Le bruissement intérieur

C’est souvent lorsqu’on s’assoupit pour entreprendre une sieste et que le corps est détendu, que l’esprit vagabonde en se remémorant des images, des paroles et tout un tas de sensations qui prennent une signification nouvelle aux différentes étapes de notre vie.

Le sens des situations traversées dans le moment présent ne nous est donné que très partiellement. Avec le recul et un apport d’informations supplémentaires, tout un monde que nous n’avons fait que traverser dans l’action nous apparaît soudainement riche de significations.

Aussi est-ce pour cela que j’apprécie de rester allongé de longs moments en méditant. L’expérience n’est bénéfique que lorsque nous prenons le temps de la méditer ; sinon elle reste opaque à notre conscience. En se remémorant les moindres détails, on en extrait la quintessence sémiotique sur les actions et les propos des hommes.

Que de problèmes complexes ai-je compris en m’allongeant sur un canapé ! Combien d’hypocrites ai-je démasqué en pensant longuement à leurs manigances et leurs sourires factices.

Méditer est la même opération de révélation que l’on pratique en photographie argentique. Tout apparaît avec une netteté surprenante pour qui sait analyser ses pensées avec perspicacité et lucidité.

Bruce Bégout et la philosophie de la vie quotidienne

La vie quotidienne n’est pas le sujet de prédilection des philosophes. Sujet que beaucoup trouvent un peu prosaïque, nombreux sont ceux qui préfèrent manier les concepts. Cependant Bruce Bégout ose réfléchir sur ce qui nous semble apparemment le plus évident, et donc le plus trivial.

Ainsi il s’intéresse à des objets comme le motel ou à des lieux comme les bords de routes en nous faisant prendre conscience de ce que l’on ne perçoit qu’indistinctement sans trop y faire attention. Le discours de l’auteur agit comme un révélateur, au sens photographique du terme, et transforme notre perception de ces lieux que nous connaissons tous.

Son travail sur l’architecture devenue friche, parfois avant même que celle-ci soit terminée, nous montre que nous vivons dans l’éphémère par cause d’accélération toujours plus grande dans tous les domaines.

La question de l’artifice est également soulevée, dans un univers où tout est recouvert de « paillettes » pour nous faire croire au merveilleux, alors que presque partout règne le précaire.

Un auteur à lire et à suivre, donc, qui vous nettoiera le regard et vous ouvrira les yeux sur ce qui nous entoure.

Le tube de colle

Lorsque j’étais enfant, à l’âge de la pensée magique, la colle me fascinait. Cette étrange substance capable de faire tenir ensemble presque toutes les matières relevait pour moi du miracle.

J’avais réalisé un château fort avec des allumettes et beaucoup de colle. Cela préfigurait ce que j’ai retrouvé par la suite en biologie, à savoir l’assemblage de cellules qui constituent le vivant. Ne connaissant pas encore, du haut de mes dix ans, les phénomènes physiques qui interviennent dans le processus des matériaux collés, je m’amusais à joindre des objets hétéroclites tout en restant rêveur. Je faisais, sans m’en apercevoir, mes premières découvertes de l’empirisme, cette source intarissable de connaissances. J’assemblais des maquettes d’avions que je prenais un grand plaisir à regarder une fois entièrement montées.

Sans en prendre conscience, je tenais là un principe essentiel : que tout est fait d’assemblage. Principe dont ne déroge aucune science. Car le savoir est un gigantesque assemblage de théories qui sont souvent réfutables. Et ces théories tiennent avec de la colle conceptuelle. Parfois elles se brisent et l’on tente comme on peut de recoller les morceaux. Et nous découvrons alors, dans ce montage imparfait, une nouvelle théorie.

A présent je ne construis plus de maquettes ; je colle seulement les morceaux d’une vie qui se perd dans des souvenirs infinis et labyrinthiques.

(Décembre 2021)