pas l’achat de livres par le biais d’internet. Ainsi voyagent par la poste des millions de livres achetés sur les librairies virtuelles du monde entier. Quant au livre électronique, il reste une part marginale de la lecture d’ouvrages

Petite traversée dans le monde du tourisme

Comme l’a si bien montré Michel Houellebecq, il n’y a rien de plus simple que de se transformer en touriste. Il suffit de franchir la porte de n’importe quelle agence de voyage et de se « laisser guider » depuis le départ jusqu’au retour. Tout est prévu et est soigneusement planifié. Le parcours du zoo humain est balisé et toutes les sécurités sont là pour parer à l’imprévu.

Les touristes ont la particularité de dépenser leur argent dans le pays où ils arrivent. Ils sont donc une sorte de « ressource » financière que les pays s’arrachent. L’industrie du tourisme est une grande usine qui rapporte beaucoup d’argent. Mais que signifie exactement être touriste à l’ère des « loisirs programmés » ?

Le touriste comme parfait anti-chercheur ou l’idiot qui regarde tout ce qu’on a prévu de lui montrer

Le touriste ne fait essentiellement attention qu’à deux choses : l’architecture et la cuisine locale. Tout le reste lui échappe. La population touristique est un peu particulière. Elle n’a aucune ressemblance avec ce que l’on nomme un sociologue ou un ethnologue. Le touriste d’agence de voyage est par définition aveugle et sourd. La seule chose qu’il souhaite est de se « distraire ». Et les agences de voyage ont tout prévu pour réaliser ce souhait.

Le propre d’un parcours touristique est d’être justement un « parcours », c’est-à-dire une suite de lieux prévus pour être regardés. Alors se pose la question de savoir pourquoi ce parcours plutôt qu’un autre a été choisi ? Cette question élémentaire, le touriste ne semble pas se la poser. Il écoute avec attention ce que « l’animateur » a choisi de lui dire et de lui montrer. Et lorsqu’il n’y a pas d’animateur, le touriste suit le groupe majoritaire pour se rassurer, en se disant que « puisque tout le monde va dans cette direction, c’est qu’il y a quelque chose à voir ». Aussi ces touristes ne regardent-ils rien d’autre que ce que l’on préparé pour eux afin de ne pas voir ce qui serait gênant.

Une culture n’est pas seulement l’architecture et la cuisine locale

Ce qui se présente en premier lieu au touriste est l’architecture. La plupart du temps s’opère une vision sommaire des bâtiments qui donne une vague idée de la culture dans laquelle il est immergé. Et comme il faut se nourrir trois fois par jour, en second lieu intervient le type de cuisine que trouve le touriste dans l’endroit où il séjourne. Et encore, ces deux éléments peuvent être fabriqués dans une autre culture, comme par exemple dans les grandes chaînes d’hôtels internationaux de cinq étoiles, où les personnes vivent en circuit fermé sans avoir de contacts approfondis avec la vie des habitants du pays.

Le touriste est de ce fait aux antipodes de ces étudiants qui vont étudier à l’étranger. Car le touriste n’étudie rien et n’est bon qu’à prendre des photos médiocres qu’il montrera à ses amis avec fierté. La population touristique se déplace par ailleurs en grands groupes afin de former une micro-société, une sorte de bulle dans laquelle les individus préservent leur culture sans se mélanger à la culture locale, ou alors avec une grande distance. Pour toute médiation ils ont un animateur qui leur explique dans leur langue l’histoire de telle ou telle architecture ou de telle place publique. Le touriste est satisfait de ce pâle vernis culturel que distille l’animateur. Le soir, chacun rentre dans sa chambre d’hôtel en imaginant des histoires plus ou moins féeriques qu’il racontera à ses amis et collègues de travail en espérant les faire rêver.

Le retour

Le touriste doit bien revenir dans sa tribu. Son séjour « artificiel » ne lui a pas appris grand-chose sinon savoir dire bonjour, au revoir et merci dans la langue du pays qu’il a visité. Il a rapporté des gadgets fabriqués en Chine en se disant que ces objets sont le reflet de la culture du pays où il a séjourné. Il doit retourner au travail, supporter son chef de service autoritaire et qui pratique le taylorisme. Il ne lui reste plus qu’à faire de nouvelles économies pour pouvoir faire un autre séjour touristique dans un autre pays par le biais d’une agence de voyage. Et lorsque, ainsi, il aura « visité » une dizaine de pays, il se dira que c’est un aventurier qui a parcouru le monde

© Serge Muscat – Décembre 2017.