L’informatique, le virtuel et les médias

Depuis l’invention des premiers calculateurs, comme la machine de Pascal, jusqu’à nos ordinateurs actuels sous toutes leurs déclinaison, l’informatique a profondément modifié la société. Par exemple l’invention des caméras numériques, même si le cinéma reste fidèle à la pellicule, a démocratisé l’image animée. Tout un monde parallèle au cinéma proprement dit s’est développé. Puis, dans l’élan de miniaturisation qui caractérise le 21e siècle, sont apparus les smartphones. Cette invention fut le plus bel exemple de l’union de l’image et de l’informatique. Peu à peu, l’informatique s’est liée avec de nombreuses disciplines. C’est ainsi qu’avec le film Matrix la technique aide à exprimer des idées et à illustrer le champ philosophique1. Gilles Deleuze disait que l’on a toujours une idée en quelque chose, qu’une idée pure n’existe pas. Le cinéma, avec son propre langage, permet donc de proposer des concepts.

Avec l’informatique déclinée sous toutes ses variantes, nous avons là un outil polymorphe, en bref un hypermédia. Aucune technologie ne peut rivaliser avec cette invention. Il serait cependant imprudent d’idéaliser l’ordinateur. La possibilité de vivre une vie à la Second Life, immergé dans un univers tout entier informatisé, pose également de nombreuses questions.

Si le concept est utile pour penser, la perception a également son mot à dire dans le processus de la connaissance. Le monde des idées, qui nous aide par exemple à identifier une table à partir du concept de table, dépend aussi de la perception. Un concept sans percept ne nous est pas d’une grande utilité. Notre monde est fait de concepts et d’outils2. Et l’ordinateur est une machine qui brasse des signes. L’informatique nous plonge dans le lieu du performatif. Ainsi ce qui se dit sur un ordinateur déclenche immédiatement une action. C’est là toute son ambiguïté. C’est une technique singulière où le langage peut être à chaque instant transformé en actions réelles et cependant également symboliques.

Le virtuel et ses avatars

La perception du monde est par ailleurs placée entre des intermédiaires lumineux que sont les écrans. De ce fait la notion du temps et de la géographie est totalement modifiée. Paul Virilio en parle dans ses ouvrages intitulés : L’inertie polaire et Ville panique. Et toute son œuvre en générale porte la marque d’un certain pessimisme. Il n’a cependant pas vu certaines composantes liées aux écrans et qui peuvent être également développées bénéfiquement. Tout est une question de pondération. Si l’écran a engendré la télévision, l’écran est aussi au service des ordinateurs et des réseaux. La grande erreur est de confondre la télévision avec l’ordinateur, même si l’on peut regarder la télévision sur un ordinateur. La télévision est un média qui ne traite aucune information et qui de plus communique à sens unique. Il n’y a qu’un seul émetteur pour des millions de récepteurs.

Pour revenir au virtuel, celui-ci se développe comme par exemple l’immersion totale dans les jeux vidéo, jusqu’à faire perdre au joueur toute perception du réel. Il est bien difficile de définir toutes les modalités de ce que l’on nomme le virtuel. Du reste, ce mot dérive du latin médiéval virtualis et signifie : « qui n’est qu’en puissance ». Le monde du virtuel serait donc un monde en puissance mais non encore réalisé. C’est une réalité en gestation, comme un pilote d’avion de ligne s’entraîne dans un simulateur avant de pratiquer son premier vol avec des passagers.

Programmer n’est pas prouver

Il y a quelques années, une revue de vulgarisation scientifique titrait sur sa page de couverture : « Programmer c’est prouver ». Ce qui signifie en d’autres termes que l’empirisme et les expérimentations ne sont plus d’aucune utilité. Créer un modèle théorique sans passer par l’expérimentation et l’observation relève de l’idéalisme. La simulation sur ordinateur n’est pas le réel, mais une simplification de celui-ci. C’est faire entrer le réel dans le cadre d’une théorie, laquelle reste réfutable.

D’autre part nous convenons que l’observation du réel est également déterminée par les schémas conceptuels. Le « réel brut » n’existe pas. Le réel se dérobe sans cesse à nous. Aussi dire qu’une simulation informatique « reproduit le réel » est-il un abus de langage. Un algorithme n’est que la mise en application d’une théorie toujours provisoire. Donc dans l’esprit du grand public, l’ordinateur « dit la vérité ». Ceci ne remet toutefois pas en question la grande utilité de cette machine. Mais de là à dire que l’ordinateur simule le réel est excessif.

Le village global est-il réellement global ?

Marshall Mc Luhan, dans son ouvrage La Galaxie Gutenberg, nous parle d’un monde communicant grâce à l’imprimerie et aux médias de masse. Cependant ce que cet auteur n’a pas prédit, c’est que loin de former un village global interconnecté, il y a en fait une nouvelle création de groupes spécifiques. A son époque, Internet n’existait pas. Lorsqu’il parlait de médias chauds et de médias froids, il n’existait en fait que quatre médias : l’imprimé, la radio, la télévision et le téléphone. A la place de tout relier, il y a une « tribalisation » de la société avec Internet. L’ordinateur est-il un média chaud ou un média froid ? Il est difficile de le dire ; c’est un mixte des deux.

Avec le nombre croissant de médias, dont le dernier est le smartphone, il existe en fait une société « atomisée ». Il n’y a en fait pas de village global comme le pensait Mc Luhan. Il n’y a jamais eu autant de groupes distincts malgré Internet. Loin d’obtenir un brassage culturel, les médias anciens et actuels sont utilisés pour reformer des groupes. Quant à la télévision, média de masse par excellence, elle ne fait que « diversion » pour brouiller les problèmes essentiels. Pierre Levy3 nous dit qu’on doit considérer le cyberespace en le distinguant « d’abord de la télévision, qui ne cesse de désigner des puissants ou des victimes à des masses d’individus séparés et impuissants ».

L’écriture manuscrite et l’ordinateur

Le papier et l’écriture servent depuis longtemps à augmenter la réalité. Mais avec l’ordinateur nous faisons un pas de géant dans cette augmentation. Car l’ordinateur n’est pas un support passif et réalise du traitement de l’information. Un traitement sur le texte, l’image et l’audio. L’ordinateur est donc un support complet. C’est un outil très efficace venant en complément du support papier, l’un n’excluant pas l’autre. D’autant plus que l’écriture manuscrite développe de nombreuses facultés très utiles dans la structuration d’un individu.

Par ailleurs des logiciels sont développés pour la reconnaissance de l’écriture, ce qui fait qu’en scannant une page manuscrite, elle peut être traduite en caractères d’imprimerie. Dans ces conditions, le clavier ne devient plus indispensable, ou tout au moins plus exclusivement.

De ce fait, le livre et le document manuscrit ont encore un bel avenir

© Novembre 2022.

1Cf Alain Badiou, Matrix, machine philosophique, éd. Ellipses, Paris, 2013.

2Cf Jean Gagnepain, Du vouloir dire : traité d’épistémologie des sciences humaines, vol. 1, Paris, éd. Livre et communication, 1990.

3Cf Pierre Levy, Qu’est-ce que le virtuel, éd. La Découverte, Paris, 1995.

 

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