Futur, passé, présent: le grand télescopage de notre époque contemporaine et les déboires de la spécialisation

Nous vivons une époque où règne la technique, l’informatique et la communication de masse. Sans cesse nous sommes tiraillés entre les dernières innovations technologiques et un passé très lointain qui remonte à plus de 2000 ans. Il n’est pas facile de faire le grand écart entre ces diverses périodes de l’histoire humaine.
Parmi les individus, certains sont cantonnés dans le passé en ne comprenant pas grand-chose au monde actuel, tandis que d’autres vivent dans le présent en étant totalement hermétiques à la culture du passé. En même temps les cultures s’affrontent. Par exemple la culture de l’ingénieur s’oppose à la culture littéraire. C’est même une lutte permanente entre ces deux cultures. Déjà C. P. Snow en parlait en 1959 dans une conférence sur « les deux cultures », c’est-à-dire sur le fossé grandissant entre les sciences et les humanités.
Cet affrontement de plus en plus féroce entre par exemple une discipline comme l’informatique et d’autre part la philosophie est la marque de notre époque. Pourtant, avec les moyens de communication que nous possédons aujourd’hui dont Internet est la figure emblématique , nous devrions avoir la possibilité de renouer avec la posture des Lumières. Les moyens techniques sont présents pour faciliter cette démarche. Et ce n’est malheureusement pas ce qui se produit. Le cloisonnement des disciplines est toujours plus avancé et l’homme vit dans une prison mentale où l’idéologie régnante est que l’humain n’est capable que de faire une seule chose, ou autrement dit d’être spécialisé.Il règne une aliénation de l’homme qui contredit ses potentialités qui sont celles de l’adaptation. Déjà les théoriciens de l’École de Francfort nous mettaient en garde contre les méfaits de la spécialisation. Ainsi Walter Benjamin n’hésitait-il pas à s’intéresser à de nombreuses disciplines et à regarder d’une manière panoramique tout ce qui se déroulait à son époque. C’était l’ère débutante de la culture de masse et des industries culturelles. Depuis nous en sommes arrivés à une société du divertissement où domine la bêtise médiatique et où les individus passent d’une chaîne de télévision à l’autre pour remplir leur temps libre. Aliénés au travail tout autant que dans leurs loisirs, les hommes d’aujourd’hui sont pris dans la spirale infernale de la consommation toujours plus importante de produits dont beaucoup sont totalement inutiles et ne servent qu’à faire gagner de l’argent à ceux qui les conçoivent. C’est là le paradoxe du libéralisme. Des hommes et des femmes se voient obligés d’avoir des emplois stupides pour gagner leur vie alors que la société pourrait éliminer ces activités lucratives qui ne servent pourtant à rien et qui condamnent les individus à vivre dans une prison mentale, et parfois même à sombrer dans la folie, comme par exemple ceux qui se suicident au travail tellement la pression psychologique est intense.
Ainsi, donc, la spécialisation et le néo-taylorisme sont ce qui caractérisent ce 21e siècle, avec également l’industrie du divertissement. Il faut « s’amuser » pour ne pas devenir fous. Au lieu d’ouvrir son esprit durant le temps libre, l’individu s’aliène un peu plus dans des loisirs artificiels que des entreprises avides de profits lui proposent « pour être heureux ». L’hyper-spécialisation du travail fonctionne en résonance avec le caractère aliénant des loisirs. Les deux vont ensemble. Si l’homme était moins spécialisé, ses loisirs seraient moins aliénants. Ne regarder le monde que par une seule fenêtre donne une vision tronquée de la réalité. De l’homme « complet » de l’époque des Lumières nous avons abouti à un homme amputé, à qui il manque toujours quelque chose à consommer pour palier ce vide mental lié à la spécialisation. Cette idéologie dévaste notre société où chacun s’active à réaliser une tâche qui n’a malheureusement pas de sens. L’homme n’est pas une fourmi ou une abeille, malgré les trop fréquentes analogies faites entre ces êtres vivants. L’homme a la capacité de s’adapter rapidement à une nouvelle situation. Et pourtant notre société actuelle nie cette capacité d’adaptation. L’individu est classé dans une catégorie comme on dit d’une fourmi qu’elle est exclusivement ouvrière. Nous ne sommes pas « programmés » génétiquement pour être ceci plutôt que cela. Tout est quasiment déterminé par l’apprentissage. Et notre système éducatif spécialisé fait comme si l’homme n’était capable que de faire une seule chose, toujours et encore la même chose. Ainsi l’individu est-il condamné à la répétition, de l’enfance jusqu’à la mort. Cette répétition est orchestrée par une minorité dominante qui, grâce à cette répétition aliénante des masses, peut faire ce que bon lui semble et passer du coq à l’âne. La spécialisation est une idéologie libérale qui permet à certains d’avoir le contrôle sur les masses des travailleurs. Le libéralisme fait payer le prix de l’aliénation de presque tous pour qu’une minorité s’accapare tous les biens. Combattre cette idéologie est ce que faisaient par exemple les théoriciens de l’École de Francfort en pratiquant la pluridisciplinarité. Certains sociologues libéraux nous disent que la spécialisation est inéluctable pour faire fonctionner une société. Mais même si le monde est de plus en plus complexe, l’homme développe en même temps des outils qui lui permettent d’apprendre et de s’adapter plus rapidement. A l’époque des Lumières les individus n’avaient que le livre comme support du savoir. Au 21e siècle nous avons l’ordinateur et la gigantesque toile d’araignée qu’est Internet. Il est de nos jours, grâce à ces outils, beaucoup plus facile par exemple de se procurer un livre d’un clic de souris qu’au 17e siècle. La masse d’informations augmente, mais en même temps les moyens techniques d’accéder à l’information sont de plus en plus efficaces et rapides. Ce qui fait que rien ne nous empêche au 21e siècle d’avoir la même démarche que celle adoptée à l’époque des Lumières malgré la complexification des connaissances. Et pourtant ces nouveaux outils ne nous mènent que vers toujours plus de spécialisation et de répétition.
C’est à un changement profond de société auquel il faut s’atteler pour sortir de cette folie dans laquelle nous sommes tous entraînés où certains voudraient nous faire « travailler plus pour gagner plus » dans une aliénation toujours plus totale.
Je ne voudrais pas ici conclure sur une note pessimiste. Cependant, si nous ne changeons pas de direction, nous irons vers des contradictions toujours plus flagrantes qui finiront par bloquer toute la société ■

© Serge Muscat – décembre 2015.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.