Ivresse

Je tresse une corde pour descendre le long de mon verre. Une corde faite de mes cheveux, mais qui a la solidité d’un filin d’acier. Je descends, je descends, sur une distance qui me semble lointaine et que je sais pourtant finie.

Ce n’est pas la descente aux enfers, non ; mais plutôt une sorte de parcours où il y aurait des fleurs sur chaque bord. Des fleurs qui me parleraient, qui me diraient que je suis sur le bon chemin, que tout ira bien, et que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.

Je descends, je descends, vers où brille la lumière, où le monde serait entièrement bleu, comme les notes bleues d’une musique qui m’accompagnerait. Au loin, tu serais là, à te promener, à dire bonjour aux papillons dont la vie est trop brève. Je franchirais des distances qui me sembleraient très grandes, pour enfin m’approcher de toi et entendre ta voix.

Le filin tient toujours bon, et je descends toujours et encore. Cela me semble être infini, bien que je t’aperçoive vêtue d’une robe bleue, cette robe bleue que tu portais il y a plus de vingt ans, lorsque l’été approchait. J’étais alors très triste de te voir partir. Et tout en descendant, je suis toujours aussi triste, car plus je pense m’approcher de toi, et plus tu sembles reculer comme l’horizon.

Alors je descends encore, sans savoir s’il existe une matière enfin solide que j’atteindrai bientôt. Mais tout parait irréel, comme si tu étais en hologramme que je ne pourrai jamais toucher. Le filin s’étire toujours ; et je ne sais plus quelle est la distance parcourue.

Je voudrais que le filin casse, pour enfin t’atteindre et t’embrasser. Mais il résiste toujours, et c’est comme si j’étais irrémédiablement accroché à lui, pour descendre encore et encore, sans que je puisse voir tes yeux bleus et élaborer la géographie de ton visage, sans réussir à ce que tu deviennes enfin réalité.

Le serveur me demande si je souhaite la même chose. Je lui réponds que non, et sors du bar bondé

© Serge Muscat – 2013.

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