Je me souviens

Je me souviens. Mais est-ce un souvenir ? Après tout la vie est un rêve dont on ne s’éveille qu’en mourant. Il me semble me souvenir. La campagne ; le parfum fort des arbres. Tout est flou. Je crois que je ne me souviendrai jamais totalement. La mer ; le bruit des vagues qui me fascinait tant. Cette petite fille de dix ans dont j’étais amoureux et dont les parents acceptaient avec difficulté de nous laisser jouer ensemble. Les coquillages sous nos pieds avec le sable dans lequel nous nous enfoncions avec douceur. Le chant sans fin des cigales qui berçait l’âme d’une musique surnaturelle.

C’était un autre monde ; un monde que je n’ai jamais plus retrouvé : le monde de l’enfance, c’est-à-dire un monde imaginaire où la réalité est transfigurée en une réalité qui n’existe pas. C’est bien plus tard que nous prenons conscience de cette non-existence de ce que nous avons cru voir. Et toute notre vie est faite ainsi de rêves successifs qui s’évaporent un à un sans jamais accéder à une quelconque réalité. Ils sont pourtant nombreux ceux qui parlent de réalité. Du psychologue en passant par le philosophe et le physicien, sans oublier l’historien et son fameux recul historique. Tous courent après cette réalité dont ils ne savent pas ce qu’elle est exactement. Je me souviens de cette curiosité intense, de ce désir de tout voir, de tout sentir et comprendre, avec cette perception aiguë qui me faisait remarquer les palpitations de la nature vivante, le moindre mouvement d’ailes d’une abeille posée sur une fleur.

Tous les enfants sont des explorateurs et des aventuriers. Puis le temps nous fait faussement croire que nous avons tout découvert. Certains passent de l’émerveillement au cauchemar, avec des hommes qui s’affrontent violemment pour défendre par exemple une parcelle de territoire. Si l’adulte est capable de faire des prouesses, il est aussi capable des pires horreurs. Dans une cour d’école tous les enfants se parlent entre eux. Une fois adultes ils marcheront par milliers dans des couloirs de métro sans parfois même se lancer un regard bienveillant.

Le réel est mouvant et fluctue sans cesse tout au long de la vie. Cependant avec les années passées, je prends conscience que je ne rêve plus avec la même intensité et que le réel m’apparaît avec une plus grande rugosité. Me voilà condamné à faire sans cesse le tour de la terre en m’apercevant de l’absurdité de ces voyages. Avec le temps la planète devient trop petite alors que lorsque j’étais enfant le monde m’apparaissait comme étant une immensité à parcourir

© Serge Muscat – Juin 2017.

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