L’objet improbable de la littérature et sa nécessité

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On a beau nommer les lieux, l’espace littéraire est toujours un endroit où les géomètres n’ont pas leur place. La littérature ne trace pas de plans car ce n’est pas son objet. Bien entendu nous parlons de Paris, de Barcelone, de Londres ou de quelque autre ville, avec des foules qui traversent les rues mais sans que jamais nous puissions les voir vraiment. Et c’est au fond sans aucune espèce d’importance. Depuis qu’existe le cinéma, la littérature naturaliste est devenue ennuyeuse. Le romancier n’a pas vocation à être ingénieur ou architecte ou même mathématicien. L’oulipo est une verrue littéraire qu’il convient d’extirper rapidement de l’espace romanesque. La littérature au grattage ou à la roulette de casino sera toujours vidée de la substance spécifique qui constitue l’humain. L’infini recule lorsqu’on tente de s’en approcher. Le propre de la littérature est ailleurs.

Le langage articulé est impropre à décrire une réalité matérielle. C’est pour cela que le dessin industriel a été inventé. La littérature est avant tout au service de la vie intérieure. Même si le mot brûlant ne brûle pas, il a toutefois le mérite de s’approcher de nos sensations et impressions particulières à chacun de nous. Et c’est ce flux continu de perceptions que la littérature tente de transmettre. Car même ce que nous croyons être des pensées n’est en fait qu’une remémoration de perceptions passées. Ce n’est pas la table que tente de nous montrer l’auteur, mais la perception qu’il a de celle-ci. Nous sommes donc bien éloignés du dessinateur industriel qui souhaite montrer un objet avec le plus possible de précisions objectives pour procéder à sa fabrication. L’auteur ne dresse pas de plans pour une quelconque réalisation de machines diverses. Le romancier se situe en cela aux antipodes de l’informaticien pour qui tout symbole a une action très concrète sur une machine. C’est du reste pour cette raison que les informaticiens lisent très peu de romans et que les romanciers font de piètres informaticiens. Les uns sont tournés vers la subjectivité alors que les autres essaient de rendre objectifs la moindre chose qui les entoure, y compris l’être humain.

Parler de sa petite vie privée n’est pas l’objet de la littérature disait en d’autres termes Gilles Deleuze. Ces propos sont très critiquables en posant l’hypothèse qu’il y aurait un universel de l’expérience humaine qui serait représentable par le biais de la création d’un personnage. Or chaque expérience humaine est unique et n’est en rien universelle, c’est-à-dire applicable à la totalité des hommes. La tentative de généralisation reste en surface, en évacuant les détails qui forment la singularité. Et c’est cette singularité que transmet la littérature. Il y a une infinité de façons d’être joyeux ou de souffrir dans la tristesse. L’universel n’est qu’un paravent qui cache la spécificité de chaque individu. Le général et le particulier ont toujours existé l’un dans l’autre.

L’interprétation du langage est fortement liée à l’expérience sensible.

Le monde du langage et celui de nos cinq sens sont inextricablement liés. Le sens des mots n’est pas qu’une affaire de lexicographes. Il est aussi lié à notre expérience sensorielle. C’est pour cette raison que la signification d’un livre varie lors des différentes relectures tout au long de notre vie. De ce fait l’univers littéraire est mouvant même si les mots restent figés. C’est cette expérience fluctuante où « la nuit remue » que l’écrivain tente de transmettre à son lecteur.

La littérature n’est pas un fait journalistique où le journaliste essaie de communiquer un évènement en tentant de s’effacer et d’être le plus neutre possible (même si cette neutralité n’existe pas). Le romancier ou le poète montre au contraire tout son être dans ce qu’il écrit jusqu’à ne faire qu’un entre ce qu’il vit et les mots sur le papier. Il donne de sa personne comme un comédien s’expose devant l’objectif d’une caméra. C’est aussi par l’envie de crier cette difficulté à être au monde qu’il prend son stylo pour écrire.

A quoi sert la littérature lorsqu’on peut aller dans l’espace ou être identifié numériquement par la reconnaissance faciale ?

A l’heure où les machines se multiplient toujours plus, la littérature est une issue de secours permettant à l’homme de ne pas sombrer définitivement dans un comportement d’automate dénué de liberté. Si des ordinateurs battent des champions aux échecs, ce n’est là toutefois qu’illusions car le vivant est bien plus complexe qu’un échiquier avec ses quelques pièces. Il est très probable que le biologique aura toujours une longueur d’avance sur le machinique.

La littérature n’en finit pas de disparaître et pourtant elle existe toujours. Tant que l’homme aura l’usage de la parole, il y aura cette petite voix intérieure qui fait que nous pensons en permanence par le biais du langage et qu’il nous faut des récits pour mieux nous comprendre. Que ces récits soient oraux ou écrits ne change rien à cette singularité humaine. Ce n’est pas le support qui importe mais plutôt le fait que l’homme est irrémédiablement un animal parlant

© Serge Muscat – Janvier 2018.

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