Temps zéro

La vitesse de la lumière est exactement de 299 792 458 mètres par seconde. Cette rapidité pour la taille réduite de notre Terre a bouleversé nos modes de vie depuis l’invention des médias électroniques. Déjà Paul Virilio avait analysé ce changement radical dans notre société actuelle où presque tout devient numérisé et instantané. Le temps réel est bien le signe de notre 21e siècle. Même si ce temps n’est pas nul, il s’approche du temps zéro, du moins sur notre planète. Ce temps réel modifie totalement notre rapport au monde.

Si nous regardons les médias de masse, comme par exemple la radio et la télévision, le « direct » est devenu progressivement un des critères pour augmenter l’audience. Les médias comme la télévision tentent de nous faire vivre dans un perpétuel présent qui empêche de penser. Règne de l’émotion, le direct se veut plus « vrai que la réalité ».

Les chaînes d’informations en direct où l’on fait intervenir des journalistes qui sont sur « le terrain » enlèvent tout esprit critique sur l’information qui est présentée. Pierre Bourdieu avait analysé ce phénomène dans son petit livre consacré à la télévision1. Le direct devient une croyance dans laquelle sombre la majorité de la population.

Le direct, contrairement à l’information véhiculée par la presse écrite, ne permet pas de réfléchir à ce que nous voyons ou entendons. Cependant, nous ne condamnons pas tout dans cet effet d’immédiateté. Le temps réel est par exemple utile dans les avions ou la robotique et les systèmes pilotés par des ordinateurs. Mais dans ce cas de figure nous sommes éloignés des médias de masse. Ainsi, sur certaines chaînes de télévision, des images sont présentées en boucles, à la façon d’un conditionnement pavlovien.

Cependant il existe également de bons médias, lesquels ont malheureusement peu d’audience et n’ayant pas de publicité, comme par exemple les revues culturelles dont certaines ont un soutien du Centre National du Livre.

Pour une décélération

Le livre opère sur le temps long. Il est le seul antidote à la vie-minute que veulent nous faire vivre les médias de masse comme la télévision et les radios privées financées par la publicité. Le livre est un « ralentisseur » dans ce monde de l’instantanéité. Dans l’accélération généralisée dont parle Hartmut Rosa, le livre reste le seul objet dont la vitesse reste toujours la même depuis des siècles. L’optimisme de Michel Serres avec son ouvrage « Petites poucettes » est un optimisme naïf, car le smartphone passera de mode, et après cette euphorie, il laissera la place à quelque chose d’autre. Le smartphone finira au rayon des antiquités. Et à propos du smartphone, il est bon de noter que cet objet est un puissant outil de contrôle des populations. Être relié à tout et dans un délai très court est aussi une manière de surveiller les individus. Richard Stallman en a beaucoup parlé lors de ses conférences.

Le temps zéro et la disparition du jour et de la nuit

Le monde des écrans qui transmettent en direct ce qui se déroule un peu partout sur la planète, et ce à n’importe quelle heure du jour et de la nuit modifie nos rythmes de vie puisque nous vivons dans l’artificialité d’un temps qui est le temps des écrans. Comme le dit Paul Virilio, le jour et la nuit sont ramenés à une électroluminescence où la temporalité n’a plus sa place. Monde de l’instantanéité à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, les 24 heures se télescopent dans une perception du temps qui se dilate.

La tyrannie du direct

La télévision et la radio ont développé ce que l’on appelle « le direct ». Ainsi si nous regardons le journal télévisé ou que nous écoutons des radios comme France Info, le direct nous fait croire à « un surplus de véracité ». Le direct est la panacée des médias électroniques. Le direct procure la sensation de participation intense à ce que dit par exemple l’envoyé spécial qui est sur le terrain. Ainsi l’envoyé spécial active beaucoup plus nos émotions que notre esprit critique. Des images viennent agrémenter les propos du journaliste pour renforcer son discours. Il en fut ainsi avec le 11 septembre dont les télévisions passaient en boucles les tours jumelles en feu.

Nous ne pourrons pas continuer dans cette accélération sans avoir des dommages collatéraux. Les risques du développement du tout instantané, de la société-minute à tous les niveaux (médias, services, production dans son ensemble, loisirs, etc) ne peut pas progresser indéfiniment. Il nous faudra bien ralentir au risque de rendre toute la société malade. Cette frénésie du toujours plus vite va transformer notre planète jusqu’à la rendre invivable. Comme le disait Edgard Morin, nous allons tout droit vers la catastrophe

(Avril 2022)

1Cf Pierre Bourdieu, Sur la télévision suivi de l’emprise du journalisme, Paris, éd. Liber, 1996.

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