Dire aide à supporter la vie

Lorsque le réel se montre sans son voile d’illusions, il devient alors difficile de penser aux joies du lendemain. Lorsque la magie enfantine des choses qui nous entourent s’évapore comme un brouillard pour laisser apparaître un monde sans mystère, il ne reste alors à l’homme que les histoires pour réenchanter le monde.
Il y eut au fil de l’aventure humaine de nombreuses utopies. Cependant aucune d’elles n’a jamais été à ma mesure. Car ces espoirs d’une autre vie se déroulent toujours sur la Terre. Or je suis arrivé à ce stade où plus rien de ce qui constitue cette boule de matière recouverte pour la plus grande partie d’eau, n’est source d’émerveillement.
Les biologistes ont tant loué le miracle qu’est la vie, que j’en arrive à me demander si ces scientifiques n’ont pas perdu la raison. Si la vie est le paroxysme de l’agencement de la matière, elle est aussi le paroxysme de la souffrance.

Les histoires, donc : celles racontées dans les bars, celles écrites dans les livres, celles tournées dans les films, celles évoquées par la musique… Voilà de quoi nous avons besoin pour supporter l’intolérable qu’est la vie. Les histoires sont notre ultime anti-dépresseur lorsque plus aucun comprimé ne réussit à nous cacher la réalité. Ces histoires sont énoncées par des hommes comme tous les autres hommes. Et cependant, bien qu’insérés eux aussi dans les violences de notre monde, ces gens qui créent semblent venir d’un ailleurs, d’un lieu impossible à vraiment déterminer.
Sans histoires les hommes se suicideraient probablement tous. Ainsi les rues mornes que nous voyons tous les jours prennent-elles une coloration nouvelle et insolite lorsqu’elles sont racontées en images ou par des mots d’une quelconque personne. Ce qui nous entoure ne dégage une signification pleine qu’à partir du moment où une histoire en est faite.
Ceux qui passent leur vie à raconter des histoires s’accrochent à ces dernières pour survivre. Car lorsque plus rien n’a de sens, le seul moyen de rester encore en vie est de dire quelque chose. Tout cri est un cri de survie. Et cet instinct de survie qui pousse à raconter des histoires aide aussi les autres hommes à trouver une quelconque signification au jour qui se lève.

© 2015 Serge Muscat.

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