En plein travail…

Bavardages

Comme le disaient Cioran et Gilles Deleuze, bavarder n’a d’autre utilité que de meubler le silence. Beaucoup de gens sont des experts du bavardage. Ils parlent sans questionner, sans chercher vraiment à comprendre. Leur parole n’atteint bien souvent même pas le niveau animal. Car, par exemple, la communication des abeilles et des fourmis, même si elle est rudimentaire, possède néanmoins le mérite d’être efficace et d’informer pour agir.

L’explosion de la communication par le biais d’Internet (communication écrite, visuelle, audio, jusqu’à faire transiter même le téléphone) est une explosion du bavardage.

Pourquoi veut-on toujours entendre parler les créateurs ? Cette maladie si répandue dans le public sera-t-elle un jour guérissable ? Il est nécessaire de comprendre enfin que l’œuvre, qu’elle soit écrite, photographique, sonore… se suffit à elle-même. De ce fait, il est tout à fait inutile de distiller vers le public un bavardage que ce public réclame.

Les écrivains « de la quotidienneté » ont cherché justement à montrer le bavardage dans la vie de tous les jours, ce bavardage inscrit dans la banalité de l’existence. Le monde est un gigantesque comptoir de café où les hommes bavardent sans « poser un problème », pour reprendre l’expression de Deleuze. Sans problème, parler ne sert strictement à rien, sinon à se protéger de l’angoisse du silence…et de la mort.

L’électronique

Cette science récente dérivée de la physique m’a tant fasciné durant mon adolescence que je me tiens toujours informé de ses avancées malgré mes divers centres d’intérêt d’aujourd’hui.

Je pressentais lorsque j’avais seize ans que l’électronique alors naissante allait bouleverser le monde et participer à un changement radical de la société. Peu à peu, je suis passé de l’étude de l’électronique à l’étude de la physique ; mais les progrès de cette dernière dépendaient des progrès de la première. Il y a en fait une boucle systémique entre l’électronique et la physique. C’était l’époque où les électroniciens portaient une blouse blanche comme les médecins dans un hôpital. Ce n’était pas la science des prolétaires comme ça l’est devenu par la suite. L’électronicien était détenteur d’un savoir d’avant-garde qui allait révolutionner la société. A présent l’électronique est banalisée et fait partie de notre quotidien. Plus personne n’est fasciné par le mot « électronicien » et la profession est rabaissée au rang d’un simple technicien qui vient réparer votre machine à laver. Il n’y a que le titre « d’ingénieur en électronique » qui garde encore un peu de son prestige. On l’imagine en train de concevoir des robots qui viendraient assister l’homme dans ses travaux les plus difficiles.

Que n’ai-je pas rêvé devant un simple transistor de puissance. Ce composant qui chauffait beaucoup était la plupart du temps affublé d’un radiateur dont l’esthétique me fascinait. J’ai fait bien des calculs et des prototypes de petits systèmes électroniques. Et ce qui était pourtant rationnel relevait pour moi de la magie. Ces électrons dans la matière me plongeaient dans d’infinies rêveries. J’imaginais le courant électrique qui passait d’un composant à un autre avec une certaine mystique.

Aujourd’hui j’ai conservé ce regard lorsque je mets en marche mes ordinateurs. Et chaque fois que j’appuie sur le bouton « On/Off », une bouffée de mon adolescence remonte à la surface de mon esprit. Je sais que j’avais vu juste et que ces simples transistors déboucheraient sur des architectures complexes qui battent les champions aux échecs. Ce que je regrette un peu est la banalisation de l’électronique et que le métier d’électronicien ait perdu beaucoup de son prestige. Pourtant le XXIe siècle sera celui de l’électronique et de ses prouesses qui dépasseront de beaucoup l’imagination du commun des mortels

Savoir prendre des notes

L’ordinateur n’a pas supprimé la prise de notes sur papier, loin de là même. Voici une vidéo qui vous fera prendre conscience que pour le moment, rien ne remplace le papier. Vidéo La prise de notes.

Le bonheur paradoxal de Gilles Lipovetsky.

Notre monde ne pense qu’à la croissance. Jusqu’où peut croître l’économie dans un monde fini? L’hyperconsommation de notre XXIe siècle devient absurde dans sa croissance toujours plus grande. L’auteur soulève ici les paradoxes de la croissance infinie du libéralisme alors que les individus sont de plus en plus aliénés.

Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation, éd. Gallimard, 2006.

Interview de Richard Stallman à Milan

Voici une interview de Richard Stallman, le père du logiciel libre, qui se déroule à Milan. Dans cette interview quelques points complexes de la licence libre sont explicités et vous comprendrez mieux ce que signifie « logiciel libre », qui ne veut pas dire gratuit car les utilisateurs font des dons.

La conférence est au format audio libre .ogg. Bonne écoute.

 

Le pessimisme de Philip K. Dick.

(Version PDF)

D’après sa brève biographie, Philip K. Dick a eu une vie tumultueuse. Instable sentimentalement, il ne réussit pas à vivre avec une seule et unique femme. Toutefois, à l’heure où l’on parle de réalités virtuelles, il soulève des questions essentielles — ayant été très en avance sur son époque — et reste un prodigieux visionnaire.

En 1953, le cinéma est dépassé par la télévision. Peu de temps après, en 1955, la presse subit le même choc. De nombreux magazines disparaissent avec l’avènement de la télévision, ce mal du XXe siècle. De fait, Philip K. Dick ne peut plus vivre de ses écrits composés essentiellement de nouvelles. Il se lance alors dans la rédaction d’une série de romans dont certains ont été adaptés au cinéma avec succès.
La science-fiction est au départ un univers de bricoleurs, comme le dit Jacques Goimard. Elle se développe durant les débuts de l’ère technologique. Au cours de ces années, la technique n’a pas atteint le stade où elle en est aujourd’hui. C’est l’époque des premiers satellites artificiels et de la guerre froide. La S.F. est lue par les plus grands dirigeants et les hommes de pouvoir. Ses écrivains majeurs, dont Philip K. Dick, sont souvent des hommes brillants pour leurs qualités scientifiques et de prospective.

Le mirage du transhumanisme

Philip K. Dick a produit une œuvre importante. En dehors de ses romans qui ont eu moins de succès que ses nouvelles, l’auteur pose un regard sceptique sur les progrès de l’humanité. À une époque où n’existaient pas encore les développements de l’informatique actuelle, Philip K. Dick pose les grands problèmes de la société et de son devenir. Lucide, il l’est incontestablement ; comme il possède une avance considérable sur son temps. Aussi, avant que n’apparaisse la problématique complexe de la génomique, il envisage dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, adapté au cinéma sous le titre Blade Runner, ce que sera la post-humanité, soit l’homme augmenté : le courant du transhumanisme. Que sera l’homme augmenté ? De ce point de vue, Philip K. Dick reste très pessimiste sur les capacités de l’homme à produire de la technique. Cette idée n’est pas spécifique à cet auteur, bien qu’elle soit très prononcée chez lui ; on la retrouve dans tout un courant de la littérature américaine de science-fiction. Les auteurs américains connaissent bien les difficultés que pose la technique. Malgré les progrès réalisés en la matière, ils témoignent d’un certain doute quant à son évolution. Philip K. Dick demeure la figure emblématique de ce doute à l’égard de la techno-science, susceptible de se retourner contre l’homme.
Dans l’adaptation cinématographique de Blade Runner, les androïdes ont une durée de vie limitée. Ainsi, en dépit des progrès techniques, existe toujours la question de la finitude. Tout a un terme, aussi bien l’homme que ses créations techniques. Tout meurt. Et c’est cette lutte pour la vie qui sera le thème central de l’histoire. Même lorsque le personnage principal tombe amoureux d’une androïde, il est à nouveau question de la durée de vie. Tous les autres androïdes meurent : elle seule semble vivre plus longtemps. La vie triomphe de la mort dans l’amour. C’est bien là ce qui ressort de cette narration où chacun lutte pour vivre plus longtemps.
Les histoires sentimentales n’occupent pas une place prédominante chez Philip K. Dick. Dans ses nouvelles, le côté absurde du progrès technique prend le pas sur tout le reste. Une sorte de phobie technologique caractérise ses écrits de ce nouvelliste et romancier. C’est dans une atmosphère de catastrophe technique, sans le moindre optimisme sur cette voie pour l’humanité, que l’écrivain déroule ses histoires qui pourraient faire peur à de nombreux partisans du transhumanisme — qui imaginent un homme peut-être un jour immortel. Car même si nous arrivions à ce stade, une quantité impressionnante de problèmes reste sans réponse.
Transférer les informations du cerveau sur une machine informatique afin de prolonger la conscience ne donnera pas plus d’humain qu’un simple ordinateur. La société Google se berce d’illusions quant à la possibilité de l’homme augmenté. Un homme restera toujours un homme parce qu’il a un corps biologique. Une machine sans corps ne peut en aucun cas être un humain. Le corps participe aussi bien à l’intelligence de l’homme que son cerveau ; les prothèses électromécaniques restent incapables de reproduire l’essence de l’homme. C’est ce qu’a bien compris Philip K. Dick lorsqu’il nous dépeint un futur très avancé. L’homme n’a pas d’autre issue que la biologie : la mécanique, aussi sophistiquée soit-elle, fera perdre la spécificité humaine. L’avenir sera biologique ou ne sera pas. Toute mécanique est impropre à se régénérer. Seul le vivant possède cette faculté — du reste bien mystérieuse — avec ses cellules biochimiques. Aussi est-ce la caractéristique des androïdes dans Blade Runner. Il n’y est aucunement question de mécanique pilotée par de l’électronique. Avec cette intuition, l’auteur a vu juste. Biologie de synthèse imparfaite, elle a néanmoins le mérite de fonctionner et même d’éprouver des sentiments. C’est là le seul chemin possible pour l’espèce humaine.

Le Double et l’Autre

Il y a toujours chez Philip K. Dick le soupçon qu’un humain soit en fait une machine. Dans Le Père truqué, nous voyons un enfant qui découvre que son père n’est en fait pas son père, mais une sorte d’androïde qui le remplace sans que sa mère s’en aperçoive. Chez cet écrivain, il y a souvent « substitution » des personnages humains par des non-humains. Cette pensée le hante, dans une sorte de leitmotiv que l’on retrouve dans de nombreux textes. Dans Colonie, une étrange forme de vie s’empare des humains tout en étant capable d’un parfait mimétisme. À la fin de la nouvelle, « la forme de vie » imite le vaisseau qui doit venir les chercher. Tous les hommes montent à bord de l’engin qui est en fait sa reproduction parfaite par la forme de vie étrangère, celle-ci engloutissant alors tous les passagers.
Pour l’auteur, la vie extraterrestre est forcément nuisible à l’homme. Pas un seul instant il ne lui vient à l’esprit qu’une espèce supérieure pourrait être bienveillante. C’est d’ailleurs une spécificité de la science-fiction américaine, où règne la binarité entre le « bien » et le « mal ». De plus, la culture protestante a eu tendance à influencer les récits dans la science-fiction américaine, alors que dans la science-fiction soviétique, où la croyance religieuse n’est pas du même ordre, l’impact sur les narrations est totalement différent. On n’y retrouve pas les contradictions qui subsistent dans la S.F. américaine.

La guerre et l’enfermement

La défiance de Philip K. Dick à l’égard des machines est totale. Pour lui, il est presque certain que l’homme sera dominé par les machines. Sa vision du futur est manichéenne et ne possède pas de nuances quant au potentiel humain. La machine finit toujours par prendre le pouvoir sur l’homme. Il n’y a pas cet optimisme que l’on trouve par exemple chez Jules Verne, où la technique est parfaitement domestiquée pour servir l’homme sans se retourner contre lui ; même si certains romans de Verne se terminent de façon tragique, la technique ne trahit pas l’homme, c’est plutôt l’homme qui devient désespéré. Ce n’est pas le cas avec Philip K. Dick. La science-fiction européenne et française reste globalement plus optimiste que son homologue américaine. La « catastrophe » y est moins présente. Ce sont les premiers constructeurs de la technique elle-même qui doutent de ses potentialités. C’est parce que les américains connaissent parfaitement les limites de ce qu’ils fabriquent qu’ils envisagent la catastrophe comme tout à fait plausible. On ne se méfie que de ce que l’on connaît vraiment. Philip K. Dick, dans une période de conflit entre les deux blocs russe et américain, considère la technique comme un moyen de faire la guerre et de s’autodétruire. Aussi peut-on comprendre son pessimisme à l’égard de la techno-science dans le climat de la guerre mondiale.
Il est à remarquer que la plupart de ses textes se déroulent dans un univers militaire. Il y a peu de récits où les personnages sont ceux de la vie civile. Le monde militaire est le lieu de prédilection de la S.F. américaine. La technologie y est avant tout utilisée à des fins belliqueuses. Le genre de la science-fiction a également été fortement influencé par la grande période d’observations d’OVNI, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde (comme par exemple en Belgique). La S.F. est donc apparue à la faveur d’un assemblage de faits sociaux et culturels qui ont fait qu’elle « devait » naître et se développer. D’autre part, elle a servi de sonnette d’alarme pour nous faire entrevoir des voies qui demeurent sans issue. Dans l’adaptation cinématographique de la nouvelle de Philip K. Dick Rapport minoritaire (The Minority Report), le personnage principal vit dans une société qui voudrait réduire le nombre de crimes en les « prévoyant ». L’histoire nous montre la défaillance d’une telle société où personne n’est à l’abri d’une erreur. Cela fait partie des préoccupations constantes des auteurs américains, pour lesquels la liberté côtoie l’enfermement dans une contradiction insoluble. Et l’auteur n’échappe pas à cette contradiction dans sa nouvelle adaptée au cinéma. Le pays de la liberté est en même temps celui où l’on va le plus en prison et où il n’y a que très peu de « démarches préventives ». Tout y est axé sur la « sanction » — du reste, de nombreux innocents sont jetés en prison et parfois exécutés.
Ce paradoxe américain, que l’on retrouve dans sa littérature de genre, s’avère très présent dans l’œuvre visionnaire et cauchemardesque de Philip K. Dick.

© Serge Muscat – juillet 2016.

Fleurs

FleursN&B-Marianne

Une abeille sur mon écran d’ordinateur…

Habituellement je me méfie des abeilles. Indispensables à la planète, elles ont toutefois un moyen de défense persuasif : elles piquent.

Comment savoir ce qui se passe dans la minuscule tête d’une abeille, et être certain qu’elle ne vous piquera pas ?

Les abeilles sont comme les humains. Elles font du miel comme les pâtissiers font des gâteaux. Mais comme l’abeille peut vous piquer, le pâtissier peut également vous empoisonner.

Il se trouve qu’en cette journée d’été, une abeille s’est introduite par la fenêtre pour venir se poser sur l’écran de mon ordinateur. Je ne fais alors aucun geste brusque et l’observe en train de se promener. Son esthétique est agréable. C’est un bel insecte. Sur cet écran elle ne risque pas de trouver la moindre trace de pollen. Soudain elle s’immobilise en me faisant face et semble me regarder droit dans les yeux. La vision d’une abeille n’est pas bien nette. Aussi je me pose des questions quant à ce qu’elle peut discerner de ma personne.

Elle finit de m’observer fixement puis commence à se passer les pattes de devant sur la tête avec des gestes rapides. Le fait qu’elle soit occupée me rassure. Ce que j’apprécie chez les abeilles, tout autant que chez les fourmis, c’est que ce sont des insectes sociaux. En ce sens, ils ont un point commun avec les humains : ils collaborent pour atteindre des objectifs communs.

L’abeille a repris sa marche. Elle est maintenant au centre de l’écran. Je n’ai plus la force de l’observer. N’ayant pas du tout dormi la nuit dernière, je me sens pris d’une intense fatigue. J’entends alors un bourdonnement. Je vois tout à coup l’abeille traverser la pièce et franchir la fenêtre laissée ouverte.

Saisissant ma souris, je fixe sur l’écran le pointeur. C’est à ce moment que j’aperçois comme une tâche au milieu de l’écran. Je m’approche et vois une sorte de pointe sur la surface de verre. Passant alors mon doigt, je sens une nette rugosité. J’essaie de gratter avec l’ongle mais rien n’y fait. Cette abeille a définitivement marqué mon écran, me dis-je. Tant pis, je finirai bien par m’habituer…

© Serge Muscat 2014.

L’ignorance est aveugle.

La bêtise a encore frappé. L’ignorance de ces fanatiques ne connaît pas de limites. Pour ce 15 juillet j’ouvre un livre de sciences et un autre de philosophie tout en pensant aux malheurs de la condition humaine.

Contre la méthode de Paul Feyerabend

Nous regarderons brièvement ici un auteur qui dérange beaucoup. Si Edgard Morin nous a montré que « tout est dans tout » et qu’il faut avoir une approche systémique de la connaissance, avec Paul Feyerabend nous allons encore plus loin dans ce sens. En effet, pour cet auteur qui pratique le « tout est bon » la science souffre d’une « disciplinarisation ».

A l’université les cursus sont décidés par des enseignants qui construisent un « programme ». Or ce programme est ARBITRAIRE. Aussi ne faut-il pas respecter le « programme » pour pouvoir sortir des ornières dans lesquelles les individus sont placés.

Contre la méthode est un ouvrage contre « toute méthode ».  Nous ne nous étendrons pas sur le travail complexe de cet auteur et invitons le lecteur à se plonger dans ce livre bien en avance sur son temps.

 

Tout est pardonné

Autosave-File vom d-lab2/3 der AgfaPhoto GmbH

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Bifurcations dans les domaines de l’art

L’œuvre d’art comme foisonnement du signifié

Analyser en quoi une œuvre d’art tend à déjouer les différentes interprétations que l’on peut en donner relève, pourrions-nous dire, d’une tentative vaine. Pour une raison simple et très complexe en même temps: une œuvre d’art est justement une œuvre d’art par le fait qu’elle ne délivre jamais la totalité de ses significations possibles. Car si l’interprétation d’une œuvre était définitivement circonscrite, alors nous ne serions plus en présence d’une œuvre d’art. Ce qui caractérise une œuvre d’art est justement le fait qu’elle soit ouverte comme le dit Umberto Eco1. Ouverte dans le sens où celle-ci offre un foisonnement de significations sans toutefois que ce foisonnement soit du bruit2. C’est un foisonnement qui possède cependant une cohérence et non un éparpillement anarchique3. L’art est justement ce qui ne peut être l’objet d’une explication4.

L’œuvre d’art traverse les époques parce qu’à chaque moment de l’histoire elle laisse échapper du signifié comme une pieuvre fait jaillir un nuage d’encre dans l’eau claire.

L’ambivalence de l’œuvre et de son créateur

L’œuvre d’art ne relevant pas de l’objet utilitaire, c’est-à-dire du produit de consommation courante, nous pourrions penser que l’artiste est détaché de toute forme de production inscrite dans le cadre de notre société de consommation. Or ce n’est pas le cas. L’artiste réalise une œuvre qui n’est pas un objet utilitaire mais qui pourtant se transforme en marchandise. Car la rétribution de l’artiste, afin qu’il puisse vivre, passe par la transformation de son œuvre d’art en marchandise. Aussi l’œuvre d’art a-t-elle un statut ambigu. Car d’un côté c’est un objet non utilitaire (qui est différent d’un produit de consommation courante) tandis que d’un autre côté l’œuvre se transforme en marchandise afin que l’artiste puisse vivre de son art5 tout en ayant une certaine indépendance. Tel Janus, l’œuvre d’art possède donc deux faces qui au premier abord semblent antagonistes6. De ce fait, même si certains marxistes ont dit que l’art représente l’apogée du capitalisme, nous pensons au contraire que la transformation de l’œuvre en marchandise est une solution bien appropriée pour l’artiste afin qu’il puisse vivre avec des ressources décentes tout en étant totalement libre de toute forme de pression. Evidemment, cela dépend aussi de la nature du pouvoir politique en place.

La consommation culturelle

Il est bien difficile de penser qu’il existe un universel de l’interprétation artistique. Le foisonnement actuel laisse perplexe plus d’un commentateur averti en ce qui concerne l’histoire de l’art. S’il en est ainsi, peut-être est-ce parce que les ressources signifiantes ont été utilisées durant ces dernières années avec beaucoup d’audace et d’ingéniosité. Et contrairement à ce qu’en pense Yves Michaud7 (qui par ailleurs a fait un travail remarquable avec l’UTLS), il nous semble que ce « foisonnement » représente dans l’ensemble plus un bienfait qu’une perte pour l’art, même si certaines créations sont discutables.

Le problème ne se situe pas tant au niveau des artistes qu’au niveau du public. Probablement est-ce la ruée vers les loisirs qui est l’élément fondamental de la modification du statut de l’art. A notre époque, le public goûte les saveurs de l’art beaucoup plus pour se distraire que pour tenter de comprendre l’étrangeté qu’est le fait de vivre.

Le créateur, l’œuvre et son public

L’évolution de l’art soulève de bien nombreuses et épineuses questions quant à son rapport avec le public. Avec la naissance du cubisme et de l’abstraction, le large public s’est rapidement senti déstabilisé sur le plan de la compréhension. Tant que l’art était figuratif, nous pouvons dire que les œuvres touchaient n’importe quel public. Il suffisait au pire des cas de comprendre par exemple qu’il y avait une chaise si une chaise était peinte ou sculptée par un artiste. Le figuratif rendait l’art accessible à tout le monde par le fait justement de donner l’impression que « tout demeurait compréhensible ». Même pour le public le plus humble, il lui suffisait de reconnaître tel ou tel objet et d’y accoler des mots pour obtenir la satisfaction d’une sorte de compréhension. A la question « c’est quoi? », il suffisait de dire « c’est une chaise ou un arbre ». Le figuratif était et demeure encore une sorte de passeport pour le public de masse sans aucune distinction. Nous pouvons dire que c’est une forme d’art de masse comme l’est par exemple la chanson populaire ou la photographie de famille. Car c’est un art qui a la particularité de paraître compréhensible de tous, du maçon au savant, de l’analphabète à l’homme de lettres. J’insiste sur ce point particulier car si je parle par exemple des œuvres de Paul Mc Carthy ou de Michel Journiac, nous allons très rapidement voir poindre les difficultés du rapport des œuvres avec le public. Probablement est-ce à partir du cubisme où tout a commencé à basculer au niveau du rapport des œuvres avec le public de masse. D’un coup il y a eu une coupure franche parmi les amateurs d’art, et pour la première fois peut-être, si nous regardons par exemple le travail de Bourdieu sur les « loisirs culturels », la peinture n’a plus été un art de masse. A partir du moment où le simple processus d’identification (au sens de Saussure) n’a plus été possible parmi certaines personnes du public, l’art est entré dans un autre monde. Le public de masse s’est écrié: « ça ressemble à rien… c’est n’importe quoi… c’est de la fumisterie… je fais pareil en jetant des pots de peinture sur des toiles… c’est de l’escroquerie ». Bref, d’un point de vue sociologique, nous voyons que le discours du public concernant l’art est très révélateur sur la façon dont les œuvres sont perçues. Depuis donc cette coupure, l’art n’a plus été un art de masse. Pour s’en convaincre, il suffirait par exemple de montrer à la télévision quelques œuvres présentées dans ART PRESS de janvier 1994 et de recueillir les avis du public pour rapidement s’apercevoir des réactions!

Probablement le passé et la répétition sont-ils responsables de cette difficile sensibilisation du public de masse à l’égard de l’art contemporain. Car dans les domaines de la création, comme le dit Casamayor en parlant d’un sujet différent mais parallèle, « c’est parce que le passé nous fascine que nous entrons dans l’avenir à reculons ». En effet, dans nos sociétés pèse une indéracinable croyance en l’éternel recommencement. Il en est cependant tout autrement. « Le passé [nous dit Casamayor8] peut être une maladie dévorante car le spectacle des phénomènes naturels nous incite à lui donner beaucoup d’importance. Cette fameuse succession des saisons, des nuits et des jours nous trompe. Elle nous fait croire à une répétition alors qu’il n’en est rien. Si un jour succède à l’autre ce n’est jamais le même. Il n’existe pas un seul phénomène dont on puisse dire avec exactitude qu’il se « reproduit ». D’ailleurs user du verbe « se reproduire » est un abus de langage et un détournement de sens. Ce qu’on appelle « se reproduire », c’est en réalité « engendrer ». La reproduction est juste en ce sens que les hommes engendrent des hommes et non des animaux ou des arbres, mais ce ne sont jamais les mêmes».

Ainsi, le créateur doit-il avoir de la mémoire tout en sachant en même temps oublier afin de progresser dans sa démarche sans sombrer dans l’écueil de la répétition9. C’est aussi pour cette raison que Marcel Duchamp à été qualifié « d’empêcheur de tourner en rond ». Car pour beaucoup d’hommes, qu’ils soient artistes ou non, leur vie est basée sur la répétition. Répétition de la culture familiale, répétition de la profession des parents, répétition des valeurs transmises par les institutions académiques. Comment, dans ces conditions, découvrir de nouvelles voies d’exploration si chacun choisit les pantoufles de la répétition.

Copyright Serge Muscat 1990.

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1Cf. Umberto Eco, L’œuvre ouverte, Ed. du Seuil, 1965 pour la traduction française.

2 La notion de bruit est ici empruntée aux théories de la communication.

3 Aussi est-ce pour cela que Jean Cocteau disait: « en art, toute valeur qui se prouve est vulgaire ».

4 Au sens cartésien.

5 Les peintres vendent leurs tableaux, publient des catalogues en touchant des droits d’auteur, etc.

6 Cf. Mikel Dufrenne, Art et politique, Ed. UGE, 1974.

7Cf. Yves Michaud, L’artiste et les commissaires, Ed. Jacqueline Chambon, 1989.

8Casamayor, La tolérance, Ed. Gallimard, 1975.

9A propos de la répétition, voir l’article de Molly Nesbit intitulé Les originaux des readymades: le modèle Duchamp, Les cahiers du Musée national d’art moderne, n°33, automne 1990.

Ville panique de Paul Virilio

Paul Virilio, depuis longtemps déjà, pose le problème de l’accélération des communications et des transformations du territoire. Dans son ouvrage Ville panique, l’auteur nous parle du bouleversement que produit « l’électro-optique », avec les milliards d’écrans qui diffusent des images sur la planète. Déjà dans L’inertie polaire il soulevait la question de savoir ce que devient la réalité dans un monde où tout devient images, et où l’espace et le temps sont totalement modifiés. La télévision transforme notre rapport au réel des événements. Ainsi, si la société est « spectaculaire » au sens de Debord, Paul Virilio nous montre que l’information est devenue l’élément primordial, y compris dans les guerres où l’échange d’informations remplace la guerre réelle. Monde d’ubiquité, nous sommes partout et nulle part. « La tyrannie du temps réel », comme il l’écrit, aboutit à une « catastrophe ». Le dehors devient le dedans et la ville se referme sur elle-même pour devenir un « bunker » électronique où les écrans (caméras de surveillance, Internet, télévisions, etc. ) se substituent au réel direct. Tout au long de son travail, Paul Virilio analyse nos sociétés contemporaines où règne la lumière « auto-produite » des écrans. En lisant cet auteur, vous ne regarderez plus du tout votre téléviseur de la même façon.

Incident

Au volant de sa voiture, Peter Norman conduisait avec calme, en écoutant du Wagner.
La nuit était noire comme une marre de pétrole et il espérait être de retour chez lui avant minuit. Tout en roulant à cent kilomètres à l’heure, avec le souci de respecter scrupuleusement les limitations de vitesse, Peter pensait à toutes les pages qu’il lui restait à taper à la machine. Ne perdant pas de vue la route, il aperçut comme une lueur rouge dans le ciel. Il se dit que cela devait être un avion. Il jeta un second coup d’œil en direction du ciel et aperçut de nouveau la lueur rouge. Cette dernière se déplaça soudain avec une vertigineuse rapidité. En l’espace de deux secondes environ, elle se retrouva à l’autre extrémité du ciel. Peter se dit que cela devait être un avion extrêmement rapide, probablement un avion de chasse de dernière génération. Cette hypothèse ne réussissant cependant pas à le convaincre, il scruta une nouvelle fois le ciel et vit trois minuscules boules bleues se détacher de la lueur rouge. Elles se déplaçaient comme une escadrille avec une vitesse que Peter n’arrivait pas à expliquer. Il ralentit sa voiture et se stabilisa à soixante kilomètres à l’heure afin de mieux pouvoir observer le phénomène sans prendre le risque d’avoir un accident. Il ne courait d’ailleurs pas un grand danger car la route était déserte. Il eut alors la sensation que les trois petites boules se dirigeaient dans sa direction. Ce n’était pas une certitude et pourtant, il lui semblait qu’elles grossissaient à vue d’œil. La cassette de Wagner venait de se terminer. Peter appuya sur le bouton d’éjection du lecteur. Il chercha une autre cassette dans la boîte à gants et mit une musique de jazz. Lorsqu’il regarda à nouveau le ciel, les trois boules avaient disparu. Il resta un moment dubitatif puis, la musique aidant, il se remit à penser à sa thèse. La route était déserte et un vent chaud s’infiltrait par la fenêtre de la voiture. Roulant toujours à soixante kilomètres à l’heure, il appuya légèrement sur l’accélérateur. Au bout de quelques secondes il constata que la voiture roulait étrangement à la même allure. Il appuya un peu plus sur l’accélérateur mais la voiture n’accélérait toujours pas. Il appuya alors à fond sur la pédale d’accélérateur mais rien ne se passa. Peter resta un instant perplexe, ne pouvant donner d’explication à ce qui se passait. Puis il décida de rétrograder en se disant qu’il était peut-être sur une légère côte. Pourtant la route semblait parfaitement plate. Il se mit donc en troisième et donna un grand coup d’accélérateur. Le moteur monta en régime puis se stabilisa. Peter constata alors avec stupéfaction qu’il était toujours exactement à soixante kilomètres à l’heure. Il fixait son cadran lorsqu’il entendit un léger bruit, comme un choc, venant du toit de la voiture. Il n’eut pas le temps de réfléchir qu’un halo de lumière rouge de déployait tout autour du véhicule. Ce n’est pas possible, je dois avoir des hallucinations, se dit-il. Mais non… La lumière était bien là et il roulait toujours à soixante kilomètres à l’heure. Peter lâcha la pédale d’accélérateur et freina brusquement de toutes ses forces. Les pneus crissèrent et la voiture fit une violente embardée dans un vacarme effrayant.

Le véhicule se trouvait à présent sur le bas-côté, immobile. Peter reprit un instant ses esprits et remua son corps pour voir s’il n’avait rien de cassé. Non, il était indemne. Mais la lumière était toujours là, encore plus puissante que tout à l’heure. Il regarda à travers le pare-brise mais ne vit rien de particulier sinon la route qui s’enfonçait dans la nuit. Envahi par la peur, il resta un long moment sans bouger. Il n’osait pas sortir de la voiture. Il faisait une chaleur étouffante, comme s’il s’était trouvé en plein désert. Il fallait qu’il fasse quelque chose; il ne pouvait pas rester ainsi. Mais il ne savait que faire. Pris de terreur, il en était arrivé à la certitude que la lumière se trouvait juste au-dessus de la voiture. Il eut alors une idée. Il prit la manette de réglage du rétroviseur et dirigea progressivement ce dernier vers le haut. Une lumière éblouissante apparut alors sur le miroir. La chaleur devenait intenable. Il ne pourrait pas rester encore longtemps dans l’habitacle. Il fallait qu’il sorte! Peter respira profondément et avança sa main près de la portière. Il posa lentement ses doigts sur la poignée d’ouverture et, s’apprêtant à bondir hors de la voiture, il tira un coup sec sur la poignée. Aucun déclic ne se produisit. La poignée était enfoncée de plusieurs centimètres et la porte demeurait fermée. Pris de panique, il tira une nouvelle fois sur la poignée mais ce fut un nouvel échec. Il appuya alors sur le bouton de la vitre électrique. Celle-ci resta parfaitement immobile. Essayant de reprendre son sang froid, il se rappela que les vitres arrières étaient manuelles. Il escalada les sièges et se retrouva en un instant sur la banquette arrière. Là, d’une main tremblante, il saisit la poignée de réglage de vitre. Il fit pivoter doucement le levier et la vitre descendit lentement, très lentement. Arrivé en bout de course, il sentit l’air anormalement chaud de ce printemps venir titiller ses narines. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son front, sur ses joues et jusque dans son dos. « Il faut que je sorte de là », se dit-il. Il passa péniblement son corps à travers la fenêtre de la voiture et se retrouva à quatre pattes sur le sol. Il se releva alors lentement et aperçut sur le toit de la voiture un disque rouge d’environ un mètre de diamètre. Peter clignait des yeux tellement le disque dégageait une intense lumière. Après un moment d’hésitation, il se précipita en courant vers un talus situé à une dizaine de mètres. Là, il se coucha rapidement sur le sol et attendit en ne perdant pas de vue sa voiture. L’objet était posé sur le toit de la voiture et Peter se demandait comment il avait fait pour tenir avec la vitesse du vent ainsi que les chocs du freinage. Il n’avait aucune certitude quant à la nature de l’objet. Pourtant il finit par se dire qu’il avait en face de lui ce que l’on appelait une soucoupe volante. « Elle est trop petite pour contenir des êtres vivants », se dit Peter. Elle n’avait qu’un mètre de diamètre sur cinquante centimètres de haut. Brusquement la lumière devint d’une intensité extrême. Peter mit sa main devant les yeux comme pour se protéger d’un intense soleil. Stupéfait, il vit alors la voiture se soulever lentement du sol. Il crut un instant qu’il était sous l’effet d’une illusion d’optique à cause de l’intense lumière. Il leva un peu sa tête qui dépassait du talus et constata que la voiture était bel et bien à trente centimètres du sol. Subitement il vit quelque chose tournoyer vers le haut de la soucoupe. Cela dessinait comme de petits hublots qui tournoyaient. Pétrifié, Peter observait le spectacle. Dans un silence effrayant, il vit alors la voiture se soulever d’une dizaine de mètres. Elle se stabilisa durant quelques secondes à cette altitude puis s’éloigna brusquement à vive allure. Peter sortit du talus et se précipita sur le bord de la route. Il voyait toujours la lueur rouge qui s’éloignait dans le ciel et qui progressivement devenait un point de lumière minuscule. Au bout de quelques minutes qui lui semblèrent des années, le point lumineux se perdit dans les éclats des étoiles du ciel.
Bouleversé, Peter resta un long moment immobile sur le bord de la route. Qu’allait-il faire? Comment allait-il rentrer chez lui? Devait-il raconter ce qu’il avait vu? Il se savait plus du tout quoi penser. Il entendit alors au loin un bruit de camion. Il se retourna et vit deux phares blancs qui progressivement s’approchaient. Il se plaça bien sur le bord de la route et fit des signes avec ses bras. Le camion ralentit et s’arrêta à la hauteur de Peter.
_ Vous êtes perdu? demanda le chauffeur à travers la fenêtre du camion.
_ On m’a volé ma voiture, répondit Peter en estimant qu’il était préférable de ne pas en dire plus.
_ Ca c’est encore des jeunes voyous. On devrait les mettre en prison pour que ça leur fasse les pieds. Et pas du sursis, non non; de la prison ferme! Si vous voulez je vous emmène, proposa le chauffeur.
Peter monta dans le camion puis le chauffeur démarra.

Bien que n’étant pas spécialiste en camion, Peter estima que celui-ci devait bien faire trente tonnes. L’habitacle y était spacieux et possédait même une couchette. Malgré l’émotion qu’il venait de traverser et qui était encore présente à son esprit, l’attention de Peter fut immédiatement interpellée par l’incroyable complexité du tableau de bord ressemblant à celui d’un avion.
_ Vous arrivez à vous y retrouver avec tous ces voyants? questionna Peter.
_ Oh vous savez, c’est une question d’habitude. Je transporte des containers de produits chimiques et tout doit être contrôlé en permanence: la température, les vibrations, l’acidité…
_ Vous allez dans quelle direction? coupa Peter.
_ Je dois déposer mon chargement à Chartres. Mais si vous voulez, je peux vous déposer quelque part.
_ Vous n’avez qu’à me laisser n’importe où il y a une gare et je rentrerai en train. Comme nous ne devons être qu’à quelques dizaines de kilomètres de Chartres, vous n’aurez qu’à me déposer à la gare. Comme cela, vous ne serez pas retardé.
_ Oh mais vous ne me dérangez pas. C’est même un plaisir pour moi que de venir en aide à une personne en difficulté.
Pendant qu’il discutait avec le chauffeur, Peter se disait que ce camion était tout de même bien étrange. Les deux puissants phares découpaient deux triangles de lumière dans la nuit en faisant apparaître la route et les arbres qui défilaient. Combien mon assurance va-t-elle me rembourser ma voiture? pensait Peter. Soudain il fut pris d’un vertige et vit tout tourner autour de lui.
_ Vous ne vous sentez pas bien? demanda le chauffeur.
_ J’ai la nausée, fit Peter en laissant rouler sa tête sur le dos du siège. Mais ce n’est rien, ça va passer.
_ Allongez-vous quelques instants derrière, dans la couchette. Vous serez plus à l’aise et la nausée vous passera plus rapidement.
_ Je vous remercie mais ça va aller, ce n’est qu’un étourdissement, répondit Peter en articulant à peine ses phrases.
_ N’hésitez pas! Vous verrez, vous serez mieux dans la couchette reprit le chauffeur. Poussez la petite porte et installez-vous. Il y a une couette et des oreillers.
Sentant alors une douleur lui parcourir le ventre, Peter finit par accepter la courtoise proposition du chauffeur. Il se leva lentement de son siège et ouvrit la petite porte qui se trouvait derrière, entre le conducteur et le passager.
Il découvrit une cabine confortablement aménagée rappelant celle des bateaux de plaisance. Une lumière bleutée émanait d’une boule translucide fixée sur une des parois. Immédiatement, sans chercher à aller plus loin dans son investigation, il se laissa choir sur la couette. Fermant les yeux, il se demanda une fois de plus si ce qu’il venait de vivre était bien réel. A présent tout demeurait silencieux. Pas le moindre ronronnement de moteur. Même les légers cahots de la route semblaient avoir disparu. Sa douleur au ventre lentement s’apaisait.
Quelques instants plus tard, dont il ne savait d’ailleurs pas si c’étaient des minutes, des heures ou des jours, il ouvrit les yeux et aperçut, sur la parois d’en face, une sorte de gourde fixée au niveau de la couchette. Aussitôt il se redressa et saisit l’objet. Peter but une petite gorgée du liquide avec toutefois une certaine prudence. Après ce qui venait de se dérouler, il s’attendait à tout. Cependant le liquide qui coula dans sa gorge paraissait bien posséder toutes les caractéristiques de l’eau. Après un moment de réflexion, il décida d’aller parler au chauffeur.
Il fit basculer la petite poignée de la porte métallique et tira celle-ci vers lui. La porte ne s’ouvrit pas. Il recommença en appuyant avec plus d’insistance. La porte ne bougea cependant pas d’un millimètre. Peter fit alors une nouvelle tentative en poussant de toutes ses forces. Mais la porte resta toujours aussi immobile. Il tapa alors avec le poing sur la porte en appuyant progressivement ses coups avec plus de force. Puis au bout d’un moment il s’arrêta, avec l’espoir d’entendre la voix du chauffeur. Un profond silence régnait dans la cabine. Des flots d’images envahissaient l’esprit de Peter. Puis il se laissa choir sur la couchette. Soudain la porte de la cabine s’ouvrit.
_ Vous avez frappé à la porte, n’est-ce pas ? lui demanda le chauffeur tout en ayant un œil sur la route.
_ Oui, j’ai essayé d’ouvrir la porte mais elle était coincée.
_ Ça ne m’étonne pas, on a essayé une fois de la crocheter, et depuis, elle se bloque souvent.
Peter sortit de la cabine et alla s’installer sur le siège à côté du chauffeur.
_ Un jus d’orange ça vous dit ? J’en ai un Thermos plein et bien frais.
_ Oui, avec plaisir.
_ Tenez, prenez-le, il est juste là, dans le fourre-tout, devant vous. Vous trouverez aussi des gobelets en plastique.
Tout en demandant s’ils étaient encore loin de Chartres, Peter emplit deux gobelets et en proposa un au chauffeur. Tout en laissant errer son regard vers l’horizon de la route, il but à petites gorgées le jus d’orange bien frais.
Soudain il aperçut une forme qui se dessinait, une forme de voiture qui… oui, qui ressemblait à la sienne. Il scruta l’objet avec attention et lorsqu’ils arrivèrent à une cinquantaine de mètres, Peter s’écria :
_ C’est ma voiture ! Arrêtez-vous, c’est ma voiture, là, sur le bas-côté !
Le routier mit son clignotant et ralentit pour se garer sur le bord de la chaussée. Peter descendit du camion et marcha rapidement vers la voiture qui se trouvait à une cinquantaine de mètres. Une fois arrivé à proximité, il constata que la peinture de la carrosserie était à moitié brûlée. Pas tout à fait comme une voiture ayant pris feu, mais plutôt comme une mauvaise peinture cloquée par une température trop élevée. Il s’approcha lentement de la portière du conducteur, tout en scrutant l’intérieur de l’habitacle. Il s’attendait d’un instant à l’autre à voir surgir quelque créature, qui par le fait même de ne pas pouvoir lui donner un nom rendait la situation encore plus effrayante. Un à un, il franchit les centimètres qui le séparaient de la fenêtre ouverte de la portière jusqu’à obtenir un champ de vision suffisamment large pour embrasser la totalité de l’avant de la voiture. Tout semblait normal. N’étant cependant toujours pas rassuré, Peter se déplaça progressivement vers l’arrière de la voiture, jusqu’à pouvoir distinguer les sièges et le sol de la carrosserie. En y réfléchissant, il trouvait étrange que la peinture fût comme brûlée et que l’intérieur de l’habitacle n’eût aucune trace d’échauffement. Il se dit toutefois que la peinture pourrait être refaite gratuitement puisqu’elle était garantie dix ans. Il entendit soudain la voix du routier.
_ C’est votre voiture, alors ?
_ Oui, oui, c’est bien ma voiture, répondit Peter, rassurée par la présence du routier.
Ce dernier fit le tour de la voiture puis posa ses doigts sur le toit.
_ Dites donc, votre peinture en a pris un sacré coup. Votre voiture a pris feu ?
_ Je n’en sais absolument rien et figurez-vous que je me posais la même question.
Avec un geste hésitant, Peter ouvrit la portière conducteur de la voiture et pénétra dans l’habitacle. La clef de contact demeurait encore là, immobile, donnant l’impression que tout cela n’était qu’un rêve éveillé.
_ On vous a volé des objets ? demanda le routier.
_ Non, je ne crois pas, rien ne semble manquer. D’ailleurs, il n’y avait rien de particulier dans la voiture à part quelques plans et du courrier.
Tout en prononçant ces derniers mots, Peter tourna la clef de contact afin de vérifier le fonctionnement du moteur. Le démarreur tourna péniblement puis le moteur démarra en dégageant à l’arrière de la voiture un gros nuage de fumée grisâtre.
_ Tout semble marcher normalement, lança le chauffeur. Votre moteur fume un peu, mais bon, ça n’est pas très grave. Il faudra seulement changer les bougies. Vous avez encore besoin de quelque chose ?
_ Non, je vous remercie beaucoup mais je pense que ça ira. Vous avez vraiment été très aimable avec moi. Car de nos jours, les gens ne s’arrêtent même plus pour porter secours à autrui. Tenez, je vous laisse ma carte de visite, et peut-être accepterez vous un soir de venir dîner à la maison. Vous n’aurez qu’à me téléphoner pour me dire votre disponibilité.
_ Je n’y manquerai pas. Au revoir et bonne route.
Sur ce le routier retourna rapidement à son camion par crainte de bloquer les automobilistes. Il démarra et s’éloigna lentement, laissant apparaître les lumières rouges de ses feux.
Peter fit chauffer le moteur, jusqu’à qu’il n y eût plus de fumée. Il se retourna pour vérifier une nouvelle fois si tout était normal sur la banquette arrière. Il démarra enfin, à moitié soulagé, tout en se remémorant ce qui venait de lui arriver. Il ne savait même pas sur quelle route il se trouvait, sinon qu’elle avait toutes les apparences d’une nationale. Rouler : c’était cependant la seule chose qui lui importait.
Au fil des kilomètres, le caractère au premier abord effrayant de cette aventure se transformait peu à peu en une sorte d’espoir trouble. Ainsi, si tout cela n’était pas un rêve, il existait donc un « ailleurs » où vivait des êtres inconnus probablement différents des humains. En émettant cette hypothèse, il entrevoyait la possibilité de pouvoir enfin s’échapper de cette planète sur laquelle grondait la folie des hommes. Mais il se dit aussitôt que ce n’était là qu’un espoir vain. Il était peu probable qu’il existât un paradis quelque part dans l’univers. Peut-être que les guerres et les conflits des hommes étaient une composante inéluctable de toute matière organisée, depuis la simple cellule jusqu’aux êtres vivants les plus complexes, et que même la matière apparemment inerte, dans sa complexité atomique, produisait les mêmes phénomènes.
Sur le tableau de bord, le compteur kilométrique déroulait lentement ses chiffres tandis que Peter se laissait porter par les flots de ses pensées. Comme une sorte d’interminable anneau de Möbius , les orages de son existence se mêlaient à des réflexions d’ordre théorique jusqu’à produire un insolite mélange dont il était bien difficile de donner une signification. En fin de compte, se disait-il par moment, tout est en fait assez simple. Il imaginait alors la Terre comme étant une petite boule où des humains faisaient une curieuse promenade sans même savoir pourquoi. La prodigieuse complexité dans laquelle l’homme demeurait empêtré devenait d’une grande simplicité lorsque l’on prenait du recul. A partir de la Lune, on pouvait par exemple dire que sur la Terre des humains s’aimaient, que d’autres s’entre-tuaient, qu’ils avaient des enfants et que leur durée de vie était incroyablement courte. Ce sentiment cosmique qui le traversait parfois le pétrifiait. Aussi, durant ces instants, cherchait-il éperdument à se rapprocher à nouveau de la Terre, afin de retrouver quelque signification à l’existence.
Il aperçut soudain une lumière dans son rétroviseur extérieur. Une lumière clignotante et bleue. Pris de panique, il se dit qu ‘ « ils » étaient de retour. Alors qu’il allait freiner, il entendit une sirène. Il lui fallut deux bonnes secondes pour s’apercevoir que c’était une sirène de police. Cependant, l’un n’était pas plus rassurant que l’autre. Un policier lui ordonna alors de s’arrêter, ce qu’il fit immédiatement en se mettant sur le bas-côté. Deux hommes en uniforme vinrent ensuite à sa rencontre.
_ Bonjour monsieur. Vous n’avez plus de feux de position à l’arrière. Ni de clignotants d’ailleurs. Vous pouvez nous présenter votre permis de conduire, s’il vous plaît ?
Tandis qu’il sortait son portefeuille, Peter remarqua qu’un des agents s’attardait sur la peinture de la carrosserie. Juste à l’instant où il tendit enfin le document rose, l’agent prit la parole.
_ Votre voiture a-t-elle pris feu monsieur ?
Embarrassé, il réfléchit à ce qu’il allait dire.
_ Non non, ce n’est rien, répondit Peter. C’est seulement la peinture qui est de mauvaise qualité et qui n’a pas résisté à la chaleur.
_ Mais de quelle chaleur parlez-vous monsieur ?
_ J’ai laissé par mégarde ma voiture à côté d’un four industriel à ultrasons ; et la peinture n’a pas résisté. Mais celle-ci va être refaite cette semaine.
_ Je passe pour la peinture, reprit l’agent. Mais je vous verbalise pour les clignotants et les feux de position.

 Copyright Serge Muscat 2000,

Le dialogue impossible

Les trois personnes qui marchent dans la rue semblent insouciantes. Si ces trois personnes paraissent avoir des points communs, en observant avec attention ce trio qui se dirige quelque part, je m’aperçois que l’une d’elles ne semble pas faire groupe avec les deux autres. Elles se nomment Alain, Honorine et Betty. Un homme, donc, et deux femmes, qui se dirigent vers un lieu dont la prévision de s’y rendre a été décidée la veille.

Alain, Honorine et Betty échangent vaguement quelques banalités en évitant de parler de leur travail. Le trio poursuit sa marche, tout en continuant déblatérer sur cette pluie et ce beau temps qui fondent l’essence de la vraie vie. Cette fameuse vraie vie que l’on oppose à la vie vraie. Mais que peut-il y avoir d’important, de primordial, dans cette vie ?

Après un moment de silence, à écouter seulement les bruits de la ville, Honorine entame :

_ Vous savez, je ne sais pas très bien si je vais y aller. Chaque fois que je vais quelque part, j’ai la sensation de n’avoir pas changé d’endroit. C’est comme si je me déplaçais sans me déplacer.

Ils écoutent Honorine. Pour eux, ils ont prévu de s’y rendre, et tout questionnement intermédiaire n’a aucun sens. Ce sont des personnes à objectif, et pour Alain et Betty, ce qui se déroule entre la décision première et le point d’arrivée n’a pas plus d’importance que le vent qui souffle sur les arbres. Pour eux le monde n’existe que comme une ligne que l’on trace entre deux points.

Des couples avec leurs enfants se promènent, avec cette joie qui caractérise les premières années de la vie. Les murs de la ville sont couverts d’une poussière que les ravalements successifs ne peuvent enlever. Et pourtant, pour ces familles qui se promènent, tout semble être immergé dans une clarté, comme lorsqu’on tente de regarder le soleil.

_ J’ai lu un livre étrange ces derniers temps, dit Alain. Un petit livre que j’ai relu plusieurs fois, et pourtant je n’y ai strictement rien compris. C’était l’histoire d’un homme qui sort de son domicile en embrassant sa femme pour lui dire au revoir, afin de se rendre à son travail, et qui revient vingt ans plus tard pour le dîner. Enfin, c’est ce que je crois avoir compris.

_ C’est un livre de quel auteur, demande calmement Honorine ?

_ Je ne sais pas, je ne me rappelle plus du nom. C’est un auteur étranger, je crois bien.

_ L’auteur ne s’appellerait pas Paul Auster, par hasard ?

_ C’est un nom qui ressemble un peu à ça.

_ Tu sais, reprit Honorine, je ne connais pas le livre dont tu parles, mais vingt années sont un peu la duplication d’une journée durant une période de vingt anniversaires.

Pour Honorine, la vie lui semble tellement courte, longue, monotone, pleine de nouveautés, continue, discontinue, que l’étrangeté de l’existence la questionne chaque jour. A chaque instant où elle pense avoir trouvé une réponse à une question, voilà que la réponse se métamorphose en question, comme par une incompréhensible opération sémantique. Tout ce qu’elle a vécu n’a, dans l’enceinte de sa conscience, en fait que peu d’importance. Car dans sa conscience se manifeste autre chose que la réalité première qui n’est en fait pas la réalité. Du reste, personne ne sait ce que signifie ce mot utilisé par les humains avec une fréquence d’utilisation insensée, comme une musique qui se répète à l’infini.

Alain et Betty sont préoccupés par la série télévisée de 19h00 et la partie de Scrabble qu’ils vont faire ensuite.

Dans l’esprit de Honorine défile l’incessante succession des générations, de ces vies humaines qui s’étaient écoulées, où chaque femme, chaque homme vivant le moment présent avaient traversé l’existence comme pilotés par une invisible machine. Ils étaient venus au monde par le caprice d’autres humains qui eux aussi étaient venus au monde… Comme tous les humains, elle a accepté le fardeau d’être là, présente, debout. Cependant elle sait avec une précision de chirurgien que jamais elle ne fera subir le fait d’être au monde à un autre être. Elle est là, debout, respirant, regardant ce qui l’entoure, tout en sachant avec une certitude inébranlable que si elle accepte de vivre, elle n’imposera pas ce même calvaire à un être qui n’a rien demandé. Car les humains ne demandent jamais à venir au monde. Comment le pourraient-ils ?! Elle accepte sa condition de vivante, en essayant de traverser cette étincelle qu’est la durée de la vie comme elle peut. Mais elle sait qu’elle ne reproduira pas cette étincelle qui fait la plupart du temps de la vie un enfer. Elle ne possède pas cette vanité spécifique au genre humain de se dire que l’espèce humaine est la plus prodigieuse création de l’univers. Un univers dont, d’ailleurs, personne ne sait de quoi il est composé. Aussi décide-t-elle de se faire stériliser. Lucide, elle sait que c’est l’unique solution pour ne pas faire face à l’imprévu. Tandis qu’elle marche avec Alain et Betty, elle prévoit de prendre un rendez-vous dans une clinique pour la semaine suivante. Elle est toutefois inquiète. Que va penser Tristan, son compagnon qu’elle aime tant ? Elle se dit que s’il l’aime vraiment, il acceptera cette décision calmement, sans aucune opposition.

Lorsqu’elle rentre dans la soirée et qu’elle ouvre la porte de son domicile, elle reste pensive un long moment, sans même faire attentions au courrier déposé par la gardienne. Le temps s’écoule, elle réfléchit, se laisse guider dans le labyrinthe de sa conscience. Après presque une heure passée ainsi, elle saisit son téléphone, compose un numéro.

_ Oui ?… Honorine, je voulais justement t’appeler.

Elle ne lui laisse pas le temps de continuer sa phrase. Tristan et Honorine sont dans l’instant présent en train de communiquer, mais ce qui se déroule dans l’esprit de l’un et de l’autre est, un peu comme en physique, deux sortes de mondes parallèles. Deux façons différentes de concevoir la vie et qui pourtant sont quelque part identiques. Pour elle, le fait de vivre n’est qu’un passage, un mouvement, où rien n’a vraiment d’importance. Lui, par contre, est de l’espèce des bâtisseurs ; de ceux pour qui chaque journée doit impérativement être un élément ajouté pour construire une sorte d’édifice. Lorsque Honorine entrevoit la pensée de Tristan, elle sait qu’il ne pourra jamais voir le monde comme elle le voit.

_ Tristan, pardonne-moi de t’interrompre mais j’étais en train de réfléchir, et je me disais…voilà, j’ai envie de quitter mon travail et d’essayer de trouver un autre emploi ailleurs… ailleurs, ça veut dire à des milliers de kilomètres d’ici.

_ Mais tu n’arrêtes pas de quitter les emplois que tu trouves pour repartir au point de départ à chaque fois !

_ Il n’y a ni départ, ni arrivée Tristan. Et depuis des jours que je réfléchis, je me dis que cette fois-ci, le changement va être plus radical. Ce que je te dis est très important. Tu sais comme moi que l’existence est éphémère et qu’on ne peut pas tout vivre. Je ne peux plus rester ici, ça me devient totalement intenable. Et je voulais te dire également que je vais cesser la contraception ; car en fait j’ai prévu de me faire stériliser pour éviter tout imprévu.

Tristan ne dit rien, semble ne pas réagir. Pourtant il est en train de prendre conscience qu’il se trouve confronté à la volonté d’ Honorine. Car il perçoit que ce qu’elle dit vient des profondeurs de sa pensée et non pas d’un simple caprice momentané et superficiel. Il sent que c’est son être tout entier qui s’exprime. Le silence s’installe un instant.

_ J’ai des choses importantes à faire. On se verra ce soir.

Tristan éteint alors son téléphone. Mais c’est en fait quelque chose d’autre qui vient de s’éteindre.

Lorsque Honorine et Tristan se rejoignent le soir, ils ressentent soudainement cette contradiction de l’existence : la légèreté et la gravité. La vie est simple et en même temps tragique. Tristan cherche à comprendre ce qui se passe dans l’esprit de Honorine. Dans son raisonnement il fait l’erreur que font la plupart : c’est-à-dire celle qui consiste à dérouler le fil de l’existence.

Pour Honorine il n’y a justement pas de fil. Car sa vie n’est que brisure, cassure, rupture, coupure, sans ce fil auquel tous les humains s’imaginent être rattachés. Elle flotte un peu comme un ballon dans le ciel, qui comme tous les ballons finissent par éclater, une fois qu’une certaine altitude est atteinte.

Depuis six mois qu’ils sont ensemble, ils cherchent à se comprendre, et aboutissent toujours à la même conclusion : pour comprendre certaines choses il ne faut pas penser.

_ Tu sais, pour ce que tu m’as dit tout à l’heure, je te laisse choisir. Peut-être que demain, ou dans une semaine, tu verras les choses autrement.

Honorine ferme les paupières, puis s’allonge sur le lit. Il est à côté d’elle, attendant qu’elle ouvre les yeux. Il souhaite lui dire quelque chose, mais ne peut pas parler tant qu’elle n’ouvre pas les yeux. Et lorsque après un long moment elle ouvre ses paupières, il n’a plus envie de parler. Il commence à sentir ce qu’on ne peut comprendre, et qu’il cherche pourtant à comprendre parce qu’il est persuadé que tout peut s’expliquer. Il ferme alors les yeux et pose doucement sa tête contre celle de Honorine.

Depuis qu’ils se connaissent, il ressent pour la première fois, en cet instant précis, une sorte de vide conceptuel, et devient, pour ainsi dire, pure perception. Il oublie complètement ce qu’elle lui a dit tout à l’heure, et hier, et il y a une semaine. De son esprit s’efface toute inscription. Il n’est plus situé dans l’ordre du comprendre, mais dans celui du percevoir, du sentir.

Le lendemain, Honorine, comme chaque jour, pose un regard différent sur le monde. Dès qu’elle se réveille et ouvre les yeux, elle voit le visage de Tristan juste en face d’elle. Dès l’instant où elle voit son visage, toute la quotidienneté s’efface, toute l’absurdité de l’existence, elle l’accepte sans y penser. Elle regarde seulement son compagnon qui dort encore, et tout s’évanouit, disparaît.

Pour le moment elle a signé un contrat de six mois avec une agence pour laquelle elle doit produire des photographies dont elle ne possède pas les droits. Quant à Tristan, il travaille dans une rédaction depuis déjà plusieurs années, et changer ses habitudes est pour lui inconcevable.

Une semaine s’écoule. Alors que Honorine est à l’extérieur, un soir elle reçoit un appel de Betty. Après quelques propos échangés, elles décident d’aller prendre un verre dans un pub des environs. L’endroit où elles se retrouvent est bondé de gens qui semblent avoir tellement de projets que dix vies ne seraient pas suffisantes pour réaliser tout ce dont ils parlent.

_ Tu sembles aller mieux que la semaine dernière. Que souhaites-tu boire ?

Honorine jette rapidement un regard autour d’elle, puis répond :

_ Bien je vais prendre comme tous, comme ça je serai rassurée de faire comme tout le monde.

Betty saisit cette phrase comme elle entend les bruits de la ville : c’est-à-dire n’ayant pas vraiment une signification particulière. Un peu comme ceux qui disaient, dans les débuts, que la musique concrète n’est pas de la musique. Pour elle tout est si simple que, finalement, rien n’a de sens. Ses seules préoccupations sont le choix des croquettes pour son chien et le programme de télévision de la soirée. Rien de plus. Elle va commander les boissons et revient avec deux verres qui débordent. Elles commencent à prendre quelques gorgées, tout en échangeant quelques propos. Au bout de dix minutes environ, se produit chez Honorine ce qui se produit toujours lorsqu’elle absorbe quelque alcool : l’accroissement de son acuité quant aux impasses de l’existence.

_ Tu vois les choses trop sombres, lance Betty avec une certaine naïveté.

_ Oui, c’est vrai. Je vais essayer de prendre des vacances, ça me fera du bien. Je n’ai pas encore essayé le saut à l’élastique, alors je crois bien que je vais faire mon baptême. Et peut-être aussi faire de la glisse. Après tout, c’est notre époque la glisse. On glisse sur tout : sur l’eau, sur l’air, sur la neige, sur l’herbe, sur le béton et, bien entendu, sur notre conscience.

Betty la regarde curieusement. L’ivresse commençant progressivement à monter, cette fois-ci c’est Honorine qui se lève et va commander deux autres verres.

Honorine prend une gorgée de la même boisson que la précédente et laisse errer son regard. Toutes ces vies rassemblées en cet endroit ont quelque chose d’étrange. Ces personnes sont très jeunes : entre vingt et vingt-cinq ans. Honorine, qui n’a que trente-cinq ans, sait que l’évolution de la perception du monde et de la vie est différente pour chacun. Pour certains, cette perception reste stable, tandis que pour d’autres il peut se produire un basculement complet. Elle se dit en même temps que, humain parmi les humains, elle va reproduire et prolonger cette aventure humaine par le fait d’avoir un enfant. Tout en y pensant, elle commence à douter d’elle-même. Une sorte de nouveau palier de la conscience s’élabore. Elle réalise que Tristan, dont elle n’a jamais douté de son amour, est plus intelligent qu’elle ne le croyait. Car il a justement accepté toutes les absurdités spécifiques au genre humain, pour ne savourer que les petites joies épicuriennes. Elle comprend alors que, toutes ces pensées qui l’épuisent et qu’elle n’arrive pas à accepter, ont déjà traversé l’esprit de Tristan, et que ce dernier est allé plus loin dans une certaine forme de sagesse.

Pour avoir un enfant, il faut accepter sa finitude, le fait de mourir. Impossible de donner la vie si l’on n’accepte pas en même temps la mort. Elle comprend soudainement pourquoi le fait de se retrouver mère lui fait si peur : c’est qu’elle a peur de la mort. Tandis que Tristan a déjà totalement intégré le fait de mourir. Cette évidence est pour lui tellement claire , qu’il n’y pense même pas, et ne pense, par conséquent, qu’à la vie.

Betty reste silencieuse. Elle sait que Honorine est entré en elle-même, et que, dans ces moments, il est préférable de ne pas la déranger. Elle s’en aperçoit rapidement à son regard, qui semble ne plus rien voir de ce qui l’environne. Depuis un certain nombre d’années la réalité première ne l’atteint plus. Parce qu’auparavant, cette réalité l’avait au contraire trop touchée, jusqu’à être saisie comme un frêle animal est saisi à la gorge pour l’étouffer. Son regard exprime cela. Elle n’est plus présent au monde mais dans un perpétuel ailleurs. Elle demeure à jamais éloignée de ce réel, parce qu’elle a compris ce qu’il recouvre. Et elle a décidé, désormais, de ne plus s’y impliquer.

Les verres de Betty et Honorine sont à présent vides. Vide comme l’est la salle emplie de gens. Elles ne disent plus rien. Honorine va aller retrouver Tristan. Son désir de partir de cet endroit est imminent. Elle se lève donc, et dit à Betty :

_ Je te remercie pour ce verre. Je ressens toutefois un besoin urgent de rentrer. Excuse-moi si je ne reste pas plus longtemps.

Elle lance vers Betty un regard lointain, prend son manteau et s’en va. Avec une certaine ivresse, elle sort du pub et remonte le chemin pris pour venir. La rue est tortueuse, petite et légèrement crevassée à certains endroits. Elle se laisse mouvoir par l’automatisme qu’est devenue l’habitude de parcourir ces lieux.

A partir du moment où elle rentre chez elle en sachant que Tristan est là, elle évacue tout, oublie les instants qu’elle vient de passer avec Betty, et retrouve une joie de vivre. Lorsqu’elle ouvre la porte et entre, le vide disparaît, et la présence de Tristan vient s’y mettre à la place. Le simple fait de le voir, même furtivement, la remplit d’un bien-être, avec toujours cette fascination que rien ne semble atténuer.

Tandis qu’il est en train d’écrire quelques lignes sur un cahier, elle s’approche de lui et l’embrasse.

_ Cette sortie était-elle agréable ?

_ Nous avons pris deux verres, et j’ai la tête qui tourne un peu. Qu’étais-tu en train d faire ?

_ Je rédige des notes pour une prochaine publication. Ce n’est pas très motivant ; ce sont toujours les mêmes textes qui sont publiés. Chaque auteur reprend la pensée de l’autre ; et comme le style est différent, le lecteur pense qu’il y a là de nouvelles théories, ce qui en soi n’est pas totalement faux, puisque le style est en même temps une substance signifiante. Mais beaucoup d’auteurs pourraient tout de même s’abstenir d’écrire des textes en spirales. Voilà à quoi aboutit la course à la publication.

Il pose son stylo, et dit à Honorine :

_ Viens t’asseoir près de moi.

Elle vient se mettre tout contre lui.

_ Ce que tu vois là, ce sont des textes sur l’analyse de la vie quotidienne. Je dois en préparer sept pour la rédaction. Et je n’ai pas beaucoup de temps pour finir ce que j’ai commencé. Pourrais-tu m’aider à terminer la préparation de ces textes ?

_ Bien entendu, mon amour. Que veux-tu que je fasse ? Veux-tu que je les relise, que je les mette en forme ?

_ Tu les relis et tu corriges les coquilles. Tu regardes également si la syntaxe est correcte.

_ Je trouve que les écrits sur la vie quotidienne n’apportent qu’une faible compréhension pour le lecteur. Car tout ce qu’écrivent ces sociologues comme Bourdieu, Champagne, Passeron ou Moles avec sa Psychologie du Kitsch, ce sont des propos qu’une personne suffisamment intelligente sait déjà intuitivement.

_ Mais pour ceux qui ne prennent pas conscience de ces phénomènes, pense que ça peut les aider à comprendre leur vie de tous les jours.

_ C’est vrai. Je préfère cependant exprimer certaines choses avec des images. Car l’image est instantanée et permet de faire comprendre en quelques secondes ainsi que par l’émotion ce que d’autres expriment en faisant du remplissage de feuilles blanches.

Elle s’attelle donc à la tâche. Son visage est détendu, ne porte plus cette légère trace d’inquiétude habituellement présente. Ses yeux, qui souvent sont éteints, brillent d’un éclat d’optimisme, où l’on y discerne néanmoins les restes d’une lointaine mélancolie.

Elle fixe Tristan dans les yeux, lui empêchant toute fuite. Son visage et ses yeux provoquent en elle une intense fascination. Leurs regards échangés participent d’une union, où chaque instant leur amour se renouvelle sans cesse d’une manière différente, comme tout ce qui existe dans la nature se renouvelle d’une autre manière.

Tristan s’habille rapidement, puis ils sortent.

Demain sera une nouvelle journée. Impossible de prédire la moindre chose. Et c’est mieux ainsi.

© Serge Muscat 2000.

Note de l’auteur: ce texte est une fiction et n’engage en rien quelque rapport avec la réalité; si toutefois la réalité existe en littérature.

Zéropolis de Bruce Bégout

Notre monde est celui de l’artificialité et du clinquant. Partout se construisent et se démolissent des architectures qui ne durent pas plus de tout juste 20 ans; certaines ne sont parfois jamais terminées et restent à l’état de friches.

Dans son ouvrage Zéropolis, Bruce  Bégout nous dépeint une ville où règne le jeu et son caractère aliénant. Nous sommes ici aux USA, mais il se produit le même phénomène en France et dans d’autres villes européennes. Lorsque le jeu devient un vice dévastateur, la vie se résume à gratter, à cocher des cases, à tirer des manettes, et à procéder à autant d’actes stupides dont les protagonistes ne prennent pas conscience. Bruce Bégout nous montre avec clairvoyance la plus grande ville du jeu américaine. Il porte un regard radiographique de cet univers insensé qu’est le jeu.

Le livre Zéropolis ne comporte que 125 pages, mais dans ce travail condensé, l’auteur nous livre ici l’essence du rêve américain.

Nous vous convions à écouter une conférence de Bruce Bégout intitulée: Suburbex: l’exploration suburbaine: errance et anonymat.

La précision de la technique

Je suis toujours étonné des fonctionnalités et de la précision de la technique. Autant la science reste souvent floue et hypothétique, autant la technique est éblouissante par sa précision et sa capacité d’efficience. J’ai toujours été étonné de voir mes ordinateurs se mettre en fonctionnement lorsque j’appuie sur le bouton : marche/arrêt. La tangibilité de la technique me surprend inlassablement. Une science ne devient belle que lorsqu’elle passe au stade de la technique. Là elle déploie toute sa splendeur, sa manière explicite de présenter le monde. C’est ce qu’avait comprit Simondon.

Pour passer des spéculations théoriques à la technique, il y faut de l’acharnement, de la perspicacité et un savoir-faire qui n’est pas théorisable. C’est que l’homme pense autant avec son corps qu’avec son esprit, et il déploie une ingéniosité qu’un cerveau seul ne saurait concevoir. Car pour cela, il y faut également un corps.

Le transhumanisme de Béatrice Jousset-Couturier

Le transhumanisme doit-il nous faire peur? Béatrice Jousset-Couturier dans son ouvrage pose différentes questions sur ce courant qui inquiète certains. La science et la technique progressent, mais les questions philosophiques restent toujours d’actualité. Ce livre préfacé par Luc Ferry vous éclairera sur le monde qui se profile où les machines prennent une place toujours plus importante.

La fin de vie de Jean-Michel Palmier

Dans Fragments sur la vie mutilée  édité en 1999 chez Sens et Tonka , Jean-Michel Palmier (dont j’ai suivi les cours) revient à l’essentiel de la vie. Atteint d’un cancer foudroyant, il nous lance dans ce livre un dernier appel de survie avec une tristesse de ton qui nous donne froid dans le dos. Cet homme qui était si passionné et ouvert à ses étudiants nous lance un dernier cri face à la mort et son absurdité. Je conserve un très bon souvenir de cet enseignant qui m’a fait découvrir l’École de Francfort. Sa soif de savoir était telle, qu’il est décédé en préparant son troisième doctorat.

Panorama de la science-fiction soviétique

Voici une conférence intéressante sur la science-fiction soviétique. Ce genre littéraire étant en France plutôt en marge de la littérature, vous pourrez voir ici que ce n’est pas le cas dans les autres pays. Cliquer ici.

Pied

Bien qu’étant infiniment complexe, le corps humain n’est après tout constitué que d’un tronc et de cinq membres. Et à l’extrémité des membres inférieurs on trouve ce qui, à mes yeux, constitue les éléments les plus laids chez l’homme : deux pieds.

Comme pour bien d’autres choses, mes premières impressions concernant les pieds datent de l’enfance. En ayant vu tout d’abord les pieds de mes parents puis, par la suite, ceux de mes petits camarades. Il a cependant fallu que j’atteigne environ l’âge de cinq ans pour que les pieds, et plus particulièrement les pieds d’autrui, m’apparaissent avec une certaine étrangeté. Ce fait est d’autant plus troublant que les autres parties du corps se présentaient à mon esprit comme allant de soi. Je trouvais une certaine harmonie dans la constitution des bras, du tronc et de la tête tandis que les pieds venaient tout gâcher dans l’équilibre de cet édifice d’os et de chair. Cette sensation de difformité et de laideur n’a d’ailleurs fait que s’accentuer avec les années. Car, en fin de compte, que peut-il y avoir de plus laid qu’un pied chez l’homme ? Sur le talon se forme souvent de la corne, la longueur et la forme des orteils font penser à des griffes, et l’ossature qui constitue le pied forme de hideuses bosses ressemblant presque à des abcès.

Si la main est une partie noble du corps par le fait qu’elle permet d’agir et de modifier la nature, le pied est quant à lui convoqué pour une bien basse besogne qui consiste à supporter tout le poids de l’homme.

On peut dire d’une main qu’elle est de pianiste ou bien d’ouvrier, d’intellectuel ou de manuel, qu’elle est d’une précision de chirurgien ou bien gauche et maladroite ; mais que peut-on dire d’un pied ? Pas grand-chose sinon qu’il est laid et bête.

Les ongles des mains, lorsqu’ils sont bien entretenus, donnent à ces dernières une certaine esthétique ; ce qui n’est pas le cas pour le pied. Qu’ils soient courts ou longs, les ongles des pieds trahissent l’animalité chez l’homme.

Considérant cette partie du corps comme étant insolite, j’ai avec le temps accumulé de nombreuses observations sur le pied ainsi que sur ce qui le protège, à savoir la chaussure.

Si l’habillement des individus est dans bien des cas lié à des circonstances aléatoires, il n’en est pas de même pour la chaussure. De tout ce que nous mettons sur notre peau, la chaussure est probablement l’objet qui donne le plus fidèle reflet de notre personnalité. Bien que le pied soit caché par la chaussure, on devine néanmoins certaines caractéristiques de celui-ci. Ainsi les hommes aux grands pieds par rapport à leur taille n’ont-ils pas la même personnalité que les hommes aux pieds menus. Lorsque les chaussures sont aérées, comme par exemple les sandales, la longueur et la forme des ongles en disent long sur les individus. Si « le visage est le miroir de l’âme », le pied l’est également.

Pourtant, malgré l’incapacité du pied à égaler la main, il s’est forgé avec ce mot qui le désigne une multitude d’expressions pour parler de l’homme. Ainsi le pied est-il devenu dans la vie de tous les jours le porte-parole de nos états d’âme.

Avec l’âge, nos pieds sont bien souvent les premiers témoins de notre flétrissure. Avoir mal aux pieds est chose beaucoup plus courante que d’avoir mal aux mains.

Tandis que nous marchons avec insouciance les mains dans les poches, la conscience d’avoir des pieds reste permanente jusqu’à la décrépitude totale qui nous emmène finalement six pieds sous terre.

Copyright 2002 – Serge Muscat.

Délire et désir – Gilles Deleuze – 1972

Nous vous convions à écouter ici une archive radiophonique sur le thème du délire et du désir par Gilles Deleuze. La création dure deux heures. Ici Gilles Deleuze remet en question les théoriques de la psychanalyse et l’institution psychiatrique. Bonne écoute. Cliquer ici.

Tout devient mobile

Il y a encore peu de temps la géographie et la science de l’espace avaient un sens. On pouvait repérer géographiquement un objet qui avait une place bien précise. A présent tout devient mobile dans un désordre indescriptible. Nous ne savons plus où nous sommes. Impossible de localiser quelque chose dans cet univers du mouvement perpétuel. Nous sommes totalement perdus. Téléphones mobiles, ordinateurs mobiles, tout devient mobile. Cette surenchère de la mobilité rend la vie impossible à vivre. Une personne vous téléphone sans que vous sachiez où elle se trouve. Plus d’ancrage, plus de solidité d’un lieu précis, d’un endroit exact. Tout sombre dans le néant de la mouvance. Ça bouge sans cesse dans la nuit de la mobilité. Nous voici redevenus nomades comme les peuples primitifs. Bardés de technologie, nous ne tenons plus en place. Nous avons perdu la sagesse de l’arbre centenaire. Les trains et les avions s’agitent dans une frénésie du toujours plus vite et toujours plus loin. Des quantités démesurées d’énergie sont gaspillées pour se déplacer sans cesse et revenir au point de départ. Illusion de l’ailleurs lorsqu’on n’est pas en paix avec soi-même.
Le téléphone mobile donc. Pollution de la vie quotidienne par ce petit rectangle bourré d’électronique. Invention malfaisante qui détruit la sociabilité sans en prendre réellement conscience. Nous devenons abrutis par ce téléphone portable qui voudrait remplacer les anciens médias. Poison de la vie en société, les constructeurs de téléphones voudraient nous faire croire que cet objet est indispensable. Or il ne l’est nullement. Surtout les smartphones avec Internet qui sont des objets totalement inutiles. Monde de surconsommation où l’on se perd dans la futilité des gadgets toujours plus proliférants au lieu de réfléchir aux sciences fondamentales qui déclinent en même temps que la technique prospère. Société où l’ingénieur est roi et où tout se transforme en ingénierie : ingénieur d’affaires, ingénierie de la connaissance, bientôt l’ingénierie de la philosophie ! Tout ce monde obsédé par la performance technique ne pense pas et ne sait pas où il va. La seule chose qui importe est le toujours plus sans même réfléchir à quoi mène ce toujours plus.

Pourquoi l’ordinateur portable a-t-il tant de succès auprès des étudiants dans les cours

Il peut paraître absurde de voir des étudiants prendre des notes sur un rigide traitement de texte, alors que des feuilles de papier laissent toute la liberté de noter comme on le souhaite des informations. Mais si les étudiants transportent avec eux leur ordinateur portable, ce n’est pas, comme on pourrait le penser, parce que cela est plus « pratique » pour prendre des notes, non. La vraie raison est ailleurs. Elle réside dans le fait que les étudiants ne peuvent plus se passer d’Internet. Ce n’est pas tant le fait de prendre des notes sur le clavier qui importe ; mais surtout la possibilité d’aller sur la toile. La réalité du discours d’un enseignant ou d’une bibliothèque remplie d’imprimés ne leur suffisent plus. Ils ont besoin de cette toile où qu’ils se trouvent et de ce fait, ne pratiquent pas « la déconnexion ».
Ce phénomène d’addiction touche au moins 50 % des étudiants. Cela fait beaucoup de gens sur une population mondiale. L’addiction à Internet a remplacé l’addiction à la télévision. Et comme chacun le sait, tout excès finit par nuire à l’équilibre. Ainsi les étudiants lisent de moins en moins de livres et préfèrent consulter des articles sur Internet. L’extrait est privilégié au détriment de l’ouvrage intégral.

Du processus cumulatif et non substitutif des outils

Lorsqu’un outil atteint un point maximum de perfection, il est utilisé tel quel et n’est pas substituable par un autre outil. Il en est ainsi du marteau qui a traversé toutes les époques. Il en est de même pour l’écriture manuscrite et le papier. L’ordinateur possède des caractéristiques propres, mais ne remplace en rien le livre ou l’écriture manuscrite. L’ordinateur est un outil qui vient se surajouter aux outils déjà existants. C’est en cela que l’on peut parler de processus cumulatif et non substitutif des techniques lorsqu’une technique a atteint son point maximum de perfection. Aussi est-ce une bévue totale de remplacer le cahier de notes par l’ordinateur, même si l’on peut écrire tout de même directement à l’ordinateur certains textes. L’image de synthèse n’a pas fait disparaître la peinture sur toile. Et c’est ce que ne comprennent pas de nombreux étudiants qui ne jurent que par l’ordinateur.

D’autre part, parce que les étudiants sont encore « plongés dans des reliquats d’enfance », il leur faut un objet « transitionnel » qu’est justement l’ordinateur avec lequel on peut jouer à des jeux. L’homme transporte avec lui une éternelle enfance et a tendance à n’atteindre jamais la maturité. De ce fait, il lui faut sans cesse de nouveaux jouets. Et l’ordinateur est le jouet favori des étudiants. Le chemin est long pour atteindre la maturité et cesser enfin de s’amuser avec des jouets. Quelques étudiants atteignent cette maturité. Ce sont en général des rebelles où les plus géniaux.
Les masses sont infantilisées par divers procédés qui les empêchent de procéder à une prise de conscience. Car si les masses sortaient de l’infantilisation, elles n’achèteraient plus ces jouets pour adultes que des milliardaires font fabriquer pour faire fructifier leur capital ●

Copyright Serge Muscat – février 2016.

Futur, passé, présent: le grand télescopage de notre époque contemporaine et les déboires de la spécialisation

Nous vivons une époque où règne la technique, l’informatique et la communication de masse. Sans cesse nous sommes tiraillés entre les dernières innovations technologiques et un passé très lointain qui remonte à plus de 2000 ans. Il n’est pas facile de faire le grand écart entre ces diverses périodes de l’histoire humaine.
Parmi les individus, certains sont cantonnés dans le passé en ne comprenant pas grand-chose au monde actuel, tandis que d’autres vivent dans le présent en étant totalement hermétiques à la culture du passé. En même temps les cultures s’affrontent. Par exemple la culture de l’ingénieur s’oppose à la culture littéraire. C’est même une lutte permanente entre ces deux cultures. Déjà C. P. Snow en parlait en 1959 dans une conférence sur « les deux cultures », c’est-à-dire sur le fossé grandissant entre les sciences et les humanités.
Cet affrontement de plus en plus féroce entre par exemple une discipline comme l’informatique et d’autre part la philosophie est la marque de notre époque. Pourtant, avec les moyens de communication que nous possédons aujourd’hui dont Internet est la figure emblématique , nous devrions avoir la possibilité de renouer avec la posture des Lumières. Les moyens techniques sont présents pour faciliter cette démarche. Et ce n’est malheureusement pas ce qui se produit. Le cloisonnement des disciplines est toujours plus avancé et l’homme vit dans une prison mentale où l’idéologie régnante est que l’humain n’est capable que de faire une seule chose, ou autrement dit d’être spécialisé.Il règne une aliénation de l’homme qui contredit ses potentialités qui sont celles de l’adaptation. Déjà les théoriciens de l’École de Francfort nous mettaient en garde contre les méfaits de la spécialisation. Ainsi Walter Benjamin n’hésitait-il pas à s’intéresser à de nombreuses disciplines et à regarder d’une manière panoramique tout ce qui se déroulait à son époque. C’était l’ère débutante de la culture de masse et des industries culturelles. Depuis nous en sommes arrivés à une société du divertissement où domine la bêtise médiatique et où les individus passent d’une chaîne de télévision à l’autre pour remplir leur temps libre. Aliénés au travail tout autant que dans leurs loisirs, les hommes d’aujourd’hui sont pris dans la spirale infernale de la consommation toujours plus importante de produits dont beaucoup sont totalement inutiles et ne servent qu’à faire gagner de l’argent à ceux qui les conçoivent. C’est là le paradoxe du libéralisme. Des hommes et des femmes se voient obligés d’avoir des emplois stupides pour gagner leur vie alors que la société pourrait éliminer ces activités lucratives qui ne servent pourtant à rien et qui condamnent les individus à vivre dans une prison mentale, et parfois même à sombrer dans la folie, comme par exemple ceux qui se suicident au travail tellement la pression psychologique est intense.
Ainsi, donc, la spécialisation et le néo-taylorisme sont ce qui caractérisent ce 21e siècle, avec également l’industrie du divertissement. Il faut « s’amuser » pour ne pas devenir fous. Au lieu d’ouvrir son esprit durant le temps libre, l’individu s’aliène un peu plus dans des loisirs artificiels que des entreprises avides de profits lui proposent « pour être heureux ». L’hyper-spécialisation du travail fonctionne en résonance avec le caractère aliénant des loisirs. Les deux vont ensemble. Si l’homme était moins spécialisé, ses loisirs seraient moins aliénants. Ne regarder le monde que par une seule fenêtre donne une vision tronquée de la réalité. De l’homme « complet » de l’époque des Lumières nous avons abouti à un homme amputé, à qui il manque toujours quelque chose à consommer pour palier ce vide mental lié à la spécialisation. Cette idéologie dévaste notre société où chacun s’active à réaliser une tâche qui n’a malheureusement pas de sens. L’homme n’est pas une fourmi ou une abeille, malgré les trop fréquentes analogies faites entre ces êtres vivants. L’homme a la capacité de s’adapter rapidement à une nouvelle situation. Et pourtant notre société actuelle nie cette capacité d’adaptation. L’individu est classé dans une catégorie comme on dit d’une fourmi qu’elle est exclusivement ouvrière. Nous ne sommes pas « programmés » génétiquement pour être ceci plutôt que cela. Tout est quasiment déterminé par l’apprentissage. Et notre système éducatif spécialisé fait comme si l’homme n’était capable que de faire une seule chose, toujours et encore la même chose. Ainsi l’individu est-il condamné à la répétition, de l’enfance jusqu’à la mort. Cette répétition est orchestrée par une minorité dominante qui, grâce à cette répétition aliénante des masses, peut faire ce que bon lui semble et passer du coq à l’âne. La spécialisation est une idéologie libérale qui permet à certains d’avoir le contrôle sur les masses des travailleurs. Le libéralisme fait payer le prix de l’aliénation de presque tous pour qu’une minorité s’accapare tous les biens. Combattre cette idéologie est ce que faisaient par exemple les théoriciens de l’École de Francfort en pratiquant la pluridisciplinarité. Certains sociologues libéraux nous disent que la spécialisation est inéluctable pour faire fonctionner une société. Mais même si le monde est de plus en plus complexe, l’homme développe en même temps des outils qui lui permettent d’apprendre et de s’adapter plus rapidement. A l’époque des Lumières les individus n’avaient que le livre comme support du savoir. Au 21e siècle nous avons l’ordinateur et la gigantesque toile d’araignée qu’est Internet. Il est de nos jours, grâce à ces outils, beaucoup plus facile par exemple de se procurer un livre d’un clic de souris qu’au 17e siècle. La masse d’informations augmente, mais en même temps les moyens techniques d’accéder à l’information sont de plus en plus efficaces et rapides. Ce qui fait que rien ne nous empêche au 21e siècle d’avoir la même démarche que celle adoptée à l’époque des Lumières malgré la complexification des connaissances. Et pourtant ces nouveaux outils ne nous mènent que vers toujours plus de spécialisation et de répétition.
C’est à un changement profond de société auquel il faut s’atteler pour sortir de cette folie dans laquelle nous sommes tous entraînés où certains voudraient nous faire « travailler plus pour gagner plus » dans une aliénation toujours plus totale.
Je ne voudrais pas ici conclure sur une note pessimiste. Cependant, si nous ne changeons pas de direction, nous irons vers des contradictions toujours plus flagrantes qui finiront par bloquer toute la société ■

© Serge Muscat – décembre 2015.

De la bonne utilisation des MOOCS

Si les MOOCS ne sont pas encore reconnus par les entreprises comme étant une « réelle » formation sanctionnée par un diplôme, cette forme d’apprentissage peut cependant venir en complément des études universitaires. Ils peuvent par exemple servir à découvrir une discipline ou un point particulier dans celle-ci, et de ce fait contribuer au travail universitaire, aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants. Il faut toutefois se méfier des MOOCS qui ne sont en fait que des publicités déguisées. Ainsi les entretiens d’artistes sont-ils sans aucun intérêt, car il n’y a aucune théorisation. Il y a en fait très peu d’artistes qui sont en même temps des théoriciens.

Nous vous proposons donc deux annuaires des MOOCS francophones à ces adresses: http://www.annuaire-mooc.fr/#, http://mooc-francophone.com/liste-mooc-en-francais/ dans lesquels vous trouverez le meilleur comme le pire. C’est à vous d’exercer votre esprit critique sur ce qui est ou non de la publicité maquillée en connaissances ou bien encore de la simple vulgarisation. D’autre part les informations diffusées sur les MOOCS sont « minimalistes ». Ainsi suivre plusieurs dizaines de MOOCS n’équivaut même pas à une année d’études universitaires suivie en présentiel. Le MOOC est « le goutte-à-goutte » de la connaissance. Aussi un MOOC ne peut-il pas remplacer les milliers d’heures de cours d’un parcours universitaire.

Par ailleurs voici deux sites qui vous permettront de vous tenir informé sur la recherche scientifique: Canal U et le CNRS.

Le propre du jeu informatique

Le propre du jeu informatique est de n’avoir pas de prise sur le réel. C’est une activité « qui tourne à vide », sans impacter les mécanismes de la réalité. Le jeu est comme la simulation qui fonctionne en « circuit fermé », sans interaction avec la réalité. Tel un algorithme et, du reste, basé sur ce dernier, il tourne en boucle sur lui-même dans les possibilités du programme. L’aléatoire y est constitué d’un « pseudo aléatoire » qui n’a rien de hasardeux. Tous les possibles sont écrits d’avance et la loi du chaos n’a pas lieu d’être. Ce qui est préprogrammé ne peut pas refléter la complexité du réel mouvant. Car le réel du vivant ne se répète pas, jamais.

Faire le vide

L’homme moderne est entouré de commutateurs, de boutons qui chacun déclenche quelque chose. Il n’est pas rare que l’individu appuie sur la totalité de ces boutons pour tout déclencher en même temps. Ainsi la télévision peut fonctionner avec la radio tout en jouant avec un jeu sur ordinateur pendant que le téléphone sonne. Époque de dispersion, il devient impossible de se concentrer sur une tache pour la mener à bien. De partout nous sommes interpellés pour connaître nos opinions, pour nous conseiller d’acheter tel ou tel produit, et le vendeur de volets nous appelle au téléphone pour nous proposer ce qui se fait de mieux en matière de nouvelle technologie.
Nous sommes sans repos et au bord de la dépression. Nous voudrions « tout débrancher » comme le dit une chanson populaire, mais nous avons peur de nous couper du monde. Pourtant, le simple fait de s’allonger, de fermer les yeux, de faire durant l’espace de quelques instants un retour sur soi, de faire une petite sieste sur notre lieu de travail comme cela se pratique dans certains pays, résoudrait bien des problèmes.
Le canapé devrait être l’objet le plus généralisé en entreprise et surtout dans nos usines. Faire une pause, ne serait-ce que de dix minutes pour se recentrer, pour retrouver l’unité avec soi-même. Les machines inventées par l’homme ne sont pas à sa mesure. Trop rapides pour la lenteur de l’humain, ce dernier passe son temps à courir après des mécaniques devenues incontrôlables. Il devient nécessaire de ralentir, de prendre le temps de respirer, de marcher d’un pas plus lent… et de faire un instant le vide dans son esprit. Apprendre à être à l’écoute de soi-même et ne plus succomber aux injonctions des écrans qui se multiplient dans notre société. Les écrans ont remplacé les anciens formulaires de la toute puissante bureaucratie. Désormais il y a de plus en plus d’écrans en même temps que les boites aux lettres se vident. Et ces écrans ne nous laissent pas de repos. Allongeons-nous un instant et faisons une sieste réparatrice tout en faisant le vide…

© Serge Muscat – Janvier 2016.

De l’incompétence généralisée en ce début de XXIe siècle

Du début du 19e siècle à la fin du 20e siècle, l’homme a participé à une croissance fulgurante du progrès. L’invention du moteur à explosion, les découvertes sur l’atome et les lois de l’électricité, la chimie du pétrole ainsi qu’une meilleure compréhension du métabolisme humain, bref, ce fut un jaillissement dans tous les domaines de la connaissance, dont aujourd’hui encore nous utilisons les théories pour faire avancer la technique. Cette dernière et la science ne progressent cependant pas au même rythme. La fin du 20e siècle a vu une avancée plus rapide de la technique que de la science. Ceci est dû à une désaffection des étudiants pour les filières scientifiques au profit des disciplines liées au tertiaire et à l’essor des secteurs du service dont on a cru qu’ils allaient supplanter les secteurs de l’industrie. Ce qui s’est avéré être une grande erreur, car les services reposent sur les produits de l’industrie pour leur fonctionnement.

D’autre part, la taylorisation du travail, avec des tâches toujours plus en miettes couplée à une formation spécialisée toujours plus poussée ont conduit à fabriquer des individus amputés de toutes leurs potentialités, c’est-à-dire à des femmes et des hommes qui ne sont pas complets. Pour prendre un exemple, nous avons pu voir dans l’enseignement universitaire la suppression du DEUG qui avait pour vocation d’être un diplôme ouvert et généraliste de premier cycle. Ce DEUG a été remplacé par la licence (avec la réforme LMD) et sa progression avec la L1, L2 et L3 qui est plus spécialisée dès la première année de cours. Dans la maquette du DEUG, de nombreux cours libres pouvaient être choisis par l’étudiant alors que dans la nouvelle licence, ces cours que l’on pouvait choisir dans n’importe quelle discipline ont été réduit au strict minimum.

Cette pluridisciplinarité dont on a tant parlé, n’est à l’heure actuelle plus au programme des priorités de l’enseignement universitaire. L’université forme plutôt des spécialistes dont le champ de vision et d’investigation est toujours plus étroit. Comment s’étonner, ensuite, de l’incompétence des individus dans un monde de plus en plus complexe et où règne la pensée systémique, où tout interagit avec tout.

Dans le journal Le Monde du 28 décembre 2011, Fr François Taddéi écrit un article dans lequel il propose d’ouvrir la recherche dès la première année d’université. Avant que ne passe la réforme LMD, l’université expérimentale de Vincennes Paris 8 pratiquait déjà depuis 40 ans la recherche dès le premier cycle. En outre, François Taddéi parle plus de recherche que de pluridisciplinarité. Malheureusement, on peut comme J.M.G. Le Clézio détenir le prix Nobel de littérature et ne pas savoir se servir d’un ordinateur, et encore moins savoir réaliser un programme informatique, par exemple sous GNU/Linux !

Ce sont bien des hommes atrophiés que fabrique l’université avec sa spécialisation poussée à outrance. La pluridisciplinarité ne consiste pas à passer de la physique à la chimie, ou de la chimie à la biochimie, non. La pluridisciplinarité consiste à faire le grand écart en étudiant par exemple la chimie et la philosophie, ou la littérature et l’informatique avec les mathématiques qui vont avec. N’existe-t-il pas par exemple des correspondances et des affinités entre la physique ou la biologie et la sociologie ? Où est-elle donc cette pluridisciplinarité dont on ne cesse de parler ? Dans les ouvrages d’Edgar Morin, probablement. Mais certainement pas à l’université où les départements sont étanches comme des cloisons de sous-marin.

Lorsque l’informatique commença à se répandre, la plupart des personnels ne savaient pas correctement se servir d’un ordinateur. On forma alors des informaticiens. Ces derniers devinrent de plus en plus compétents en informatique, mais comble de l’ironie, ils devinrent presque totalement ignorants des autres disciplines en dehors de l’informatique. Et le problème de la spécialisation refaisait surface d’une manière inversée. Nous en arrivons à un stade où dans une entreprise règne l’incompétence généralisée. Du technicien au président, personne n’a vraiment de vision globale d’une problématique, puisque malgré le vernis de pluridisciplinarité, tous sont ultra spécialisés.

Il est bon de détailler une chose. Se spécialiser signifie renoncer. Renoncer à s’ouvrir à d’autres domaines que celui de sa spécialité. Il n’y a que quelques érudits qui traversent les chemins de plusieurs disciplines. Et bien souvent ils restent des électrons libres considérés comme étant des marginaux dans le monde académique. Quant au domaine de l’entreprise, l’électron libre n’a pas sa place étant donné le taylorisme qui met chaque personne à un poste bien précis. Un électron libre est un « atypique », pour employer le langage imbécile des recruteurs qui ont un master « Ressources humaines ». Car pour ces derniers, un individu ne peut savoir faire correctement qu’une seule activité.

Tant que l’on ne sortira pas de cette bêtise généralisée, nous avanceront sur des chemins semés d’ignorance et de problèmes insolubles. Lorsque « ça bloque », c’est que personne n’est capable d’avoir une vision d’ensemble d’une problématique qui, nous le répétons, est incluse dans une multitude de boucles systémiques. Et ce n’est pas le fait de faire dialoguer les différents spécialistes entre eux qui permet de résoudre une difficulté. Car dans ce cas on vulgarise la connaissance pour se faire comprendre des autres (donc on déforme les informations à coups de métaphores) et la réunion se résume à un dialogue de sourds.

Certains se gargarisent en disant que la formation continue peut pallier à ce genre de problème. Or c’est totalement faux, car la formation continue ne fait que prolonger la spécialisation. La réforme LMD serait donc à revoir, en rajoutant par exemple un diplôme intermédiaire (on pourrait l’appeler master 3) entre le master 2 et le doctorat et qui aurait pour spécificité d’étudier plus de disciplines variées.

Les réformes de l’enseignement sont donc loin d’être terminées, et il faudra encore modifier beaucoup de choses dans les programmes pour l’amélioration des compétences des individus

Copyright Serge Muscat – juillet 2013.

« LES SECRETS DE FAMILLE DE L’UNIVERSITÉ » de Judith Lazar

Dans son ouvrage, la sociologue Judith Lazar nous décrit les fonctionnements internes de l’énorme machine qu’est l’université, en mettant au grand jour ce qu’une partie de la population ne perçoit pas rapidement au premier abord.

En effet, l’auteur nous montre qu’au sein de cette institution règne une multitude de conflits à l’image de ceux que l’on rencontre dans les autres strates de la société. Toutefois, ce que nous ne comprenons pas très bien, c’est pourquoi elle prend la peine de dénoncer les dysfonctionnements de cet univers. Car de nombreux étudiants de premier cycle assez clairvoyants sont déjà en mesure de comprendre ce qui se déroule dans un établissement universitaire, avant même d’avoir pour projet de devenir enseignant.

L’université étant composée d’individus inclus dans la société, il nous parait quelque peu naïf de penser que son fonctionnement diffère du social dans son ensemble. Cependant, ces propos ayant la coloration d’un règlement de compte ont néanmoins le mérite de montrer au lecteur que la science et les institutions qui la fabriquent sont loin d’être épargnées par les passions humaines.

Comme dans toute organisation, l’université est le siège de conflits divers et d’affrontements idéologiques. Et il est illusoire de penser que les enseignants ont à l’égard de leurs pairs une empathie sans fêlures.

Les difficultés rencontrées par la sociologue ne sont en rien un cas isolé. Avant même d’être confronté au CNU, des problèmes identiques se retrouvent lors de l’orientation des élèves et des étudiants, notamment lors de la délivrance des diplômes. Dans ce domaine, il n’existe pas d’objectivité totale, et les individus sont livrés au bon vouloir des enseignants. Car comment être objectif lorsqu’il s’agit « d’apprécier » par exemple le contenu d’une dissertation philosophique ? Nous savons très bien que selon les options philosophiques de la personne qui corrige les épreuves, le devoir sera noté avec de grandes fluctuations.

Le livre de Judith Lazar est donc représentatif d’une problématique que l’on retrouve dans toutes les organisations sociales, et pas seulement au sein de l’université et de l’école en général.

Cet ouvrage a au moins le mérite de faire prendre conscience aux étudiants que l’université n’est en rien, comme on le dit trop souvent, une tour d’ivoire coupée de la société ■

© Serge Muscat 2005.

Dire aide à supporter la vie

Lorsque le réel se montre sans son voile d’illusions, il devient alors difficile de penser aux joies du lendemain. Lorsque la magie enfantine des choses qui nous entourent s’évapore comme un brouillard pour laisser apparaître un monde sans mystère, il ne reste alors à l’homme que les histoires pour réenchanter le monde.
Il y eut au fil de l’aventure humaine de nombreuses utopies. Cependant aucune d’elles n’a jamais été à ma mesure. Car ces espoirs d’une autre vie se déroulent toujours sur la Terre. Or je suis arrivé à ce stade où plus rien de ce qui constitue cette boule de matière recouverte pour la plus grande partie d’eau, n’est source d’émerveillement.
Les biologistes ont tant loué le miracle qu’est la vie, que j’en arrive à me demander si ces scientifiques n’ont pas perdu la raison. Si la vie est le paroxysme de l’agencement de la matière, elle est aussi le paroxysme de la souffrance.

Les histoires, donc : celles racontées dans les bars, celles écrites dans les livres, celles tournées dans les films, celles évoquées par la musique… Voilà de quoi nous avons besoin pour supporter l’intolérable qu’est la vie. Les histoires sont notre ultime anti-dépresseur lorsque plus aucun comprimé ne réussit à nous cacher la réalité. Ces histoires sont énoncées par des hommes comme tous les autres hommes. Et cependant, bien qu’insérés eux aussi dans les violences de notre monde, ces gens qui créent semblent venir d’un ailleurs, d’un lieu impossible à vraiment déterminer.
Sans histoires les hommes se suicideraient probablement tous. Ainsi les rues mornes que nous voyons tous les jours prennent-elles une coloration nouvelle et insolite lorsqu’elles sont racontées en images ou par des mots d’une quelconque personne. Ce qui nous entoure ne dégage une signification pleine qu’à partir du moment où une histoire en est faite.
Ceux qui passent leur vie à raconter des histoires s’accrochent à ces dernières pour survivre. Car lorsque plus rien n’a de sens, le seul moyen de rester encore en vie est de dire quelque chose. Tout cri est un cri de survie. Et cet instinct de survie qui pousse à raconter des histoires aide aussi les autres hommes à trouver une quelconque signification au jour qui se lève.

© 2015 Serge Muscat.

Débats sur les logiciels libres

Nous vous proposons ici d’assister à une brève intervention dans un débat sur les logiciels libres dont l’ampleur est de plus en plus importante. Cliquez ici.

D’autre part voici une vidéo qui parle de la manipulation de Microsoft dans l’enseignement français où les logiciels libres ne sont pas représentés. Cliquez ici.

La biométrie pose de nombreux problèmes. Voici une conférence qui soulève les questions liées à cette nouvelle technologie. Cliquez ici.

L’April. Cliquez ici.

Voici une conférence de Richard Stallman de plus d’une heure où il entre dans les détails du logiciel libre. Cliquez ici.

 

Les premiers jours de printemps

A pas feutrés, le printemps amène ses premiers chants d’oiseaux dans la capitale. Chaque année, à la même période, mon être se gonfle d’espoirs. La vie demeure la même et cependant des éventails de possibilités germent dans ma conscience.
Bien qu’étant adulte, je pense à chaque printemps aux joies de l’enfance, où jouer m’importait plus que de travailler à l’école. Jouer aux billes, goûter, être amoureux de ma camarade de classe, et n’entrevoir de l’avenir qu’un monde coloré et enchanteur. Voilà ce qui m’habite lorsque, chaque année, apparaissent les premiers bourgeons sur les arbres encore endormis par l’hiver. Quand les premiers rayons chauds du soleil inondent la ville et que le ciel m’apparaît soudain très haut, j’oublie toutes les idées sombres qui souvent m’assaillent durant une bonne partie de l’année. Non pas que je sois spécialement lugubre ou taciturne. Je suis seulement lucide. « Il ne faut pas trop rechercher la lucidité », me disait un médecin lors d’une discussion. Malheureusement je ne puis m’empêcher de voir ce que je vois ou d’entendre ce que j’entends. Pourtant, lorsque je regarde une fleur, je sens comme un flux de vie me traverser. Et c’est ce qui se produit en ce début de printemps quand je vais par exemple me promener au jardin des plantes ou du Luxembourg. Des bouffées d’enfance remontent à la surface de ma conscience et je perçois le monde alors tel qu’il devrait être. Bien sûr, ce n’est là qu’illusions et cependant je me prends au jeu tellement la sensation est douce et agréable. Mais à peine vois-je un couple se disputer dans une allée fleurie que déjà je sombre à nouveau dans le réel rugueux. L’homme ne passe son temps qu’à faire la guerre. Guerre froide, guerre économique, guerre amoureuse, toutes les déclinaisons existent. Bien qu’ayant troqué mes jouets d’enfance contre une épaisse armure pour combattre, lorsque le printemps arrive, je laisse ma protection de guerrier au placard. Lorsque s’épanouissent les premières violettes, la paix semble être revenue sur la terre. Malheureusement je sais que ce n’est là que miroir aux alouettes. J’aime cependant ces images reflétées qui m’aident à vivre. Toujours chercher la vérité rend la vie impossible à vivre. Que le quotidien serait morne sans l’étincelle de la rêverie.
Lorsque le printemps montre son visage, toutes les impossibilités, tous les paradoxes, tous les échecs passés, toutes ces choses qui donnent un goût amer à la vie s’évaporent comme une rosée sous le soleil. Je suis alors pris d’un optimisme sans limite, tel un enfant faisant de brillants projets sur son avenir. De l’incohérence de l’existence se dégage alors un sens. Une sorte d’ordre apparaît dans le désordre de la vie. J’imagine chez autrui des qualités qui n’existent peut-être pas. De la monstruosité humaine je n’aperçois que les brefs éclairs de la gentillesse. Tout bascule et j’accède à une autre réalité du monde. Mon esprit foisonne d’impossibles équations qui ont soudain une solution. Je découvre le monde comme un navigateur découvre une île inexplorée recelant des merveilles naturelles.
Six mois avec le printemps et l’été. Six mois pour oublier les six autres mois de l’année.

© 2000 Serge Muscat .

La science en train de se faire

Voici une conférence de trois heures de Nassim Haramein qui vous fera réfléchir sur la physique lorsqu’on ne craint pas de bousculer un peu les théories. Cliquer ici.

Pierre Bourdieu et la télévision

Voici une archive sonore sur Pierre Bourdieu et la télévision, ce mal de notre siècle. Le philosophe y explique assez brièvement pourquoi la télévision fausse la vision du monde. Cliquer ici.

De la lenteur

Bien entendu nous voudrions que la lumière ne baissât pas d’intensité. Mais le temps passant, tout se recouvre d’une faible pellicule. Elle est imperceptible et pourtant présente. Comme un voile qui se poserait sur la ville et atténuerait la clarté. Le corps faiblit et ne nous transporte plus avec la même vivacité que lorsque nous avions seize ans. On ne marche plus aussi vite, on ralentit le pas, on prend le temps de sentir la terre sous ses pieds.
Les architectures nous semblent de plus en plus hautes. Nous nous sentons minuscules devant la pierre dressée par ces architectes dont la volonté de puissance semble sans limite. Au fur et à mesure que la ville se dresse comme un sexe en érection, on se fait plus petit, on apprend la sagesse de l’escargot. Le monde est trop grand pour nous malgré la vitesse des avions. Alors on prend son temps puisque la grandeur nous dépasse. On avance lentement, à pied, en vélo, en prenant le temps d’observer les lézardes des murs, la peinture écaillée, et ces mille choses que l’on n’observe pas lorsqu’on est trop pressé. La lenteur est un microscope qui regarde au plus profond des choses et des êtres.
Notre monde est fait d’une vision à trous. Propulsé d’un point à un autre, entre les deux un vide total. Nous faisons l’expérience du tiraillement, de l’objectif à atteindre sans savourer l’instant qui passe et s’étire dans la lente progression des minutes. L’objectif nous rend aveugle au présent. La réalité ne devient alors que ce qui va advenir, dans un futur proche ou lointain. Tendu comme un élastique prêt à se rétracter violemment, nous ne connaissons pas le repos. Société du « flux tendu », nous passons notre temps à courir après les futilités de la marchandise.
Dans les usines s’agitent des hommes et des femmes contraints d’aller toujours plus vite dans des tâches dont ils ne connaissent pas la finalité. Pour eux prendre leur temps est un luxe dont ils ne connaîtront jamais la volupté.

J’ai décidé de prendre mon temps pour aller plus vite. Ceux qui veulent me faire courir ne m’obligeront pas à accélérer le pas. Les petits chefs tyranniques qui s’acharnent à faire travailler les autres n’auront pas raison de moi ▪

© Serge Muscat – juillet 2015.

La nature humaine selon David Hume par Gilles Deleuze.

Après ces moments difficiles de barbarie et de bêtise du 13 novembre, nous vous proposons d’écouter Gilles Deleuze nous parler de la nature humaine selon le philosophe David Hume. Cliquer ici (audio).

Qu’ils sont bêtes / Revue Chimères n°81 sur l’animal, avec Deleuze, Guattari, Derrida, Sloterdijk…

En ces temps de barbarie, voici un article qui traite de la bêtise ainsi que des animaux extrait du site: Strass de la philosophie. Nous vous souhaitons une bonne lecture et un recueillement salvateur après cette horreur du 13 novembre.

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« Qu’ils sont bêtes ! », c’est le cri qu’on pousse pour injurier tous ceux qui violentent notre capacité d’entendement et de tolérance, qu’il s’agisse du déferlement haineux d’un fondamentalisme, ou même de la vulgarité d’une émission de télé-réalité. Et cette angoisse est de plus en plus répandue : nous n’aurions jamais été autant cernés par des puissances bêtes et malfaisantes, des poussées identitaires d’une autre époque, le règne des marchés financiers et la suffisance de leurs représentants. Nous serions une multitude à partager cet état d’hébétude, presque de l’ordre d’un trauma, en nous sentant paradoxalement toujours plus seuls et démunis.

Qui pousserait ce cri ? Les membres éparpillés d’un peuple moins bête que la « masse » régnante ? Démuni justement parce qu’il ne serait pas assez bête pour se laisser aller à la brutalité ambiante dont il témoigne ou qu’il subit ?

Et s’il arrivait que la bêtise devienne également l’autre nom d’une résistance ? Par exemple, celle de sujets fragilisés par un monde qu’ils ne reconnaissent plus et qui réagissent en se durcissant ? Ne s’accrocheraient-ils pas farouchement à des formes figées (de pensée, d’identité, d’appartenance politique) pour résister à tous les flux qui les traversent, les agressent et les violentent, générant des craintes diffuses qui font le jeu des extrêmes ?

Revient la question de savoir ce qui rassemble encore, quels seraient les codes « familiers » qui permettent de vivre ensemble. Les valeurs républicaines ? La religion ? Ou la multitude d’énoncés qui circulent, se collent les uns aux autres en brouillant les frontières, faisant sauter les clivages entre gauche et droite, ce qui affaiblirait peut-être les distinctions entre les plaintes des uns et des autres ? N’est-ce pas contre des risques de décomposition subjective que la bêtise revendique, que la norme réagit en se durcissant ?

À l’opposé, la bêtise sert également à qualifier les déviants, ceux qui ne se conforment pas  à la norme, comme dans cette interprétation de la métamorphose de Kakfa par Lo Du Xu et Émile Noiraud dans leur article Des cloportes et des hommes : « La société moderne avait fait de toi un sujet intégré, reconnu, civilisé et tu t’es obstiné, en te conduisant en véritable brute humaine, à travailler à ta propre déchéance ! Tu es trop con, et la carapace qui, désormais, entrave chacun de tes gestes et t’afflige de cette démarche grotesque n’est, après tout, que le miroir de ton ineptie. »

La bêtise serait cette fois en lien avec la déchéance, ramenant l’homme du côté du cafard, de l’animalité.

Nous verrions alors deux types de bêtises qui s’affronteraient, codes durcis qui restreignent les libertés contre poussée de liberté indéterminée qui déforme les catégories existantes, désir encore informe et incapable de s’exprimer dans des coordonnées prédéfinies. Comme l’analyse Zafer Aracagök dans son article Cutupidité : devenir-radicalement-stupide, pendant les manifestations en Turquie en 2013, « des milliers d’êtres humains se sont rassemblés dans le parc, et dans la place Taksim, […] contre la “politique” de l’effacement menée par l’AKP et ses prédécesseurs qui n’a produit que les clichés de l’individuation sous la loi de l’islamo-capitalisation. […] ce qui est arrivé au Parti Imaginaire de Gezi Park a été l’abandon de la distinction forme/informe comme une source de résonance […]. Les structures de la répression, compte tenu de leur stupidité de formes, n’ont rien pu faire face à l’absence de la dichotomie forme/informe, sauf envoyer des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Ils avaient peur, ils étaient terrifiés parce qu’ils étaient profondément stupéfaits face à la stupidité radicale des manifestants pacifiques qui rejetaient la forme, même l’informe, se dividuant continuellement. C’est pourquoi ce qui s’est passé à Gezi Park a été une invitation à une dividuation humanimale et infinie, à la possibilité d’un passage de la stupidité per se à un devenir-radicalement-stupide. »

Le devenir animal relèverait de cette « humanité déchue » qui ne se reconnaîtrait plus dans la pensée bien tenue de la recognition, ouvrant sur une résistance politique non plus contre la bêtise, mais à partir d’un genre de bêtise, capable de dissoudre les formes.

Au moins, le héros paranoïaque du bref récit de Marco Candore, Comme les bêtes, semble y trouver son compte dans une angoisse joyeuse.

En reprenant Deleuze, Bruno Heuzé décrit le rapport paradoxal où la bêtise (non pas l’erreur) constitue la plus grande impuissance de la pensée, mais aussi la source de son plus haut pouvoir dans ce qui la force à penser : « La bêtise ne cesse d’être à l’œuvre au fond de la pensée, où se croisent cependant devenir-animal et réalité machinique, prolifération buissonnante du bestiaire, chimères et lignées surhumaines, frontières, lisières et lignes de fuite » (Du Bestiaire au surhumain).

La schizophrénie capitaliste décrite par Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe, ajoutée à la déconstruction qui nous arrive, nous ont peut-être fait atteindre un point de bascule qui inquiète, ouvrant le règne d’une bêtise surhumaine. Un grondement encore mal identifié (ou inidentifiable), un fond monstrueux vient peut-être mettre en question certaines frontières, notamment entre l’homme et l’animal, frontières qui appartiennent à un discours de souveraineté d’autant plus résistant qu’il fuit par tous les bords.

Nous pouvons aussi nous reporter aux analyses de Félix Guattari dans La Révolution moléculaire recensée par Manola Antonioli dans sa réédition de 2012 (préfacée par Stéphane Nadaud) : « Guattari y esquisse deux scénarios possibles pour un proche avenir : la consolidation et la stabilisation de ce qu’il appelle le “Capitalisme mondial intégré” d’une part et, d’autre part, une perte de contrôle progressive de la situation par les pouvoirs en place (ces tendances opposées pouvant d’ailleurs coexister de façon temporaire ou durable). La première hypothèse […] aboutirait […] au développement incessant de nouvelles catégories de “non garantis” (immigrés surexploités ou sans papiers, travailleurs précaires, chômeurs, etc.) et à l’apparition de zones de plus en plus vastes de sous-développement au sein de celles qui furent autrefois des grandes puissances, phénomènes qui iront de pair avec des revendications régionalistes, nationalistes, droitières de plus en plus radicalisées […] La seconde hypothèse prend en compte l’incapacité absolue du Capitalisme mondial d’apporter des solutions aux problèmes fondamentaux de la planète (dont la crise écologique et la nécessité de réorienter globalement les modalités et les finalités de la consommation-production) ; de la désillusion et de la colère contre cette “gestion” des intérêts de la planète […] naîtront (sont en train de naître…) des micro-révolutions susceptibles d’aboutir un jour à une vraie révolution, vouées à remettre en question les finalités du travail, des loisirs et de la culture, les rapports à l’environnement, entre les sexes et les générations, qui ne seront pas centrées sur une quelconque “avant-garde”, mais toujours polycentrées. »

Dans ce numéro, nous avons souhaité interroger la dimension contemporaine de la bêtise, à la croisée des textes de Deleuze et Guattari d’une part, et, d’autre part, de la réflexion autour de la souveraineté, de l’animalité et des figures animales du pouvoir développées par Jacques Derrida dans les textes, parus de façon posthume, réunis dans L’Animal que donc je suis et dans les deux tomes où ont été publiés les séminaires qu’il a consacrés à La Bête et le souverain. Derrida y interroge des auteurs de référence classiques et contemporains comme Lacan, Foucault, Agamben, notamment sur l’opposition entre l’homme et l’animal, et reprend la question de la bêtise chez Deleuze-Guattari tout en la poursuivant : « Ce que les textes que nous avons lus appellent, c’est au moins une plus grande vigilance à l’endroit de notre irrépressible désir du seuil, d’un seuil qui soit un seuil, un seul et solide seuil. Peut-être qu’il n’y en a jamais, du seuil, un tel seuil. C’est peut-être pourquoi nous y restons et risquons d’y demeurer à jamais, sur le seuil. L’abîme, ce n’est pas le fond […] ni la profondeur sans fond […] de quelque fond dérobé. L’abîme, s’il y en a, c’est qu’il y ait plus d’un sol, plus d’un solide, et plus d’un seul seuil. »

Comment déconstruire notre rapport à l’animal ? Manola Antonioli dans son article Animots, reprend les analyses de Derrida et rappelle que « la violence faite à l’animal commence au nom du langage et par le langage. […] Derrida forge ainsi un mot “chimérique” (l’animot) pour s’insurger contre l’animal utilisé comme “singulier général”. […] Remettre en cause ce partage signifie d’emblée remettre en cause la définition de l’animalité et de l’humain, et les rapports qui les lient, étendre le domaine de l’humain en direction du non humain, mouvement qui chez Derrida (tout comme Deleuze et Guattari) accompagne un désir de redéfinition des rapports de l’humain avec d’autres déclinaisons du non humain (les artefacts, les produits de la technique). »

Et la pensée de Derrida, pour suivre la perspective de Patrick Llored qui met en évidence le lien entre bêtise et souveraineté, tout en dénonçant le sacrifice logocentrique sur lequel reposent nos productions de subjectivités, ouvrirait la voie à une autre démocratie qui ferait une place à la bêtise des bêtes : « Ces institutions humanistes sont nées de leur incapacité fondatrice à penser la bêtise animale comme forme ultime et suprême de toute subjectivité. C’est pourquoi elles sont sacrificielles et le partage de souveraineté entre vivants humains et vivants animaux que Derrida nous permet de penser devrait pouvoir passer par des transferts de souveraineté qui ne peuvent être que des transferts de bêtise comme reconnaissance du phantasme de propriété de tout vivant chez tout vivant » (Du droit des bêtes à la bêtise).

Nous avons souhaité éclaircir les stratégies employées par Deleuze-Guattari et Derrida en interrogeant le philosophe Jean-Clet Martin (Deleuze et Derrida, ce n’est pas le même mouvement…) : « […] dans une sémiotique asignifiante comme celle de Deleuze ou dans les signes “animots” de Derrida, il y a bien sûr de quoi concevoir une éthique, une éthologie où  est en jeu l’idée d’une humanité qui ne se limite pas au “fait” humain, à l’anthropologie structurale capable d’en relever les signifiants universels. Tout se projette en direction d’une hybridation où se croisent en “droit” l’animal autant que la machine selon une technique dont Deleuze comme Derrida ont eu le souci. De ce côté-là, ça n’a pas de sens de séparer théorie et pratique, de les répartir en un couple d’oppositions nettement tranchées. »

L’article d’Elias Jabre, Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs, tente de développer le geste de Derrida qui interroge Deleuze-Guattari, lorsque les deux philosophes s’en prennent aux bêtises que disent les psychanalystes qui rabattent les sujets sur Œdipe en ratant les devenir-animaux de l’homme. À travers sa critique, Derrida viserait certaines stratégies qui s’attaqueraient à l’ensemble d’un champ qu’il estime perfectible. Par sa politique de l’auto-immunité, il préfère partir d’une situation existante qu’il s’agirait d’endurer dans le cadre formel tel qu’il est institué (encore une fois, s’il semble perfectible, ce qui exclut Al-Qaïda et le régime nazi, par exemple), le temps de le faire dévier et de transformer les rapports de force jusqu’à les faire basculer dans un nouveau jeu. Il tient en même temps deux positions : d’une part, il tente d’assouplir un cadre qui prépare un possible changement de coordonnées ; de l’autre et dans le même mouvement, il se prononce au profit d’un nouveau pacte à venir (par exemple, en se prononçant pour le mariage homosexuel tout en défendant un autre pacte civil).

Il ne s’agit pas d’une résistance molle qui, en négociant avec le cadre existant, tiendrait de l’impuissance politique ou d’un mouvement qui ne mettrait pas en question les catégories sur lesquelles il repose, se contentant de protester dans une logique confortable.

Dans son article Assises citoyennes, Christophe Scudéry analyse la façon dont le Collectif des 39 a organisé aux assises citoyennes pour la psychiatrie et dans le médico-social  l’hétérogénéité des discours pour laisser circuler la parole entre « le psychiatre, le psychanalyste, le psychologue, l’interne, l’infirmier, le professeur, le politique mais aussi la mère de malade, “l’usager”, le malade pour ne pas dire le fou, etc. ». Mais de cette façon, chaque discours a été « assigné à résidence d’un représentant patenté ». Malgré les différentes tentatives d’assurer un contre-pouvoir, l’auteur explique que le dispositif reste problématique : « Parmi ceux qui avaient la parole se distinguait, par ailleurs, celui qui, du haut de son magister, tenait un propos souverain articulant un vouloir-dire déterminé avec des effets poursuivis, de ceux qui, rangés en rang d’oignon, alimentaient le débat d’une table ronde à coup d’énoncés spontanés, réagissant sous la forme d’une critique, d’un témoignage, d’une association libre, d’un développement, d’une opposition, etc. Comme s’il revenait à ces derniers d’exprimer la parole ôtée au public. N’y-a-t-il pas là la plus éclatante des mises en scène du Maître et de ses affidés ? N’y aurait-il pas quelques paradoxes à ce que des “assises citoyennes” qui se veulent espace d’épreuve d’une démocratie en train de se faire au moment même où elle s’exerce, ne soient au final que la répétition insidieuse d’une structure aristo-monarchique d’essence théologique ? »

Christiane Vollaire nous rappelle qu’une psychiatrie coloniale sévissait encore en Algérie après la deuxième guerre mondiale, et que Frantz Fanon, psychiatre formé à la psychothérapie institutionnelle et dont la vision politique dépassait le cadre de sa pratique, contribua à la démanteler en attaquant violemment ses présupposés racistes (Jungle, basse-cour, labo zoologique) : « Au cœur de ce dispositif, la médecine coloniale, comme outil “scientifique” de représentation du colonisé en animal de laboratoire. Fanon montre que tout le montage en repose sur une tautologie, première faute logique : l’indigène est bête parce qu’il est bête, animal sauvage dont le mieux qu’on puisse en faire est de le transformer en objet d’observation ou, mieux, d’expérimentation. Fanon, psychiatre cultivé d’origine antillaise épousant la cause du FLN, ne va pas simplement dénoncer la barbarie physique infligée aux colonisés par ceux-là même qui les traitent de barbares, mais la profonde bêtise de ces Bouvard et Pécuchet de la médecine positiviste que sont les médecins-chercheurs coloniaux. […] S’occuper d’un débat d’experts psychiatres et de neurologues en pleine guerre d’Algérie, est-ce bien nécessaire ? Fanon montre que c’est précisément là, au sens propre, le nerf de la guerre.  »

Dans l’esprit du combat de Fanon, en conjuguant d’autres approches à partir de Deleuze-Guattari et Derrida par exemple, on pourrait imaginer l’articulation d’autres discours dans les mouvements de la psychiatrie actuelle, qui rompraient avec les hiérarchies corporatistes, mettraient en question les partages entre folie et raison, multiplieraient les pratiques alternatives. Philippe Roy décrit dans Trouer la membrane, Penser et vivre la politique par des gestes, ouvrage recensé par Christiane Vollaire, le processus d’ « une percée au sens stratégique du terme qui fait pénétrer une bouffée d’air dans le confinement social. […] La communauté politique est la membrane que peut activer le geste de résistance, dans cette interaction des corps les uns sur les autres […]. Et cette interaction des corps dans la communauté sociale, avec ses effets politiques en chaîne, produit moins un cycle que ce que Philippe Roy appelle une boucle. […] C’est la boucle insécable que constitue le cycle du désir et de la possession. Mais devenir actif n’est pas s’impliquer dans ce bouclage du désir et de l’acte. C’est bien plutôt “devenir cause adéquate d’un geste”. […] un geste tel que celui par lequel a pu se constituer ”la psychothérapie institutionnelle, comme trou dans la membrane de l’institution psychiatrique”. »

Annie Vacelet, quant à elle, dans son texte Qu’importe le langage ?, évoque l’hôpital psychiatrique comme un lieu qui « accueille aussi des groupes d’artistes débutants qu’il héberge dans des pavillons désaffectés qui puent. Il laisse se développer ici ou là des pratiques non-quantifiables. (La Sécurité sociale ne parle que d’acte “médical” parce qu’elle a réussi à le quantifier mais elle est incapable de dire quoique ce soit du geste, de l’accompagnement, de l’intersubjectivité.) […] L’hôpital a besoin de ces danseurs de l’existence, de leurs lumières, de leur rêveries, de leur capacité à passer de la médecine à la poésie, de l’audace qui les conduit à enjamber le gouffre de la création en clamant : “La folie nous concerne, la folie est partout, la folie est en nous. Il n’y a aucune raison de la faire porter entièrement par les malades”. »

Peut-être le psychanalyste cherche-t-il lui aussi à construire d’autres passerelles, notamment avec les patients dits psychotiques, des façons de toucher des êtres reclus dans des mondes peu accessibles, de trouver la transverse qui permettra de modifier leur position subjective, de changer les rôles et d’ouvrir l’espace d’un nouveau jeu, comme l’écrit Jean-Claude Polack dans son article Du pense bête au corps-à-corps qui excède largement la simple vignette clinique.

Quant à la psychanalyse, elle pourrait être ou devenir une des meilleures façons de lutter contre les excès de la souveraineté, micro-politique qui bénéficierait au sujet et à son entourage. René Major, dans La bêtise est sans nom, reprend l’ensemble de l’argumentation sur la bêtise que tient Derrida dans le séminaire sur La Bête et le souverain, présentant une pratique qui consisterait dans « la possibilité de dire, en cours d’analyse, toutes les bêtises que l’on veut ou que l’on peut […] Cette liberté a pour but de réduire la “liberté indéterminée” […] afin que le sujet soit moins assujetti et moins assujettissant. – Il devrait donc, par la suite, dire moins de bêtises et en faire d’autant moins. Mais cette expérience ne peut avoir lieu que dans certaines conditions, celles où le tenant lieu d’analyste se sera abstenu de tout jugement en n’étant, tout bêtement si je puis dire, que le révélateur du savoir inconscient du sujet. »

La psychanalyse ne nous permettrait-elle pas également de mieux comprendre le sens d’une politique de l’auto-immunité par la manière dont elle rencontre la résistance ? Tout discours contestataire (et logocentrique) qui s’opposerait simplement aux discours qui tiennent la place ne générerait-il pas un surcroît de bêtise (de part et d’autre) ?

Cette politique de l’auto-immunité est illustrée dans l’article Autonomie, auto-immunité et stretch-limousine de Michael Naas qui s’appuie sur la fiction de De Lillo, Cosmopolis, où le sujet principal du roman est un milliardaire en limousine, un souverain dans son automobile, celle-ci renvoyant à toutes les figures classiques de l’autos et de la souveraineté. Dans cette fable de la déconstruction, on se rend compte que les puissants peuvent eux-aussi s’effondrer en une seule journée. Elle annonce peut-être l’effondrement de tout un monde, non plus à cause d’un ennemi qui serait plus fort que lui, mais par la démolition de ses propres défenses immunitaires. En effet, le héros tout puissant et insomniaque semble en quête d’un évènement qui le sortirait de son royaume numérique saturé de calcul : « Car l’auto, l’automobile, est ce qui nous protège, nous donne un sentiment d’identité et de plénitude, d’autonomie et d’indépendance, mais aussi ce qui nous empêche de faire l’expérience des événements – et l’événement c’est, à mon avis, cette chose qui interrompt la répétition du même, et que recherche en définitive Eric Packer. » Dans ce voyage d’une seule journée, on observe l’auto-immunité au travail, le sentiment d’appropriation et de maitrise du héros ayant atteint un degré tel, que le corps doit retourner ses défenses contre lui-même, s’exposer afin de sortir de sa pétrification, la bêtise n’étant peut-être que le devenir-chose du vivant.

D’une autre manière, Marc Perrin nous fait voyager dans la tête de son héros spinoziste Ernesto (Spinoza in China – 3 journées dans la vie d’Ernesto) à qui il arrive de « […] comprendre comment nous sommes nous-mêmes les producteurs de l’enfermement dont nous affirmons subir l’oppression, et, comprendre, oui, comprendre : qu’une libération durable ne passe pas par une action qui nous permettrait de sortir de, mais : passe par une décision très simple : cesser la production de l’enfermement. Alors évidemment, cesser une production ça fait toujours un petit peu mal. Et pourquoi ça fait toujours un petit peu mal ? Ça fait toujours un petit peu mal, parce que produire, ça fait toujours un petit peu jouir. Même si c’est une toute petite jouissance qui est produite, c’est une jouissance qui est produite. Et cesser de jouir. Oui. Cesser de jouir même d’une toute petite jouissance ça fait toujours un petit peu mal. »

Contre le devenir chose, comme nous le montre Flore Garcin-Marrou (Pas si bête la marionnette !), le théâtre nous apprend plutôt à jouer des répétitions qui nous agissent, s’écartant de la bêtise de croire à notre liberté souveraine : « Schönbein apparaît en sirène, femme-poisson où l’humain, la bête, la marionnette inter-agissent sans qu’aucun ne conserve bien longtemps le pouvoir. À la limite de l’humain, Schönbein se fait aussi mécaniques, lignes, matériaux, créature mécanomorphe : il ne s’agit plus d’un pouvoir souverain exerçant une domination sur un objet, mais d’un effet-retour constant entre la marionnette et son corps. »

Le devenir chose du vivant aurait ainsi partie liée avec la problématique de la souveraineté qui entraîne également la pétrification des êtres qui passent sous son joug, sorte de « modèle autopsique » mettant en jeu la curiosité d’après Derrida, et qui mêlerait voir, savoir, pouvoir, et structure théorico-théâtrale : « l’inspection objectivante d’un savoir qui précisément inspecte, voit, regarde l’aspect zôon dont la vie et la force ont été neutralisés. »

Nous avons choisi pour ce numéro une image de l’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel, portant dans ses bras un loup empaillé, symbole pétrifié de la bête souveraine. Figé tout en étant paradoxalement dans une posture de puissance, l’animal semble marcher tête haute, tout en étant porté par une humaine (quant à elle, bien vivante), qui marche pour de bon et tête haute également, l’arrogance pointant jusque dans le reflet de ses lunettes de soleil. Et cette espèce de double posture, comme deux puissances qui s’étagent, un mort sur une vivante, donne cet effet grotesque où la souveraineté parait aussi bête que comique.

Maude Felbabel, jeune artiste plasticienne, a nourri une fascination pour les animaux qui oriente depuis quelques années son travail par des Rencontres avec un taxidermiste, dont l’activité quotidienne interroge ces mêmes représentations entre le mort et le vivant.

Ces rapports avec les animaux nous rappellent que nous les avons mis sous notre tutelle, et que notre mode de vie technique les menace de façon permanente. Heureusement, quelques voix se sont levées dès l’Antiquité contre le sacrifice rituel et l’alimentation carnée pour « la coexistence illimitée, surmontant l’amour préférentiel et l’empathie ciblée, en vue de s’initier à une forme surhumaine de solidarité inter-animale. […] seul le droit, et non plus seulement les sentiments d’empathie, peut garantir une forme de protection aux êtres vivants pris dans le processus de marchandisation », voix dont le philosophe allemand Peter Sloterdijk se fait l’écho dans l’article qui ouvre le numéro (Des voix en faveur des animaux), traduit de l’allemand par le philosophe spécialiste de l’écologie et de la question animale Stéphane Hicham Afeissa.

Ce nœud complexe de concepts philosophiques et de propositions politiques originé par la réflexion autour des bêtes et de la bêtise, s’est compliqué ultérieurement dans le cours de l’élaboration du numéro, d’une part, par une réflexion sur l’esthétique, et, d’autre part, par l’irruption de multiples animaux, de « bêtes » dont la réalité déborde de tous côtés les concepts, « bêtes » présentes de plus en plus dans l’art, dans le design, dans les recherches de terrain. Dans son article sur Les Ambassadeurs, qui commente le travail artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel, et l’inscrit dans le bestiaire fabuleux des édifices de la ville de Dijon, l’historienne et critique Martine Le Gac fait ainsi défiler devant les yeux des lecteurs une chouette, une chauve-souris, des loups et des perroquets, des animaux domestiques, sauvages et fantastiques, des animaux culturels et des animaux ambassadeurs, que l’art n’a jamais cessé d’interroger, de représenter et d’utiliser pour nourrir l’imaginaire collectif à travers les siècles, même quand le discours philosophique s’efforçait (de façon sacrificielle, comme nous l’a si bien montré Derrida) de les exclure pour laisser la place à l’humain et aux puissances prétendument exclusives du logos.

Dans Toujours la vie invente…, Manola Antonioli évoque la question du biomimétisme. Si les  designers, les architectes et les artistes se sont toujours tournés vers la nature pour imiter la beauté de ses formes et s’en inspirer, le biomimétisme cherche aujourd’hui à observer la nature pour inventer des solutions écologiques aux problèmes qui se posent dans les domaines les plus divers (l’agriculture, l’informatique, la science des matériaux, l’industrie) et pour développer des nouvelles interactions entre l’homme et ses environnements, animaux, végétaux et techniques.

Toujours dans le domaine du design, Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand présentent leur travail autour des animaux qui a donné lieu à l’exposition « Les Androïdes rêvent-ils de cochons électriques ? » dans le cadre de l’édition 2013 de la Biennale internationale de design de Saint-Etienne 2 : animaux qui vivent sur les terres contaminées dans la zone interdite autour de Fukushima, production d’animaux mécaniques et inquiétants, propositions d’interventions numériques susceptibles d’adoucir les conditions cruelles de l’élevage industriel, autant de pistes pour imaginer de nouvelles relations entre l’homme et le vivant (Porcs en parcs). Virginie Mézan-Muxart et Gaëlle Caublot nous présentent la figure méconnue du Médiateur Faune sauvage, qui sert de « passeur » entre les humains et des animaux (« intrus-artistes ») qui demandent à partager les maisons et les territoires, suscitant des craintes ou des rejets ou, à l’inverse, en poussant les habitants à aménager leur espace pour accueillir ces nouveaux hôtes.

Jean-Philippe Cazier en faisant la recension de l’ouvrage Le parti-pris des animaux raconte la démarche de l’auteur Jean-Christophe Bailly : « Il s’agit d’ouvrir des perspectives à l’intérieur du monde et de la pensée qui incluent les animaux comme des intercesseurs pour un monde tel que nous ne le voyons pas et une pensée telle que nous ne l’éprouvons pas. Bailly regarde les animaux au plus près de l’expérience : le silence des animaux, leur sommeil, leur vol, la respiration des animaux, leur façon de suivre une piste, de se dissimuler, de construire un territoire. Par cette approche empirique, il s’agit de “suivre leurs lignes et d’élargir par là même notre propre appréhension et nos propres modalités d’approche”, c’est-à-dire de trouver avec les animaux les conditions d’une pensée autre, d’une autre façon d’être au monde, avec le monde. »

Tous ces parcours entre les bêtes et la bêtise, la philosophie et la politique, l’homme et les animaux, nous embarquent (comme l’écrivent Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand dans leur article) « dans une mise en cause profonde de ce qui fait les contours et la substance du contemporain. Une révolution copernicienne de la pensée qui vous oblige simultanément à regarder derrière vous et à vous projeter, inquiets, vers le monde qui se profile. »

Manola Antonioli et Elias Jabre

Un vendredi soir sans commentaires.

Un vendredi soir sanglant. Ça devient très inquiétant. Quand la religion devient barbarie on peut s’attendre au pire. Je suis athée. A la croyance en Dieu je préfère croire au potentiel humain.