Futur, passé, présent: le grand télescopage de notre époque contemporaine et les déboires de la spécialisation

Nous vivons une époque où règne la technique, l’informatique et la communication de masse. Sans cesse nous sommes tiraillés entre les dernières innovations technologiques et un passé très lointain qui remonte à plus de 2000 ans. Il n’est pas facile de faire le grand écart entre ces diverses périodes de l’histoire humaine.
Parmi les individus, certains sont cantonnés dans le passé en ne comprenant pas grand-chose au monde actuel, tandis que d’autres vivent dans le présent en étant totalement hermétiques à la culture du passé. En même temps les cultures s’affrontent. Par exemple la culture de l’ingénieur s’oppose à la culture littéraire. C’est même une lutte permanente entre ces deux cultures. Déjà C. P. Snow en parlait en 1959 dans une conférence sur « les deux cultures », c’est-à-dire sur le fossé grandissant entre les sciences et les humanités.
Cet affrontement de plus en plus féroce entre par exemple une discipline comme l’informatique et d’autre part la philosophie est la marque de notre époque. Pourtant, avec les moyens de communication que nous possédons aujourd’hui dont Internet est la figure emblématique , nous devrions avoir la possibilité de renouer avec la posture des Lumières. Les moyens techniques sont présents pour faciliter cette démarche. Et ce n’est malheureusement pas ce qui se produit. Le cloisonnement des disciplines est toujours plus avancé et l’homme vit dans une prison mentale où l’idéologie régnante est que l’humain n’est capable que de faire une seule chose, ou autrement dit d’être spécialisé.Il règne une aliénation de l’homme qui contredit ses potentialités qui sont celles de l’adaptation. Déjà les théoriciens de l’École de Francfort nous mettaient en garde contre les méfaits de la spécialisation. Ainsi Walter Benjamin n’hésitait-il pas à s’intéresser à de nombreuses disciplines et à regarder d’une manière panoramique tout ce qui se déroulait à son époque. C’était l’ère débutante de la culture de masse et des industries culturelles. Depuis nous en sommes arrivés à une société du divertissement où domine la bêtise médiatique et où les individus passent d’une chaîne de télévision à l’autre pour remplir leur temps libre. Aliénés au travail tout autant que dans leurs loisirs, les hommes d’aujourd’hui sont pris dans la spirale infernale de la consommation toujours plus importante de produits dont beaucoup sont totalement inutiles et ne servent qu’à faire gagner de l’argent à ceux qui les conçoivent. C’est là le paradoxe du libéralisme. Des hommes et des femmes se voient obligés d’avoir des emplois stupides pour gagner leur vie alors que la société pourrait éliminer ces activités lucratives qui ne servent pourtant à rien et qui condamnent les individus à vivre dans une prison mentale, et parfois même à sombrer dans la folie, comme par exemple ceux qui se suicident au travail tellement la pression psychologique est intense.
Ainsi, donc, la spécialisation et le néo-taylorisme sont ce qui caractérisent ce 21e siècle, avec également l’industrie du divertissement. Il faut « s’amuser » pour ne pas devenir fous. Au lieu d’ouvrir son esprit durant le temps libre, l’individu s’aliène un peu plus dans des loisirs artificiels que des entreprises avides de profits lui proposent « pour être heureux ». L’hyper-spécialisation du travail fonctionne en résonance avec le caractère aliénant des loisirs. Les deux vont ensemble. Si l’homme était moins spécialisé, ses loisirs seraient moins aliénants. Ne regarder le monde que par une seule fenêtre donne une vision tronquée de la réalité. De l’homme « complet » de l’époque des Lumières nous avons abouti à un homme amputé, à qui il manque toujours quelque chose à consommer pour palier ce vide mental lié à la spécialisation. Cette idéologie dévaste notre société où chacun s’active à réaliser une tâche qui n’a malheureusement pas de sens. L’homme n’est pas une fourmi ou une abeille, malgré les trop fréquentes analogies faites entre ces êtres vivants. L’homme a la capacité de s’adapter rapidement à une nouvelle situation. Et pourtant notre société actuelle nie cette capacité d’adaptation. L’individu est classé dans une catégorie comme on dit d’une fourmi qu’elle est exclusivement ouvrière. Nous ne sommes pas « programmés » génétiquement pour être ceci plutôt que cela. Tout est quasiment déterminé par l’apprentissage. Et notre système éducatif spécialisé fait comme si l’homme n’était capable que de faire une seule chose, toujours et encore la même chose. Ainsi l’individu est-il condamné à la répétition, de l’enfance jusqu’à la mort. Cette répétition est orchestrée par une minorité dominante qui, grâce à cette répétition aliénante des masses, peut faire ce que bon lui semble et passer du coq à l’âne. La spécialisation est une idéologie libérale qui permet à certains d’avoir le contrôle sur les masses des travailleurs. Le libéralisme fait payer le prix de l’aliénation de presque tous pour qu’une minorité s’accapare tous les biens. Combattre cette idéologie est ce que faisaient par exemple les théoriciens de l’École de Francfort en pratiquant la pluridisciplinarité. Certains sociologues libéraux nous disent que la spécialisation est inéluctable pour faire fonctionner une société. Mais même si le monde est de plus en plus complexe, l’homme développe en même temps des outils qui lui permettent d’apprendre et de s’adapter plus rapidement. A l’époque des Lumières les individus n’avaient que le livre comme support du savoir. Au 21e siècle nous avons l’ordinateur et la gigantesque toile d’araignée qu’est Internet. Il est de nos jours, grâce à ces outils, beaucoup plus facile par exemple de se procurer un livre d’un clic de souris qu’au 17e siècle. La masse d’informations augmente, mais en même temps les moyens techniques d’accéder à l’information sont de plus en plus efficaces et rapides. Ce qui fait que rien ne nous empêche au 21e siècle d’avoir la même démarche que celle adoptée à l’époque des Lumières malgré la complexification des connaissances. Et pourtant ces nouveaux outils ne nous mènent que vers toujours plus de spécialisation et de répétition.
C’est à un changement profond de société auquel il faut s’atteler pour sortir de cette folie dans laquelle nous sommes tous entraînés où certains voudraient nous faire « travailler plus pour gagner plus » dans une aliénation toujours plus totale.
Je ne voudrais pas ici conclure sur une note pessimiste. Cependant, si nous ne changeons pas de direction, nous irons vers des contradictions toujours plus flagrantes qui finiront par bloquer toute la société ■

© Serge Muscat – décembre 2015.

De la bonne utilisation des MOOCS

Si les MOOCS ne sont pas encore reconnus par les entreprises comme étant une « réelle » formation sanctionnée par un diplôme, cette forme d’apprentissage peut cependant venir en complément des études universitaires. Ils peuvent par exemple servir à découvrir une discipline ou un point particulier dans celle-ci, et de ce fait contribuer au travail universitaire, aussi bien pour les étudiants que pour les enseignants. Il faut toutefois se méfier des MOOCS qui ne sont en fait que des publicités déguisées. Ainsi les entretiens d’artistes sont-ils sans aucun intérêt, car il n’y a aucune théorisation. Il y a en fait très peu d’artistes qui sont en même temps des théoriciens.

Nous vous proposons donc deux annuaires des MOOCS francophones à ces adresses: http://www.annuaire-mooc.fr/#, http://mooc-francophone.com/liste-mooc-en-francais/ dans lesquels vous trouverez le meilleur comme le pire. C’est à vous d’exercer votre esprit critique sur ce qui est ou non de la publicité maquillée en connaissances ou bien encore de la simple vulgarisation. D’autre part les informations diffusées sur les MOOCS sont « minimalistes ». Ainsi suivre plusieurs dizaines de MOOCS n’équivaut même pas à une année d’études universitaires suivie en présentiel. Le MOOC est « le goutte-à-goutte » de la connaissance. Aussi un MOOC ne peut-il pas remplacer les milliers d’heures de cours d’un parcours universitaire.

Par ailleurs voici deux sites qui vous permettront de vous tenir informé sur la recherche scientifique: Canal U et le CNRS.

Le propre du jeu informatique

Le propre du jeu informatique est de n’avoir pas de prise sur le réel. C’est une activité « qui tourne à vide », sans impacter les mécanismes de la réalité. Le jeu est comme la simulation qui fonctionne en « circuit fermé », sans interaction avec la réalité. Tel un algorithme et, du reste, basé sur ce dernier, il tourne en boucle sur lui-même dans les possibilités du programme. L’aléatoire y est constitué d’un « pseudo aléatoire » qui n’a rien de hasardeux. Tous les possibles sont écrits d’avance et la loi du chaos n’a pas lieu d’être. Ce qui est préprogrammé ne peut pas refléter la complexité du réel mouvant. Car le réel du vivant ne se répète pas, jamais.

Faire le vide

L’homme moderne est entouré de commutateurs, de boutons qui chacun déclenche quelque chose. Il n’est pas rare que l’individu appuie sur la totalité de ces boutons pour tout déclencher en même temps. Ainsi la télévision peut fonctionner avec la radio tout en jouant avec un jeu sur ordinateur pendant que le téléphone sonne. Époque de dispersion, il devient impossible de se concentrer sur une tache pour la mener à bien. De partout nous sommes interpellés pour connaître nos opinions, pour nous conseiller d’acheter tel ou tel produit, et le vendeur de volets nous appelle au téléphone pour nous proposer ce qui se fait de mieux en matière de nouvelle technologie.
Nous sommes sans repos et au bord de la dépression. Nous voudrions « tout débrancher » comme le dit une chanson populaire, mais nous avons peur de nous couper du monde. Pourtant, le simple fait de s’allonger, de fermer les yeux, de faire durant l’espace de quelques instants un retour sur soi, de faire une petite sieste sur notre lieu de travail comme cela se pratique dans certains pays, résoudrait bien des problèmes.
Le canapé devrait être l’objet le plus généralisé en entreprise et surtout dans nos usines. Faire une pause, ne serait-ce que de dix minutes pour se recentrer, pour retrouver l’unité avec soi-même. Les machines inventées par l’homme ne sont pas à sa mesure. Trop rapides pour la lenteur de l’humain, ce dernier passe son temps à courir après des mécaniques devenues incontrôlables. Il devient nécessaire de ralentir, de prendre le temps de respirer, de marcher d’un pas plus lent… et de faire un instant le vide dans son esprit. Apprendre à être à l’écoute de soi-même et ne plus succomber aux injonctions des écrans qui se multiplient dans notre société. Les écrans ont remplacé les anciens formulaires de la toute puissante bureaucratie. Désormais il y a de plus en plus d’écrans en même temps que les boites aux lettres se vident. Et ces écrans ne nous laissent pas de repos. Allongeons-nous un instant et faisons une sieste réparatrice tout en faisant le vide…

© Serge Muscat – Janvier 2016.

De l’incompétence généralisée en ce début de XXIe siècle

Du début du 19e siècle à la fin du 20e siècle, l’homme a participé à une croissance fulgurante du progrès. L’invention du moteur à explosion, les découvertes sur l’atome et les lois de l’électricité, la chimie du pétrole ainsi qu’une meilleure compréhension du métabolisme humain, bref, ce fut un jaillissement dans tous les domaines de la connaissance, dont aujourd’hui encore nous utilisons les théories pour faire avancer la technique. Cette dernière et la science ne progressent cependant pas au même rythme. La fin du 20e siècle a vu une avancée plus rapide de la technique que de la science. Ceci est dû à une désaffection des étudiants pour les filières scientifiques au profit des disciplines liées au tertiaire et à l’essor des secteurs du service dont on a cru qu’ils allaient supplanter les secteurs de l’industrie. Ce qui s’est avéré être une grande erreur, car les services reposent sur les produits de l’industrie pour leur fonctionnement.

D’autre part, la taylorisation du travail, avec des tâches toujours plus en miettes couplée à une formation spécialisée toujours plus poussée ont conduit à fabriquer des individus amputés de toutes leurs potentialités, c’est-à-dire à des femmes et des hommes qui ne sont pas complets. Pour prendre un exemple, nous avons pu voir dans l’enseignement universitaire la suppression du DEUG qui avait pour vocation d’être un diplôme ouvert et généraliste de premier cycle. Ce DEUG a été remplacé par la licence (avec la réforme LMD) et sa progression avec la L1, L2 et L3 qui est plus spécialisée dès la première année de cours. Dans la maquette du DEUG, de nombreux cours libres pouvaient être choisis par l’étudiant alors que dans la nouvelle licence, ces cours que l’on pouvait choisir dans n’importe quelle discipline ont été réduit au strict minimum.

Cette pluridisciplinarité dont on a tant parlé, n’est à l’heure actuelle plus au programme des priorités de l’enseignement universitaire. L’université forme plutôt des spécialistes dont le champ de vision et d’investigation est toujours plus étroit. Comment s’étonner, ensuite, de l’incompétence des individus dans un monde de plus en plus complexe et où règne la pensée systémique, où tout interagit avec tout.

Dans le journal Le Monde du 28 décembre 2011, Fr François Taddéi écrit un article dans lequel il propose d’ouvrir la recherche dès la première année d’université. Avant que ne passe la réforme LMD, l’université expérimentale de Vincennes Paris 8 pratiquait déjà depuis 40 ans la recherche dès le premier cycle. En outre, François Taddéi parle plus de recherche que de pluridisciplinarité. Malheureusement, on peut comme J.M.G. Le Clézio détenir le prix Nobel de littérature et ne pas savoir se servir d’un ordinateur, et encore moins savoir réaliser un programme informatique, par exemple sous GNU/Linux !

Ce sont bien des hommes atrophiés que fabrique l’université avec sa spécialisation poussée à outrance. La pluridisciplinarité ne consiste pas à passer de la physique à la chimie, ou de la chimie à la biochimie, non. La pluridisciplinarité consiste à faire le grand écart en étudiant par exemple la chimie et la philosophie, ou la littérature et l’informatique avec les mathématiques qui vont avec. N’existe-t-il pas par exemple des correspondances et des affinités entre la physique ou la biologie et la sociologie ? Où est-elle donc cette pluridisciplinarité dont on ne cesse de parler ? Dans les ouvrages d’Edgar Morin, probablement. Mais certainement pas à l’université où les départements sont étanches comme des cloisons de sous-marin.

Lorsque l’informatique commença à se répandre, la plupart des personnels ne savaient pas correctement se servir d’un ordinateur. On forma alors des informaticiens. Ces derniers devinrent de plus en plus compétents en informatique, mais comble de l’ironie, ils devinrent presque totalement ignorants des autres disciplines en dehors de l’informatique. Et le problème de la spécialisation refaisait surface d’une manière inversée. Nous en arrivons à un stade où dans une entreprise règne l’incompétence généralisée. Du technicien au président, personne n’a vraiment de vision globale d’une problématique, puisque malgré le vernis de pluridisciplinarité, tous sont ultra spécialisés.

Il est bon de détailler une chose. Se spécialiser signifie renoncer. Renoncer à s’ouvrir à d’autres domaines que celui de sa spécialité. Il n’y a que quelques érudits qui traversent les chemins de plusieurs disciplines. Et bien souvent ils restent des électrons libres considérés comme étant des marginaux dans le monde académique. Quant au domaine de l’entreprise, l’électron libre n’a pas sa place étant donné le taylorisme qui met chaque personne à un poste bien précis. Un électron libre est un « atypique », pour employer le langage imbécile des recruteurs qui ont un master « Ressources humaines ». Car pour ces derniers, un individu ne peut savoir faire correctement qu’une seule activité.

Tant que l’on ne sortira pas de cette bêtise généralisée, nous avanceront sur des chemins semés d’ignorance et de problèmes insolubles. Lorsque « ça bloque », c’est que personne n’est capable d’avoir une vision d’ensemble d’une problématique qui, nous le répétons, est incluse dans une multitude de boucles systémiques. Et ce n’est pas le fait de faire dialoguer les différents spécialistes entre eux qui permet de résoudre une difficulté. Car dans ce cas on vulgarise la connaissance pour se faire comprendre des autres (donc on déforme les informations à coups de métaphores) et la réunion se résume à un dialogue de sourds.

Certains se gargarisent en disant que la formation continue peut pallier à ce genre de problème. Or c’est totalement faux, car la formation continue ne fait que prolonger la spécialisation. La réforme LMD serait donc à revoir, en rajoutant par exemple un diplôme intermédiaire (on pourrait l’appeler master 3) entre le master 2 et le doctorat et qui aurait pour spécificité d’étudier plus de disciplines variées.

Les réformes de l’enseignement sont donc loin d’être terminées, et il faudra encore modifier beaucoup de choses dans les programmes pour l’amélioration des compétences des individus

Copyright Serge Muscat – juillet 2013.

« LES SECRETS DE FAMILLE DE L’UNIVERSITÉ » de Judith Lazar

Dans son ouvrage, la sociologue Judith Lazar nous décrit les fonctionnements internes de l’énorme machine qu’est l’université, en mettant au grand jour ce qu’une partie de la population ne perçoit pas rapidement au premier abord.

En effet, l’auteur nous montre qu’au sein de cette institution règne une multitude de conflits à l’image de ceux que l’on rencontre dans les autres strates de la société. Toutefois, ce que nous ne comprenons pas très bien, c’est pourquoi elle prend la peine de dénoncer les dysfonctionnements de cet univers. Car de nombreux étudiants de premier cycle assez clairvoyants sont déjà en mesure de comprendre ce qui se déroule dans un établissement universitaire, avant même d’avoir pour projet de devenir enseignant.

L’université étant composée d’individus inclus dans la société, il nous parait quelque peu naïf de penser que son fonctionnement diffère du social dans son ensemble. Cependant, ces propos ayant la coloration d’un règlement de compte ont néanmoins le mérite de montrer au lecteur que la science et les institutions qui la fabriquent sont loin d’être épargnées par les passions humaines.

Comme dans toute organisation, l’université est le siège de conflits divers et d’affrontements idéologiques. Et il est illusoire de penser que les enseignants ont à l’égard de leurs pairs une empathie sans fêlures.

Les difficultés rencontrées par la sociologue ne sont en rien un cas isolé. Avant même d’être confronté au CNU, des problèmes identiques se retrouvent lors de l’orientation des élèves et des étudiants, notamment lors de la délivrance des diplômes. Dans ce domaine, il n’existe pas d’objectivité totale, et les individus sont livrés au bon vouloir des enseignants. Car comment être objectif lorsqu’il s’agit « d’apprécier » par exemple le contenu d’une dissertation philosophique ? Nous savons très bien que selon les options philosophiques de la personne qui corrige les épreuves, le devoir sera noté avec de grandes fluctuations.

Le livre de Judith Lazar est donc représentatif d’une problématique que l’on retrouve dans toutes les organisations sociales, et pas seulement au sein de l’université et de l’école en général.

Cet ouvrage a au moins le mérite de faire prendre conscience aux étudiants que l’université n’est en rien, comme on le dit trop souvent, une tour d’ivoire coupée de la société ■

© Serge Muscat 2005.

Dire aide à supporter la vie

Lorsque le réel se montre sans son voile d’illusions, il devient alors difficile de penser aux joies du lendemain. Lorsque la magie enfantine des choses qui nous entourent s’évapore comme un brouillard pour laisser apparaître un monde sans mystère, il ne reste alors à l’homme que les histoires pour réenchanter le monde.
Il y eut au fil de l’aventure humaine de nombreuses utopies. Cependant aucune d’elles n’a jamais été à ma mesure. Car ces espoirs d’une autre vie se déroulent toujours sur la Terre. Or je suis arrivé à ce stade où plus rien de ce qui constitue cette boule de matière recouverte pour la plus grande partie d’eau, n’est source d’émerveillement.
Les biologistes ont tant loué le miracle qu’est la vie, que j’en arrive à me demander si ces scientifiques n’ont pas perdu la raison. Si la vie est le paroxysme de l’agencement de la matière, elle est aussi le paroxysme de la souffrance.

Les histoires, donc : celles racontées dans les bars, celles écrites dans les livres, celles tournées dans les films, celles évoquées par la musique… Voilà de quoi nous avons besoin pour supporter l’intolérable qu’est la vie. Les histoires sont notre ultime anti-dépresseur lorsque plus aucun comprimé ne réussit à nous cacher la réalité. Ces histoires sont énoncées par des hommes comme tous les autres hommes. Et cependant, bien qu’insérés eux aussi dans les violences de notre monde, ces gens qui créent semblent venir d’un ailleurs, d’un lieu impossible à vraiment déterminer.
Sans histoires les hommes se suicideraient probablement tous. Ainsi les rues mornes que nous voyons tous les jours prennent-elles une coloration nouvelle et insolite lorsqu’elles sont racontées en images ou par des mots d’une quelconque personne. Ce qui nous entoure ne dégage une signification pleine qu’à partir du moment où une histoire en est faite.
Ceux qui passent leur vie à raconter des histoires s’accrochent à ces dernières pour survivre. Car lorsque plus rien n’a de sens, le seul moyen de rester encore en vie est de dire quelque chose. Tout cri est un cri de survie. Et cet instinct de survie qui pousse à raconter des histoires aide aussi les autres hommes à trouver une quelconque signification au jour qui se lève.

© 2015 Serge Muscat.

Débats sur les logiciels libres

Nous vous proposons ici d’assister à une brève intervention dans un débat sur les logiciels libres dont l’ampleur est de plus en plus importante. Cliquez ici.

D’autre part voici une vidéo qui parle de la manipulation de Microsoft dans l’enseignement français où les logiciels libres ne sont pas représentés. Cliquez ici.

La biométrie pose de nombreux problèmes. Voici une conférence qui soulève les questions liées à cette nouvelle technologie. Cliquez ici.

L’April. Cliquez ici.

Voici une conférence de Richard Stallman de plus d’une heure où il entre dans les détails du logiciel libre. Cliquez ici.

 

Les premiers jours de printemps

A pas feutrés, le printemps amène ses premiers chants d’oiseaux dans la capitale. Chaque année, à la même période, mon être se gonfle d’espoirs. La vie demeure la même et cependant des éventails de possibilités germent dans ma conscience.
Bien qu’étant adulte, je pense à chaque printemps aux joies de l’enfance, où jouer m’importait plus que de travailler à l’école. Jouer aux billes, goûter, être amoureux de ma camarade de classe, et n’entrevoir de l’avenir qu’un monde coloré et enchanteur. Voilà ce qui m’habite lorsque, chaque année, apparaissent les premiers bourgeons sur les arbres encore endormis par l’hiver. Quand les premiers rayons chauds du soleil inondent la ville et que le ciel m’apparaît soudain très haut, j’oublie toutes les idées sombres qui souvent m’assaillent durant une bonne partie de l’année. Non pas que je sois spécialement lugubre ou taciturne. Je suis seulement lucide. « Il ne faut pas trop rechercher la lucidité », me disait un médecin lors d’une discussion. Malheureusement je ne puis m’empêcher de voir ce que je vois ou d’entendre ce que j’entends. Pourtant, lorsque je regarde une fleur, je sens comme un flux de vie me traverser. Et c’est ce qui se produit en ce début de printemps quand je vais par exemple me promener au jardin des plantes ou du Luxembourg. Des bouffées d’enfance remontent à la surface de ma conscience et je perçois le monde alors tel qu’il devrait être. Bien sûr, ce n’est là qu’illusions et cependant je me prends au jeu tellement la sensation est douce et agréable. Mais à peine vois-je un couple se disputer dans une allée fleurie que déjà je sombre à nouveau dans le réel rugueux. L’homme ne passe son temps qu’à faire la guerre. Guerre froide, guerre économique, guerre amoureuse, toutes les déclinaisons existent. Bien qu’ayant troqué mes jouets d’enfance contre une épaisse armure pour combattre, lorsque le printemps arrive, je laisse ma protection de guerrier au placard. Lorsque s’épanouissent les premières violettes, la paix semble être revenue sur la terre. Malheureusement je sais que ce n’est là que miroir aux alouettes. J’aime cependant ces images reflétées qui m’aident à vivre. Toujours chercher la vérité rend la vie impossible à vivre. Que le quotidien serait morne sans l’étincelle de la rêverie.
Lorsque le printemps montre son visage, toutes les impossibilités, tous les paradoxes, tous les échecs passés, toutes ces choses qui donnent un goût amer à la vie s’évaporent comme une rosée sous le soleil. Je suis alors pris d’un optimisme sans limite, tel un enfant faisant de brillants projets sur son avenir. De l’incohérence de l’existence se dégage alors un sens. Une sorte d’ordre apparaît dans le désordre de la vie. J’imagine chez autrui des qualités qui n’existent peut-être pas. De la monstruosité humaine je n’aperçois que les brefs éclairs de la gentillesse. Tout bascule et j’accède à une autre réalité du monde. Mon esprit foisonne d’impossibles équations qui ont soudain une solution. Je découvre le monde comme un navigateur découvre une île inexplorée recelant des merveilles naturelles.
Six mois avec le printemps et l’été. Six mois pour oublier les six autres mois de l’année.

© 2000 Serge Muscat .

Les universités populaires et leur fonction

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Le développement des universités populaires est de plus en plus croissant. Leur transmission de savoirs théoriques et pratiques vient compléter ce qui n’est parfois pas enseigné à l’université traditionnelle. Cependant, l’enseignement peut aussi revêtir les caractéristiques du savoir le plus académique au sens le plus strict.

La plupart des universités populaires ont un statut associatif. Toutefois certaines sont également incorporées aux universités traditionnelles, comme par exemple l’université populaire de Paris 8.

Au départ les universités populaires venaient combler l’enseignement des adultes qui ne bénéficiaient que de l’enseignement primaire mis en place par Jules Ferry. Ainsi, par exemple, les ouvriers pouvaient-ils avoir accès à des connaissances que seule l’université traditionnelle dispensait. Cela leur permettait une émancipation intellectuelle et de mieux comprendre la politique dans la cité. En 1901 on dénombre déjà 124 universités populaires. C’est dire l’ampleur que prennent les UP déjà à cette époque, même s’il y eut une chute brutale du nombre des UP à la fin de l’affaire Dreyfus. L’université populaire, à ses débuts, venait aussi contrer l’enseignement catholique , qui même de nos jours n’a pas disparu avec les écoles privées.

Pendant longtemps les conférenciers des UP furent des professeurs. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Cependant, les UP commencent à s’ouvrir et à faire parler des personnalités qui ne sont pas des enseignants. Cela peut être des écrivains, des artistes ou des experts dans un domaine particulier. Cette ouverture est bénéfique car elle élargit grandement les thèmes traités et les points de vue. Ainsi l’université de Bordeaux a une UP fondée par des étudiants. Ce qui ne s’était jamais vu en France au sein des universités.

D’autre part, les UP sont également des ateliers d’auto-défense contre la société mercantile et publicitaire. Car les UP dispensent néanmoins un savoir rigoureux qui vient contrer certaines actions des entreprises dont les buts sont parfois très critiquables. Dans un monde envahi par les médias de masse comme les chaînes de télévision, où tout est fait pour abrutir la population, les UP viennent contrer ce pouvoir des médias en donnant une culture scientifique, artistique et un savoir-faire à des populations variées. Car l’on peut se demander qui fréquente les UP ? Les auditeurs viennent en fait de toutes les couches sociales. On y trouve de nos jours des étudiants, des salariés, des demandeurs d’emploi et des gens à la retraite. Il y a également différents niveaux scolaires, allant du CAP jusqu’au doctorat. Ce qui répond partiellement à la question : Pour qui sont les UP ? Il y a aussi des personnes qui viennent chercher des connaissances que l’on ne trouve pas forcément dans les université officielles. Ce qui permet de faire bouger un peu les choses dans le monde de la culture.

Ainsi à l’Association Phylotechnique, à Paris, un nombre impressionnant de disciplines sont enseignées. Depuis les langues mortes ou vivantes, en passant par la photographie et l’informatique ou des cours de relaxation, les salles sont toujours bondées de participants, et bien qu’il n’y ait aucun diplôme en retour, le public est très assidu. Il est motivé et a envie d’apprendre. Ce que l’on ne retrouve pas toujours dans les universités traditionnelles où les étudiants sont là pour obtenir un diplôme pour avoir un emploi par la suite.

A la différence, par exemple, des cafés philosophiques où règne une certaine forme de désordre, les UP, elles, sont structurées. Il y a un programme, les cours sont gradués pour une progression qui ne freine pas l’apprentissage. Tout y est fait pour apprendre et non sélectionner comme c’est la cas à l’université traditionnelle. L’entraide et la coopération sont ce qui caractérisent les UP.

Il existe cependant d’autres établissements comme les cours municipaux d’adultes. Toutefois ces cours ne ressemblent pas à une UP, car la présence y est obligatoire, l’inscription payante est d’un prix élevé, et il y a des examens pour l’obtention partielle ou complète d’un diplôme, ou encore l’équivalence avec par exemple les formations du CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers). Avec ces cours municipaux d’adultes nous sommes loin de la pratique des UP qui , elles, sont totalement libres, et ont pour la plupart un statut associatif. Il est bon de préciser également que les UP dispensent un enseignement laïque et cet enseignement n’est pas uniquement franco-français. En effet, des orateurs étrangers viennent également prendre la parole, donnant ainsi une plus grande ouverture sur le monde qui nous entoure. Par exemple, en 2004 a eu lieu un colloque international à Metz où ont été remis les Grundtvig Awards et qui réunissaient de nombreuses UP européennes. Le mouvement des UP prend donc une large ampleur internationale. De plus, avec Internet, la possibilité d’avoir du multimédia décuple les potentialités des UP dans leur capacité à transmettre des savoirs.

Il réside cependant dans ces nombreuses UP un problème : les connaissances acquises au fil des diverses séances ne sont reconnues par aucune institution. Seule l’université de Paris 8 a instauré un diplôme équivalent à Bac+2. Car qu’on le veuille ou non, les sciences sociales ont montré que le besoin de reconnaissance est important, notamment comme le montre la pyramide de Maslow. Dans une société où tout est hiérarchisé, ce qui n’est pas reconnu officiellement par une institution n’a aucune valeur, de quelque nature qu’elle puisse être. Et lorsqu’on parle de reconnaissance par une institution, on parle également de contrôle des connaissances sous de multiples formes (orale, écrite, ou les deux à la fois, création artistique ou technique, etc). Mais dans le cas où les UP deviendraient diplômantes, se poserait alors la question de savoir si elles ne feraient pas doublons avec les universités traditionnelles. Le fait que les UP ne soient pas diplômantes ne serait-il pas justement ce qui fait leur spécificité ? Dans ce cas, l’université de Paris 8 qui délivre un diplôme de niveau Bac+2 permettant de poursuivre en L3 ne fait-elle pas la même chose qu’un étudiant qui entame une L1 puis une L2 ? Bien entendu la pédagogie n’est pas identique, et pourtant cela aboutit au même résultat : la possibilité de poursuivre des études en L3.

En outre, le programme du diplôme de L’UP se déroule en un an, ce qui n’est pas tout à fait la même chose que de faire une L1 et une L2 en deux ans. Quant au caractère de l’expérience mis en avant au détriment de la théorie, cela s’avère une réalité indiscutable. L’expérience qui n’est pas théorisée est intransmissible à autrui, et de plus invérifiable en comparant avec d’autres théories que l’on peut tenter de vérifier empiriquement ou expérimentalement.

Par ailleurs les UP rassemblent des auditeurs qui pour beaucoup ont un parcours atypique. Des personnes qui ont suivi des études décousues ou qui ont exercé de multiples métiers et qui viennent s’initier à des domaines qui leur sont inconnus, ou dont ils ont vaguement entendu parler. C’est là l’occasion de rassembler des morceaux de savoirs et d’unifier par des conférences structurées des connaissances nouvelles. Dans le cas d’une UP diplômante, cela permet d’obtenir un diplôme à partir de savoirs épars acquis de diverses manières ( loisirs, vie associative, expérience professionnelle, lectures, etc). Ainsi grâce aux UP, à la place d’un replis identitaire figé, les individus s’ouvrent à une identité beaucoup plus malléable et plastique, qui débouche sur une plus grande facilité pour adhérer à une identité et à une participation collectives.

D’autre part, pour ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures, les UP peuvent servir de tremplin pour s’inscrire ensuite dans un cursus dans une université traditionnelle. Les UP servent alors de « déclencheur » pour entamer des études longues. Car beaucoup d’élèves, en sortant du lycée, ne savent pas ce qu’ils veulent faire. Et en participant à des cours des UP, cela leur permet de mieux prendre conscience de ce qui les intéresserait. C’est en touchant un peu à tout que l’on découvre ce pour quoi l’on est fait, où sont nos points forts et nos points faibles. Aussi les UP sont-elles des découvreuses de vocations. En donnant au public la possibilité d’assister à des cours avec le minimum de contraintes, cela permet d’avoir un regard panoramique sur ce qui lui convient le mieux. La découverte de soi est un long parcours qui ne se décide pas forcément lorsqu’on a 18 ans et d’une manière définitive pour toute la vie. Les UP sont donc des « passerelles » et en même temps un centre d’aiguillage pour prendre de nouvelles directions.

Et pour finir, nous dirons que l’UP de Paris 8 est une excellente initiative qui devrait se répandre dans d’autres universités

Copyright Serge Muscat.

De la lenteur

Bien entendu nous voudrions que la lumière ne baissât pas d’intensité. Mais le temps passant, tout se recouvre d’une faible pellicule. Elle est imperceptible et pourtant présente. Comme un voile qui se poserait sur la ville et atténuerait la clarté. Le corps faiblit et ne nous transporte plus avec la même vivacité que lorsque nous avions seize ans. On ne marche plus aussi vite, on ralentit le pas, on prend le temps de sentir la terre sous ses pieds.
Les architectures nous semblent de plus en plus hautes. Nous nous sentons minuscules devant la pierre dressée par ces architectes dont la volonté de puissance semble sans limite. Au fur et à mesure que la ville se dresse comme un sexe en érection, on se fait plus petit, on apprend la sagesse de l’escargot. Le monde est trop grand pour nous malgré la vitesse des avions. Alors on prend son temps puisque la grandeur nous dépasse. On avance lentement, à pied, en vélo, en prenant le temps d’observer les lézardes des murs, la peinture écaillée, et ces mille choses que l’on n’observe pas lorsqu’on est trop pressé. La lenteur est un microscope qui regarde au plus profond des choses et des êtres.
Notre monde est fait d’une vision à trous. Propulsé d’un point à un autre, entre les deux un vide total. Nous faisons l’expérience du tiraillement, de l’objectif à atteindre sans savourer l’instant qui passe et s’étire dans la lente progression des minutes. L’objectif nous rend aveugle au présent. La réalité ne devient alors que ce qui va advenir, dans un futur proche ou lointain. Tendu comme un élastique prêt à se rétracter violemment, nous ne connaissons pas le repos. Société du « flux tendu », nous passons notre temps à courir après les futilités de la marchandise.
Dans les usines s’agitent des hommes et des femmes contraints d’aller toujours plus vite dans des tâches dont ils ne connaissent pas la finalité. Pour eux prendre leur temps est un luxe dont ils ne connaîtront jamais la volupté.

J’ai décidé de prendre mon temps pour aller plus vite. Ceux qui veulent me faire courir ne m’obligeront pas à accélérer le pas. Les petits chefs tyranniques qui s’acharnent à faire travailler les autres n’auront pas raison de moi ▪

© Serge Muscat – juillet 2015.

Qu’ils sont bêtes / Revue Chimères n°81 sur l’animal, avec Deleuze, Guattari, Derrida, Sloterdijk…

En ces temps de barbarie, voici un article qui traite de la bêtise ainsi que des animaux extrait du site: Strass de la philosophie. Nous vous souhaitons une bonne lecture et un recueillement salvateur après cette horreur du 13 novembre.

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« Qu’ils sont bêtes ! », c’est le cri qu’on pousse pour injurier tous ceux qui violentent notre capacité d’entendement et de tolérance, qu’il s’agisse du déferlement haineux d’un fondamentalisme, ou même de la vulgarité d’une émission de télé-réalité. Et cette angoisse est de plus en plus répandue : nous n’aurions jamais été autant cernés par des puissances bêtes et malfaisantes, des poussées identitaires d’une autre époque, le règne des marchés financiers et la suffisance de leurs représentants. Nous serions une multitude à partager cet état d’hébétude, presque de l’ordre d’un trauma, en nous sentant paradoxalement toujours plus seuls et démunis.

Qui pousserait ce cri ? Les membres éparpillés d’un peuple moins bête que la « masse » régnante ? Démuni justement parce qu’il ne serait pas assez bête pour se laisser aller à la brutalité ambiante dont il témoigne ou qu’il subit ?

Et s’il arrivait que la bêtise devienne également l’autre nom d’une résistance ? Par exemple, celle de sujets fragilisés par un monde qu’ils ne reconnaissent plus et qui réagissent en se durcissant ? Ne s’accrocheraient-ils pas farouchement à des formes figées (de pensée, d’identité, d’appartenance politique) pour résister à tous les flux qui les traversent, les agressent et les violentent, générant des craintes diffuses qui font le jeu des extrêmes ?

Revient la question de savoir ce qui rassemble encore, quels seraient les codes « familiers » qui permettent de vivre ensemble. Les valeurs républicaines ? La religion ? Ou la multitude d’énoncés qui circulent, se collent les uns aux autres en brouillant les frontières, faisant sauter les clivages entre gauche et droite, ce qui affaiblirait peut-être les distinctions entre les plaintes des uns et des autres ? N’est-ce pas contre des risques de décomposition subjective que la bêtise revendique, que la norme réagit en se durcissant ?

À l’opposé, la bêtise sert également à qualifier les déviants, ceux qui ne se conforment pas  à la norme, comme dans cette interprétation de la métamorphose de Kakfa par Lo Du Xu et Émile Noiraud dans leur article Des cloportes et des hommes : « La société moderne avait fait de toi un sujet intégré, reconnu, civilisé et tu t’es obstiné, en te conduisant en véritable brute humaine, à travailler à ta propre déchéance ! Tu es trop con, et la carapace qui, désormais, entrave chacun de tes gestes et t’afflige de cette démarche grotesque n’est, après tout, que le miroir de ton ineptie. »

La bêtise serait cette fois en lien avec la déchéance, ramenant l’homme du côté du cafard, de l’animalité.

Nous verrions alors deux types de bêtises qui s’affronteraient, codes durcis qui restreignent les libertés contre poussée de liberté indéterminée qui déforme les catégories existantes, désir encore informe et incapable de s’exprimer dans des coordonnées prédéfinies. Comme l’analyse Zafer Aracagök dans son article Cutupidité : devenir-radicalement-stupide, pendant les manifestations en Turquie en 2013, « des milliers d’êtres humains se sont rassemblés dans le parc, et dans la place Taksim, […] contre la “politique” de l’effacement menée par l’AKP et ses prédécesseurs qui n’a produit que les clichés de l’individuation sous la loi de l’islamo-capitalisation. […] ce qui est arrivé au Parti Imaginaire de Gezi Park a été l’abandon de la distinction forme/informe comme une source de résonance […]. Les structures de la répression, compte tenu de leur stupidité de formes, n’ont rien pu faire face à l’absence de la dichotomie forme/informe, sauf envoyer des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Ils avaient peur, ils étaient terrifiés parce qu’ils étaient profondément stupéfaits face à la stupidité radicale des manifestants pacifiques qui rejetaient la forme, même l’informe, se dividuant continuellement. C’est pourquoi ce qui s’est passé à Gezi Park a été une invitation à une dividuation humanimale et infinie, à la possibilité d’un passage de la stupidité per se à un devenir-radicalement-stupide. »

Le devenir animal relèverait de cette « humanité déchue » qui ne se reconnaîtrait plus dans la pensée bien tenue de la recognition, ouvrant sur une résistance politique non plus contre la bêtise, mais à partir d’un genre de bêtise, capable de dissoudre les formes.

Au moins, le héros paranoïaque du bref récit de Marco Candore, Comme les bêtes, semble y trouver son compte dans une angoisse joyeuse.

En reprenant Deleuze, Bruno Heuzé décrit le rapport paradoxal où la bêtise (non pas l’erreur) constitue la plus grande impuissance de la pensée, mais aussi la source de son plus haut pouvoir dans ce qui la force à penser : « La bêtise ne cesse d’être à l’œuvre au fond de la pensée, où se croisent cependant devenir-animal et réalité machinique, prolifération buissonnante du bestiaire, chimères et lignées surhumaines, frontières, lisières et lignes de fuite » (Du Bestiaire au surhumain).

La schizophrénie capitaliste décrite par Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe, ajoutée à la déconstruction qui nous arrive, nous ont peut-être fait atteindre un point de bascule qui inquiète, ouvrant le règne d’une bêtise surhumaine. Un grondement encore mal identifié (ou inidentifiable), un fond monstrueux vient peut-être mettre en question certaines frontières, notamment entre l’homme et l’animal, frontières qui appartiennent à un discours de souveraineté d’autant plus résistant qu’il fuit par tous les bords.

Nous pouvons aussi nous reporter aux analyses de Félix Guattari dans La Révolution moléculaire recensée par Manola Antonioli dans sa réédition de 2012 (préfacée par Stéphane Nadaud) : « Guattari y esquisse deux scénarios possibles pour un proche avenir : la consolidation et la stabilisation de ce qu’il appelle le “Capitalisme mondial intégré” d’une part et, d’autre part, une perte de contrôle progressive de la situation par les pouvoirs en place (ces tendances opposées pouvant d’ailleurs coexister de façon temporaire ou durable). La première hypothèse […] aboutirait […] au développement incessant de nouvelles catégories de “non garantis” (immigrés surexploités ou sans papiers, travailleurs précaires, chômeurs, etc.) et à l’apparition de zones de plus en plus vastes de sous-développement au sein de celles qui furent autrefois des grandes puissances, phénomènes qui iront de pair avec des revendications régionalistes, nationalistes, droitières de plus en plus radicalisées […] La seconde hypothèse prend en compte l’incapacité absolue du Capitalisme mondial d’apporter des solutions aux problèmes fondamentaux de la planète (dont la crise écologique et la nécessité de réorienter globalement les modalités et les finalités de la consommation-production) ; de la désillusion et de la colère contre cette “gestion” des intérêts de la planète […] naîtront (sont en train de naître…) des micro-révolutions susceptibles d’aboutir un jour à une vraie révolution, vouées à remettre en question les finalités du travail, des loisirs et de la culture, les rapports à l’environnement, entre les sexes et les générations, qui ne seront pas centrées sur une quelconque “avant-garde”, mais toujours polycentrées. »

Dans ce numéro, nous avons souhaité interroger la dimension contemporaine de la bêtise, à la croisée des textes de Deleuze et Guattari d’une part, et, d’autre part, de la réflexion autour de la souveraineté, de l’animalité et des figures animales du pouvoir développées par Jacques Derrida dans les textes, parus de façon posthume, réunis dans L’Animal que donc je suis et dans les deux tomes où ont été publiés les séminaires qu’il a consacrés à La Bête et le souverain. Derrida y interroge des auteurs de référence classiques et contemporains comme Lacan, Foucault, Agamben, notamment sur l’opposition entre l’homme et l’animal, et reprend la question de la bêtise chez Deleuze-Guattari tout en la poursuivant : « Ce que les textes que nous avons lus appellent, c’est au moins une plus grande vigilance à l’endroit de notre irrépressible désir du seuil, d’un seuil qui soit un seuil, un seul et solide seuil. Peut-être qu’il n’y en a jamais, du seuil, un tel seuil. C’est peut-être pourquoi nous y restons et risquons d’y demeurer à jamais, sur le seuil. L’abîme, ce n’est pas le fond […] ni la profondeur sans fond […] de quelque fond dérobé. L’abîme, s’il y en a, c’est qu’il y ait plus d’un sol, plus d’un solide, et plus d’un seul seuil. »

Comment déconstruire notre rapport à l’animal ? Manola Antonioli dans son article Animots, reprend les analyses de Derrida et rappelle que « la violence faite à l’animal commence au nom du langage et par le langage. […] Derrida forge ainsi un mot “chimérique” (l’animot) pour s’insurger contre l’animal utilisé comme “singulier général”. […] Remettre en cause ce partage signifie d’emblée remettre en cause la définition de l’animalité et de l’humain, et les rapports qui les lient, étendre le domaine de l’humain en direction du non humain, mouvement qui chez Derrida (tout comme Deleuze et Guattari) accompagne un désir de redéfinition des rapports de l’humain avec d’autres déclinaisons du non humain (les artefacts, les produits de la technique). »

Et la pensée de Derrida, pour suivre la perspective de Patrick Llored qui met en évidence le lien entre bêtise et souveraineté, tout en dénonçant le sacrifice logocentrique sur lequel reposent nos productions de subjectivités, ouvrirait la voie à une autre démocratie qui ferait une place à la bêtise des bêtes : « Ces institutions humanistes sont nées de leur incapacité fondatrice à penser la bêtise animale comme forme ultime et suprême de toute subjectivité. C’est pourquoi elles sont sacrificielles et le partage de souveraineté entre vivants humains et vivants animaux que Derrida nous permet de penser devrait pouvoir passer par des transferts de souveraineté qui ne peuvent être que des transferts de bêtise comme reconnaissance du phantasme de propriété de tout vivant chez tout vivant » (Du droit des bêtes à la bêtise).

Nous avons souhaité éclaircir les stratégies employées par Deleuze-Guattari et Derrida en interrogeant le philosophe Jean-Clet Martin (Deleuze et Derrida, ce n’est pas le même mouvement…) : « […] dans une sémiotique asignifiante comme celle de Deleuze ou dans les signes “animots” de Derrida, il y a bien sûr de quoi concevoir une éthique, une éthologie où  est en jeu l’idée d’une humanité qui ne se limite pas au “fait” humain, à l’anthropologie structurale capable d’en relever les signifiants universels. Tout se projette en direction d’une hybridation où se croisent en “droit” l’animal autant que la machine selon une technique dont Deleuze comme Derrida ont eu le souci. De ce côté-là, ça n’a pas de sens de séparer théorie et pratique, de les répartir en un couple d’oppositions nettement tranchées. »

L’article d’Elias Jabre, Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs, tente de développer le geste de Derrida qui interroge Deleuze-Guattari, lorsque les deux philosophes s’en prennent aux bêtises que disent les psychanalystes qui rabattent les sujets sur Œdipe en ratant les devenir-animaux de l’homme. À travers sa critique, Derrida viserait certaines stratégies qui s’attaqueraient à l’ensemble d’un champ qu’il estime perfectible. Par sa politique de l’auto-immunité, il préfère partir d’une situation existante qu’il s’agirait d’endurer dans le cadre formel tel qu’il est institué (encore une fois, s’il semble perfectible, ce qui exclut Al-Qaïda et le régime nazi, par exemple), le temps de le faire dévier et de transformer les rapports de force jusqu’à les faire basculer dans un nouveau jeu. Il tient en même temps deux positions : d’une part, il tente d’assouplir un cadre qui prépare un possible changement de coordonnées ; de l’autre et dans le même mouvement, il se prononce au profit d’un nouveau pacte à venir (par exemple, en se prononçant pour le mariage homosexuel tout en défendant un autre pacte civil).

Il ne s’agit pas d’une résistance molle qui, en négociant avec le cadre existant, tiendrait de l’impuissance politique ou d’un mouvement qui ne mettrait pas en question les catégories sur lesquelles il repose, se contentant de protester dans une logique confortable.

Dans son article Assises citoyennes, Christophe Scudéry analyse la façon dont le Collectif des 39 a organisé aux assises citoyennes pour la psychiatrie et dans le médico-social  l’hétérogénéité des discours pour laisser circuler la parole entre « le psychiatre, le psychanalyste, le psychologue, l’interne, l’infirmier, le professeur, le politique mais aussi la mère de malade, “l’usager”, le malade pour ne pas dire le fou, etc. ». Mais de cette façon, chaque discours a été « assigné à résidence d’un représentant patenté ». Malgré les différentes tentatives d’assurer un contre-pouvoir, l’auteur explique que le dispositif reste problématique : « Parmi ceux qui avaient la parole se distinguait, par ailleurs, celui qui, du haut de son magister, tenait un propos souverain articulant un vouloir-dire déterminé avec des effets poursuivis, de ceux qui, rangés en rang d’oignon, alimentaient le débat d’une table ronde à coup d’énoncés spontanés, réagissant sous la forme d’une critique, d’un témoignage, d’une association libre, d’un développement, d’une opposition, etc. Comme s’il revenait à ces derniers d’exprimer la parole ôtée au public. N’y-a-t-il pas là la plus éclatante des mises en scène du Maître et de ses affidés ? N’y aurait-il pas quelques paradoxes à ce que des “assises citoyennes” qui se veulent espace d’épreuve d’une démocratie en train de se faire au moment même où elle s’exerce, ne soient au final que la répétition insidieuse d’une structure aristo-monarchique d’essence théologique ? »

Christiane Vollaire nous rappelle qu’une psychiatrie coloniale sévissait encore en Algérie après la deuxième guerre mondiale, et que Frantz Fanon, psychiatre formé à la psychothérapie institutionnelle et dont la vision politique dépassait le cadre de sa pratique, contribua à la démanteler en attaquant violemment ses présupposés racistes (Jungle, basse-cour, labo zoologique) : « Au cœur de ce dispositif, la médecine coloniale, comme outil “scientifique” de représentation du colonisé en animal de laboratoire. Fanon montre que tout le montage en repose sur une tautologie, première faute logique : l’indigène est bête parce qu’il est bête, animal sauvage dont le mieux qu’on puisse en faire est de le transformer en objet d’observation ou, mieux, d’expérimentation. Fanon, psychiatre cultivé d’origine antillaise épousant la cause du FLN, ne va pas simplement dénoncer la barbarie physique infligée aux colonisés par ceux-là même qui les traitent de barbares, mais la profonde bêtise de ces Bouvard et Pécuchet de la médecine positiviste que sont les médecins-chercheurs coloniaux. […] S’occuper d’un débat d’experts psychiatres et de neurologues en pleine guerre d’Algérie, est-ce bien nécessaire ? Fanon montre que c’est précisément là, au sens propre, le nerf de la guerre.  »

Dans l’esprit du combat de Fanon, en conjuguant d’autres approches à partir de Deleuze-Guattari et Derrida par exemple, on pourrait imaginer l’articulation d’autres discours dans les mouvements de la psychiatrie actuelle, qui rompraient avec les hiérarchies corporatistes, mettraient en question les partages entre folie et raison, multiplieraient les pratiques alternatives. Philippe Roy décrit dans Trouer la membrane, Penser et vivre la politique par des gestes, ouvrage recensé par Christiane Vollaire, le processus d’ « une percée au sens stratégique du terme qui fait pénétrer une bouffée d’air dans le confinement social. […] La communauté politique est la membrane que peut activer le geste de résistance, dans cette interaction des corps les uns sur les autres […]. Et cette interaction des corps dans la communauté sociale, avec ses effets politiques en chaîne, produit moins un cycle que ce que Philippe Roy appelle une boucle. […] C’est la boucle insécable que constitue le cycle du désir et de la possession. Mais devenir actif n’est pas s’impliquer dans ce bouclage du désir et de l’acte. C’est bien plutôt “devenir cause adéquate d’un geste”. […] un geste tel que celui par lequel a pu se constituer ”la psychothérapie institutionnelle, comme trou dans la membrane de l’institution psychiatrique”. »

Annie Vacelet, quant à elle, dans son texte Qu’importe le langage ?, évoque l’hôpital psychiatrique comme un lieu qui « accueille aussi des groupes d’artistes débutants qu’il héberge dans des pavillons désaffectés qui puent. Il laisse se développer ici ou là des pratiques non-quantifiables. (La Sécurité sociale ne parle que d’acte “médical” parce qu’elle a réussi à le quantifier mais elle est incapable de dire quoique ce soit du geste, de l’accompagnement, de l’intersubjectivité.) […] L’hôpital a besoin de ces danseurs de l’existence, de leurs lumières, de leur rêveries, de leur capacité à passer de la médecine à la poésie, de l’audace qui les conduit à enjamber le gouffre de la création en clamant : “La folie nous concerne, la folie est partout, la folie est en nous. Il n’y a aucune raison de la faire porter entièrement par les malades”. »

Peut-être le psychanalyste cherche-t-il lui aussi à construire d’autres passerelles, notamment avec les patients dits psychotiques, des façons de toucher des êtres reclus dans des mondes peu accessibles, de trouver la transverse qui permettra de modifier leur position subjective, de changer les rôles et d’ouvrir l’espace d’un nouveau jeu, comme l’écrit Jean-Claude Polack dans son article Du pense bête au corps-à-corps qui excède largement la simple vignette clinique.

Quant à la psychanalyse, elle pourrait être ou devenir une des meilleures façons de lutter contre les excès de la souveraineté, micro-politique qui bénéficierait au sujet et à son entourage. René Major, dans La bêtise est sans nom, reprend l’ensemble de l’argumentation sur la bêtise que tient Derrida dans le séminaire sur La Bête et le souverain, présentant une pratique qui consisterait dans « la possibilité de dire, en cours d’analyse, toutes les bêtises que l’on veut ou que l’on peut […] Cette liberté a pour but de réduire la “liberté indéterminée” […] afin que le sujet soit moins assujetti et moins assujettissant. – Il devrait donc, par la suite, dire moins de bêtises et en faire d’autant moins. Mais cette expérience ne peut avoir lieu que dans certaines conditions, celles où le tenant lieu d’analyste se sera abstenu de tout jugement en n’étant, tout bêtement si je puis dire, que le révélateur du savoir inconscient du sujet. »

La psychanalyse ne nous permettrait-elle pas également de mieux comprendre le sens d’une politique de l’auto-immunité par la manière dont elle rencontre la résistance ? Tout discours contestataire (et logocentrique) qui s’opposerait simplement aux discours qui tiennent la place ne générerait-il pas un surcroît de bêtise (de part et d’autre) ?

Cette politique de l’auto-immunité est illustrée dans l’article Autonomie, auto-immunité et stretch-limousine de Michael Naas qui s’appuie sur la fiction de De Lillo, Cosmopolis, où le sujet principal du roman est un milliardaire en limousine, un souverain dans son automobile, celle-ci renvoyant à toutes les figures classiques de l’autos et de la souveraineté. Dans cette fable de la déconstruction, on se rend compte que les puissants peuvent eux-aussi s’effondrer en une seule journée. Elle annonce peut-être l’effondrement de tout un monde, non plus à cause d’un ennemi qui serait plus fort que lui, mais par la démolition de ses propres défenses immunitaires. En effet, le héros tout puissant et insomniaque semble en quête d’un évènement qui le sortirait de son royaume numérique saturé de calcul : « Car l’auto, l’automobile, est ce qui nous protège, nous donne un sentiment d’identité et de plénitude, d’autonomie et d’indépendance, mais aussi ce qui nous empêche de faire l’expérience des événements – et l’événement c’est, à mon avis, cette chose qui interrompt la répétition du même, et que recherche en définitive Eric Packer. » Dans ce voyage d’une seule journée, on observe l’auto-immunité au travail, le sentiment d’appropriation et de maitrise du héros ayant atteint un degré tel, que le corps doit retourner ses défenses contre lui-même, s’exposer afin de sortir de sa pétrification, la bêtise n’étant peut-être que le devenir-chose du vivant.

D’une autre manière, Marc Perrin nous fait voyager dans la tête de son héros spinoziste Ernesto (Spinoza in China – 3 journées dans la vie d’Ernesto) à qui il arrive de « […] comprendre comment nous sommes nous-mêmes les producteurs de l’enfermement dont nous affirmons subir l’oppression, et, comprendre, oui, comprendre : qu’une libération durable ne passe pas par une action qui nous permettrait de sortir de, mais : passe par une décision très simple : cesser la production de l’enfermement. Alors évidemment, cesser une production ça fait toujours un petit peu mal. Et pourquoi ça fait toujours un petit peu mal ? Ça fait toujours un petit peu mal, parce que produire, ça fait toujours un petit peu jouir. Même si c’est une toute petite jouissance qui est produite, c’est une jouissance qui est produite. Et cesser de jouir. Oui. Cesser de jouir même d’une toute petite jouissance ça fait toujours un petit peu mal. »

Contre le devenir chose, comme nous le montre Flore Garcin-Marrou (Pas si bête la marionnette !), le théâtre nous apprend plutôt à jouer des répétitions qui nous agissent, s’écartant de la bêtise de croire à notre liberté souveraine : « Schönbein apparaît en sirène, femme-poisson où l’humain, la bête, la marionnette inter-agissent sans qu’aucun ne conserve bien longtemps le pouvoir. À la limite de l’humain, Schönbein se fait aussi mécaniques, lignes, matériaux, créature mécanomorphe : il ne s’agit plus d’un pouvoir souverain exerçant une domination sur un objet, mais d’un effet-retour constant entre la marionnette et son corps. »

Le devenir chose du vivant aurait ainsi partie liée avec la problématique de la souveraineté qui entraîne également la pétrification des êtres qui passent sous son joug, sorte de « modèle autopsique » mettant en jeu la curiosité d’après Derrida, et qui mêlerait voir, savoir, pouvoir, et structure théorico-théâtrale : « l’inspection objectivante d’un savoir qui précisément inspecte, voit, regarde l’aspect zôon dont la vie et la force ont été neutralisés. »

Nous avons choisi pour ce numéro une image de l’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel, portant dans ses bras un loup empaillé, symbole pétrifié de la bête souveraine. Figé tout en étant paradoxalement dans une posture de puissance, l’animal semble marcher tête haute, tout en étant porté par une humaine (quant à elle, bien vivante), qui marche pour de bon et tête haute également, l’arrogance pointant jusque dans le reflet de ses lunettes de soleil. Et cette espèce de double posture, comme deux puissances qui s’étagent, un mort sur une vivante, donne cet effet grotesque où la souveraineté parait aussi bête que comique.

Maude Felbabel, jeune artiste plasticienne, a nourri une fascination pour les animaux qui oriente depuis quelques années son travail par des Rencontres avec un taxidermiste, dont l’activité quotidienne interroge ces mêmes représentations entre le mort et le vivant.

Ces rapports avec les animaux nous rappellent que nous les avons mis sous notre tutelle, et que notre mode de vie technique les menace de façon permanente. Heureusement, quelques voix se sont levées dès l’Antiquité contre le sacrifice rituel et l’alimentation carnée pour « la coexistence illimitée, surmontant l’amour préférentiel et l’empathie ciblée, en vue de s’initier à une forme surhumaine de solidarité inter-animale. […] seul le droit, et non plus seulement les sentiments d’empathie, peut garantir une forme de protection aux êtres vivants pris dans le processus de marchandisation », voix dont le philosophe allemand Peter Sloterdijk se fait l’écho dans l’article qui ouvre le numéro (Des voix en faveur des animaux), traduit de l’allemand par le philosophe spécialiste de l’écologie et de la question animale Stéphane Hicham Afeissa.

Ce nœud complexe de concepts philosophiques et de propositions politiques originé par la réflexion autour des bêtes et de la bêtise, s’est compliqué ultérieurement dans le cours de l’élaboration du numéro, d’une part, par une réflexion sur l’esthétique, et, d’autre part, par l’irruption de multiples animaux, de « bêtes » dont la réalité déborde de tous côtés les concepts, « bêtes » présentes de plus en plus dans l’art, dans le design, dans les recherches de terrain. Dans son article sur Les Ambassadeurs, qui commente le travail artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel, et l’inscrit dans le bestiaire fabuleux des édifices de la ville de Dijon, l’historienne et critique Martine Le Gac fait ainsi défiler devant les yeux des lecteurs une chouette, une chauve-souris, des loups et des perroquets, des animaux domestiques, sauvages et fantastiques, des animaux culturels et des animaux ambassadeurs, que l’art n’a jamais cessé d’interroger, de représenter et d’utiliser pour nourrir l’imaginaire collectif à travers les siècles, même quand le discours philosophique s’efforçait (de façon sacrificielle, comme nous l’a si bien montré Derrida) de les exclure pour laisser la place à l’humain et aux puissances prétendument exclusives du logos.

Dans Toujours la vie invente…, Manola Antonioli évoque la question du biomimétisme. Si les  designers, les architectes et les artistes se sont toujours tournés vers la nature pour imiter la beauté de ses formes et s’en inspirer, le biomimétisme cherche aujourd’hui à observer la nature pour inventer des solutions écologiques aux problèmes qui se posent dans les domaines les plus divers (l’agriculture, l’informatique, la science des matériaux, l’industrie) et pour développer des nouvelles interactions entre l’homme et ses environnements, animaux, végétaux et techniques.

Toujours dans le domaine du design, Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand présentent leur travail autour des animaux qui a donné lieu à l’exposition « Les Androïdes rêvent-ils de cochons électriques ? » dans le cadre de l’édition 2013 de la Biennale internationale de design de Saint-Etienne 2 : animaux qui vivent sur les terres contaminées dans la zone interdite autour de Fukushima, production d’animaux mécaniques et inquiétants, propositions d’interventions numériques susceptibles d’adoucir les conditions cruelles de l’élevage industriel, autant de pistes pour imaginer de nouvelles relations entre l’homme et le vivant (Porcs en parcs). Virginie Mézan-Muxart et Gaëlle Caublot nous présentent la figure méconnue du Médiateur Faune sauvage, qui sert de « passeur » entre les humains et des animaux (« intrus-artistes ») qui demandent à partager les maisons et les territoires, suscitant des craintes ou des rejets ou, à l’inverse, en poussant les habitants à aménager leur espace pour accueillir ces nouveaux hôtes.

Jean-Philippe Cazier en faisant la recension de l’ouvrage Le parti-pris des animaux raconte la démarche de l’auteur Jean-Christophe Bailly : « Il s’agit d’ouvrir des perspectives à l’intérieur du monde et de la pensée qui incluent les animaux comme des intercesseurs pour un monde tel que nous ne le voyons pas et une pensée telle que nous ne l’éprouvons pas. Bailly regarde les animaux au plus près de l’expérience : le silence des animaux, leur sommeil, leur vol, la respiration des animaux, leur façon de suivre une piste, de se dissimuler, de construire un territoire. Par cette approche empirique, il s’agit de “suivre leurs lignes et d’élargir par là même notre propre appréhension et nos propres modalités d’approche”, c’est-à-dire de trouver avec les animaux les conditions d’une pensée autre, d’une autre façon d’être au monde, avec le monde. »

Tous ces parcours entre les bêtes et la bêtise, la philosophie et la politique, l’homme et les animaux, nous embarquent (comme l’écrivent Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand dans leur article) « dans une mise en cause profonde de ce qui fait les contours et la substance du contemporain. Une révolution copernicienne de la pensée qui vous oblige simultanément à regarder derrière vous et à vous projeter, inquiets, vers le monde qui se profile. »

Manola Antonioli et Elias Jabre

La disparition de l’écriture manuscrite ou la folie de l’ordinateur portable

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L’écriture date de plusieurs milliers d’années et remonte aux temps les plus lointains de l’histoire de l’humanité. Elle fut un facteur fondamental dans l’évolution des sociétés. Sans l’écriture, l’homme n’aurait pas pu évoluer comme il l’a fait jusqu’à aujourd’hui.
Outil de conservation des connaissances, l’écriture permet la transmission des savoirs au fil des générations successives. Apprendre à écrire, surtout dans notre société actuelle, est aussi important que de savoir parler notre langue maternelle, et accessoirement de connaître des langues étrangères. Or, depuis l’avènement de l’informatique, l’écriture manuscrite a pris une moindre importance au profit de l’écriture sur clavier, que cela soit sur un ordinateur portable ou fixe ou sur un smartphone.
Lorsque de nos jours vous assistez à un cours en amphithéâtre, vous constatez que plus de la moitié des étudiants prennent des notes à l’aide d’un ordinateur portable, et que de plus l’enseignant n’écrit pas sur un tableau mais présente des diaporamas très souvent réalisés avec Powerpoint.
Cette constatation nous amène à nous poser de nombreuses questions quant au devenir de l’écriture manuscrite. Apprise à l’école primaire, l’écriture manuscrite fait partie des apprentissages fondamentaux que tout écolier doit connaître. Et pourtant certains responsables de l’Éducation Nationale parlent d’introduire les tablettes et les ordinateurs à l’école primaire. Que deviendrait cette école si dès le plus jeune âge on apprend aux enfants à écrire à l’aide d’un ordinateur plutôt que de leur faire prendre des notes en écrivant sur des cahiers ?
On voit ici très rapidement apparaître les paradoxes que fait naître l’informatique et son utilisation abusive. Un enfant qui apprendrait à écrire sur un ordinateur ne serait plus capable d’écrire une simple phrase sur un bout de papier.
La situation peut sembler caricaturale et pourtant la plupart des étudiants actuels prennent des notes dans les cours en se servant d’un ordinateur portable, avec toutes les contraintes que cela comporte. La numérisation de la société a abouti à des excès dont on ne prend pas réellement conscience. Le courrier postal est en chute libre au profit de la communication par courrier électronique. Presque plus personne ne tient une correspondance par la voie du courrier postal. Nous en sommes arrivés à une aberration qui ne semble pas fléchir. Si cela continue, la fabrication d’ordinateurs portables va devenir la plus grande industrie parmi tous les secteurs de la production, et nous serons tous condamnés à utiliser ces ordinateurs pour la moindre tâche quotidienne.
En anticipant un peu les choses, un individu sans ordinateur reviendrait à l’âge préhistorique où n’existait pas l’écriture.
Nous nous dirigeons sans y prendre garde vers un point de catastrophe où toute la société informatisée va s’écrouler comme un château de sable sous l’effet d’une vague violente. Notre dépendance à l’égard de l’informatique va devenir telle, que la moindre panne d’électricité sera quasiment mortelle pour une très grande partie de la population.
Mais il n’y a pas qu’une panne d’électricité qui peut avoir de fâcheuses conséquences pour les individus. Il va se produire un autre paradoxe qui est que posséder un ordinateur sera plus important que de se nourrir. Déjà, on ne peut plus trouver un emploi sans utiliser un ordinateur. C’est dire jusqu’à quel point de dépendance nous en sommes arrivés. Ainsi une personne sans ordinateur est systématiquement exclue du marché du travail. L’informatique, de ce fait, fabrique de l’exclusion plus qu’elle ne libère les hommes.
Par ailleurs, dans un avenir proche, savoir écrire sur une feuille de papier ne sera plus d’aucune utilité si l’on ne possède pas un ordinateur. En cela, comme l’écrivait Edgar Morin, « nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe. »

© Serge Muscat – novembre 2015.

Publié dans la revue Infusion, novembre 2015 et la revue Chemin faisant, novembre 2015.

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La baguette magique du « tout-connecté ». Conférence de 30 minutes sur les illusions et les potentialités du big data.

La vie est un rêve

De partout les hommes nous parlent de réalité. J’ai tant entendu ce mot que j’ai fini par y croire parfois. Pourtant, je sais bien que la réalité n’existe pas, qu’elle est fugace et insaisissable. Vouloir croire en une quelconque réalité c’est encore et encore se bercer d’illusions. Si la réalité existait, depuis que l’humanité existe nous aurions fini par la trouver. Comment percevoir le réel alors que nous sommes nous-mêmes producteurs de cette réalité ? Le principe de réalité dont parle Freud est une illusion de plus sur le grand tableau des chimères. Chacun porte en soi une réalité qui est la seule à exister. Toute production matérielle est la projection d’une réalité individuelle. La nature nous a fait imparfaits et incapables de voir le réel. Et pourtant l’on tue au nom de ce réel qui existerait. L’école est faite pour nous apprendre une réalité que l’on imposera ensuite à des gens dans le monde du travail. Toutes les violences sont faites au nom de la réalité. C’est au nom du réel que les hommes se font la guerre. C’est à cause d’une certaine réalité que des hommes meurent de faim et de soif. C’est à cause d’une certaine réalité que des gens vivent dans la rue. Le principe de réalité énoncé par Freud est avant tout une réalité bourgeoise qui fait que des hommes sont dominés par d’autres hommes. Et cette réalité n’a rien d’universel.
Ce n’est pas uniquement le réel qui change, mais également nous-mêmes. Le réel s’évanouit selon l’heure de la journée, selon où nous en sommes dans notre vie, selon le lieu où l’on se trouve et dépend de mille autres facteurs qui font que nous ne percevons jamais la réalité.
La réalité n’est-elle pas celle de l’artiste qui propose une vision de ce que nous ne voyons pas toujours ? La réalité c’est aussi celle du poète qui nous fait vivre des sensations personnelles qui sont le propre de chaque homme. Dans l’impossibilité de tout vivre, nous sommes amputés du réel. La réalité est toujours en devenir, jamais atteinte ; elle fuit comme la ligne d’horizon. Les professionnels de la réalité envahissent les médias en nous disant sur un ton péremptoire ce qu’il en est exactement de la réalité du monde. Le réel est caché, masqué sous un vernis de fausse objectivité. Il n’y a que des points de vue, des angles d’approche, des discours personnels qui n’ont aucune valeur de vérité. Le réel c’est chacun de nous, pourrait-on dire. On ne perçoit la réalité qu’à partir de schémas théoriques et d’expériences antérieures. Or chaque expérience est unique, et de ce fait il n’y a pas de réalité universelle.

La saleté

Les maniaques voient de la saleté partout. Est-ce une réalité ? Est-ce une illusion ? La poussière est ce qu’il y a de plus répandu sur la planète. Tout n’est en fait que poussières. Et il est bien difficile de dire s’il y en a de trop sur une quelconque surface.
Le nettoyage est l’art de ceux qui n’ont rien à faire dans la vie. Enlever la poussière occupe pleinement leur temps libre et donne une sorte de sens à leur vie. Faire le ménage peut devenir une activité passionnante pour qui est habité par le rien. Un coup d’éponge par-ci, un peu de javel sur le lavabo et le monde devient beau…
Le ménage est caractéristique de la société occidentale dans laquelle tout doit briller. C’est ce scintillement qui donne à la vie une signification possible. Les paillettes ont encore beaucoup d’avenir dans notre monde d’écrans. Les reflets d’une vérité factice transitent sur les réseaux de la planète et imbibent les cerveaux mous qui attendent une perpétuelle nouveauté. « Il faut que ça brille ! » Tel est le leitmotiv de notre univers propre et pelliculé.
La saleté n’a pas sa place dans une société dans laquelle tout est aseptisé et où le bonheur est vendu sous cellophane. Le progrès fait partout régner la couleur blanche, et le monde ressemblera bientôt à une salle d’hôpital qui finira par tous nous accueillir…

Le monde clignote

Notre univers est celui de l’interpellation. De partout ça clignote. La marchandise nous laisse sans repos. De toutes ces choses à acheter, nous hésitons entre le bleu et le rouge. Que choisir dans cette profusion du toujours plus ? Ça gonfle, ça enfle, ça grossit, ça déborde comme un évier bouché par la saleté, par cette pourriture qui envahit la planète. Et ça clignote de plus en plus, nous intimant de regarder à droite, à gauche, sur les écrans où s’agitent des hommes et des femmes dont la raison d’exister reste un perpétuel questionnement.
La science progresse nous dit-on. Oui, les machins sont de plus en plus machinés, et ça bricole dans le gadget toujours plus sophistiqué. Les lumières sont là pour nous dire que nous avançons. L’homme s’arrache à la Terre après avoir rampé et mordu la poussière. Quelques uns rampent encore en invoquant un quelconque Dieu qui détiendrait le savoir suprême. Mais dans l’ensemble ça évolue. Nous arrivons à faire de petites prédictions météorologiques sur quelques jours, ce qui n’est déjà pas si mal.
Villes de lumières, les mégawatts sont produits en surabondance. Paradis de l’électronique où tout se déclenche par effleurement sur un écran de téléphone. Monde de l’ubiquité où l’on est partout et nulle part à la fois. Fluidité et communications ininterrompues sur la toile qui devient toujours plus complexe. Ça parle de tout, de rien, dans la solitude familiale. Les enfants font leur première crotte bien dure et tout le monde est content. Car les enfants ça chie en plus de faire des sourires. Et ça vous reproche ensuite d’être venus au monde.
L’électrostatique et le magnétique ont pris le dessus sur la roue posée au sol. Désormais tout se déplacera sans contact, dans une virtualité sans limites. Montagnes, forêts, déserts et même la mer seront franchis sans aucune résistance. Mondialisation parfaite où l’architecture sera identique sur tous les points de la planète. Villes-monde jusqu’à faire une seule et même ville. Les arbres pousseront-ils encore dans ce nouveau décor ? Nos ordinateurs restent incapables de prévoir l’avenir au-delà de quelques jours. Quant aux humains ils ne voient pas plus loin que le mois prochain. Le bonheur sera obligatoire et l’on aura un permis de bonheur à points. Qui ne sera pas heureux ira dans un camp de rééducation au bonheur tenu par des psychiatres diplômés et assermentés. C’est qu’on ne plaisante pas avec le progrès. Tout est étudié avec minutie, jusqu’au moindre détail.
Les objets connectés envahissent notre plus banal quotidien. Ça clignote sans cesse dans les usines à recycler la matière. L’antique espèce ouvrière a été remplacée par des ingénieurs, tant la complexité de notre monde a progressé. L’ouvrier est devenu inutile. Il reste parmi les populations minoritaires de la société, habitant les lointaines banlieues où ne sont rassemblés que des immigrés. Ça clignote aussi dans les bas-fonds de la misère. La bourgeoisie a triomphé. C’était une évidence sans le moindre doute possible.

Ça clignote aussi parfois dans le ciel. Des étranges couleurs nous font signe sans que l’on sache très bien ce que c’est. Les uns appellent cela OVNIS, d’autres appellent cela phénomènes météorologiques.
Il arrivera un moment où la Terre sera saturée de clignotements. Il sera alors pour nous l’heure de partir ▪

© Serge Muscat – Juillet 2015.

Le selfie comme réaction au vide contemporain

(English)

Depuis l’avènement de la photographie numérique, rien n’est plus simple que de faire des images. Avec un simple téléphone portable s’ouvre l’univers de la prise de vue. Et dans ce foisonnement photographique est apparu le « selfie ».
Le selfie (ou autoportrait réalisé à partir d’un appareil photo) est le symptôme d’une époque où tout le monde devient star (en écho aux émissions de télévision où l’anonyme devient une star amateur) et où règne un vide caractéristique de ce début de XXIe siècle. Déjà Gilles Lipovetsky en parlait dans les années 80 avec son ouvrage L’Ère du vide où il remarquait que la société post-moderne est caractérisée « par un désinvestissement de la sphère publique » et par un hédonisme dont Michel Onfray se fait le porte-parole.
Dans cet amour de soi inconsidéré a fleuri sur les réseaux sociaux le selfie que presque tout le monde pratique, jusqu’aux plus hautes sphères de la société. Le selfie comme néo-individualisme représentant une perte presque totale du sens du social, dans une concurrence entre les individus toujours plus exacerbée. S’afficher sur Facebook à l’aide d’un selfie est devenu une activité à laquelle participent des millions de personnes. Si Freud était de notre époque, il regarderait avec perplexité cette masse d’individus qui se comportent comme des Narcisse à la puissance X.
Le selfie est l’image renvoyée par un miroir techno-scientifique révélant une hypertrophie du Moi. Se profile alors un monde où les individus deviennent irresponsables et où tout acte devient un jeu. Le selfie s’incorpore parfaitement dans la suite interminable des « jeux concours » où les heureux gagnants obtiennent très souvent un séjour dans un lieu isolé, comme par exemple une île, symbole d’un narcissisme antisocial.
D’autre part la pratique intensive du selfie serait pour leurs auteurs une manière de se rassurer face à l’éclatement des liens sociaux dans notre société de compétition. De plus, des chercheurs ont mis en évidence la relation entre la sexualité et la production d’images de soi. Plus la sexualité d’un individu serait faible, et plus il mettrait des « égoportraits » sur les réseaux sociaux. Le selfie est donc le révélateur d’une crise contemporaine entre les sexes, où l’on passe plus de temps à mettre des photos en ligne qu’à s’adonner à des jeux érotiques.
Combien de temps durera cette « mode » sur les réseaux sociaux ? Il est impossible de le dire avec précision. Nous pensons cependant que le selfie est encore promis à un bel avenir ■

© Serge Muscat – Juillet 2015.

Le goût de l’ancien

Le goût du vieux chez autrui m’a toujours paru incompréhensible. Il y a un certain snobisme éculé à parler de l’ancien ; comme si l’ancien était un paradis perdu que nous ne pourrions retrouver. Les meubles louis XV ne sont esthétiquement pas plus beaux que les meubles d’un designer français du XXIe, pour n’en citer aucun.
Ce tic bourgeois qui consiste à ne jamais vivre avec son époque, à écouter de la musique datant de trois siècles, de se meubler avec deux siècles de retard et de regarder des films des années 60 m’a toujours exaspéré. C’est insinuer que le présent est médiocre et que nous vivons une époque décadente. Le présent est vécu comme une vieillesse stérile qui n’engendre rien. Ceux qui pensent cela sont déjà vieux avant d’avoir vécu. Si philosopher est apprendre à mourir, cela ne veux nullement dire qu’il faille mourir prématurément. Et c’est pourtant ce à quoi procède le culte de l’ancien. Le culte de l’ancien nie la vie présente, comme ces professeurs dont le discours ne laisse transparaître aucun élément de la vie contemporaine. Comme si leur parole émanait de nulle-part, d’un lointain passé n’interférant pas avec le présent, ce passé que Nietzsche critique avec virulence. Si les solutions se trouvaient dans le passé, nous n’aurions pas besoin d’ausculter le présent pour progresser. Nous avons tellement cherché à creuser ce passé, qu’il nous reste à présent derrière nous de gigantesques chantiers où ne règnent que le désordre et le chaos.
Croire qu’il existe un âge d’or du passé est un leurre total. L’histoire fonctionne par retours en arrière ; et il se peut bien que notre présent actuel soit considéré dans un siècle comme étant un âge d’or. C’est la fascination pour le passé qui nous pousse à marcher à reculons. En même temps que nous sommes tiraillés par le futur. Et l’homme est écartelé entre ces deux tendances. Ce qui fait qu’il conserve toujours une part d’anachronismes ∎

RMLL 2015

Cette année les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre se dérouleront à Beauvais. A l’heure où le capitalisme se déchaîne pour aliéner toujours plus les individus, il est important de maîtriser totalement les outils de communication afin de pouvoir contrer l’idéologie libérale. Ces outils de communication passant par l’informatique, il est urgent de contrer le logiciel propriétaire par le développement du logiciel libre. La totalité des systèmes d’exploitation propriétaires contiennent des malwares pour nous espionner en permanence. Seul GNU/Linux est exempte de ces malwares. Le problème est que la majorité de la population n’en prend pas conscience et qu’elle se fait avoir par les publicités tapageuses de Microsoft, de Google ou autres producteurs de logiciels qui ne sont pas libres. La surveillance de toutes nos pratiques avec l’outil informatique est une menace pour nos libertés. Pour réagir à cela, la seule solution est de répandre des logiciels qui soient totalement libres afin d’obtenir une transparence intégrale sur ce que font nos ordinateurs.

Comme les autres années, ces RMLL 2015 sont l’occasion de prendre connaissance de ce qui se fait dans le monde du Libre.

Contre-plongée sur « L’âge d’homme », de Michel Leiris.

Avec l’âge d’homme, nous sommes confrontés à une sorte d’écriture morale architecturée sur les fondations de l’autoportrait, ce genre paraissant être le lieu de prédilection de Leiris. Autoportrait que l’on pourrait qualifier d’incisif par les traits réalistes que l’on y trouve. Mais peut-être devrais-je parler seulement « d’effets de réél » plutôt que de traits réalistes. Car en littérature, il ne peut y avoir que des effets de réel pour tenter d’approcher cette réalité dont nous parle Michel Leiris dans la préface de son ouvrage. (suite)

It’s not straight

(French version)

Every day it tilts a little more. It’s been tilted since before my birth. It’s true that the Earth is round, and eventually we’re going to end up slipping. But even so. It’s tilting more than usual.

The junkie shooting himself up, him, he’s lying down. In front of him : the television, on the screen of which we see a man standing up straight. Always stand up straight; even as we stumble; this is something we must understand very early…

I am neither the man on the screen, nor the junkie in front of it. And yet I feel that it is tilting, that it’s all going to end up tipping over, like you’d tip out a box of toys to display them on the floor. It can’t last forever, all this logic in the chaos, these ever square walls while throughout infinity black holes devour each other. Why is the straight line the shortest path, when everything in our universe is curved? The junkie’s thought travels full circle and comes back to itself. It just keeps looping, passing through the same starting point. In front of the television, he sees shadows moving. He cannot determine in which direction these shadows are going; as they seem to return perpetually to the centre of the screen. They seem to be moving whilst staying still. After all, that is what televisions do: don’t move, stay still, create social order.

The junkie then imagines millions of people all sitting in an armchair or on a sofa at the same time, staying still, with a glassy eyed look. He doesn’t really know what time it is. Then he tells himself he is simply no longer in time. Through the window, he thinks he sees cranes circling. The world shifts whilst staying still. However everything moves in the same unknown direction. Then everything ends up tilting; and collapsing…

We find ourselves on all fours, as we were as a baby. Lying down in the pram, lying down in the coffin, we always end up tilting. With or without gods, we always bite the dust to end up in the state of balls or micro-spheres that are found in cremation powder, or the fine sand of a beach

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Une étoile filante

(English version)

 

Je la vis tomber du ciel. Belle et lumineuse, elle ressemblait à une grande étoile de mer. Je me baissai puis la pris dans ma main. A mon grand étonnement, je m’aperçus qu’elle bougeait légèrement.

_ J’ai fait un long voyage épuisant pour venir jusqu’à toi, me dit l’étoile. Les nuits étaient d’une obscurité effroyable et les soleils peu nombreux. J’ai d’ailleurs la sensation d’avoir perdu un peu de ma lumière.

_ Je trouve que tu es encore très belle et étincelante. Ce n’est pas comme moi dont la lumière se trouve à l’intérieur et avec laquelle il ne m’est donc pas possible d’éclairer mon chemin. J’ai marché durant des heures, des mois et des années dans la tristesse, avec l’espoir que tu viendrais à ma rencontre. Dans l’obscurité, tellement tu étais lointaine, je me cognais contre tous les obstacles, même si parfois je croyais savoir où j’allais. Et tu ne t’apercevais même pas de mes tâtonnements.

_ Je cherchais à comprendre.

_ Il est parfois nécessaire de ne pas chercher à comprendre pour justement mieux comprendre les choses.

Toujours dans ma main, elle doubla brusquement de volume en modifiant légèrement sa forme, devint plus lourde, puis, tout en se métamorphosant, sauta pour atterrir alors sur le sol en apparaissant dans sa vraie physionomie.

_ Je ne me lasserai jamais de te regarder, lui dis-je avec un léger sourire cependant empreint de gravité.

_ Même lorsque ma lumière sera proche de rejoindre l’obscurité ?

_ C’est sans importance. Je serai moi aussi proche de l’obscurité. Ce qui fait que je percevrai mieux ta lumière que sous un ardent soleil.

J’aimais en elle le blond discret de sa chevelure qui était en parfaite harmonie avec la couleur de ses yeux. Son visage était d’un paisible sérieux d’où émanait le rayonnement de l’intelligence. Je ne savais pas grand chose d’elle et pourtant je l’aimais. Aussi m’ouvrais-je à elle comme si nous nous connaissions depuis toujours. Sous sa clarté j’avais enfin la délicieuse sensation de ne plus être seul. Elle était mon œuvre d’art vivante faite pour me tenir compagnie. Et le bonheur irradiait tout mon être.

_ Lorsque, de là-haut, j’apercevais la lumière de ta fenêtre, je me demandais à quoi tu pouvais bien penser. Du ciel, je n’avais d’yeux que pour cette minuscule lumière perdue au milieu des milliards de points lumineux.

Elle prit alors ma main. Je sentis une étrange sensation se transmettre de mon bras au reste de mon corps.

_ Tu aimerais partir en voyage avec moi? me demanda-t-elle.

_ Je ne désire qu’une seule chose : être avec toi.

_ Alors viens.

Nos deux corps s’illuminèrent soudain, puis nous traversâmes le ciel en laissant derrière nous une longue trainée lumineuse.

Deux amoureux allongés dans l’herbe se regardaient en silence. Tout à coup elle leva les yeux et dit:

_ Regarde comme c’est joli, il y a deux étoiles filantes qui passent dans le ciel.

 

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Copyright  2000 Serge Muscat

Publié dans la revue Inédit n°143, juin 2000 (Belgique).

 

 

Du gramophone à l’ordinateur

(English version)

DU GRAMOPHONE A L’ORDINATEUR

Une odyssée de la mémoire

Par Serge Muscat

 

Durant des siècles, l’écriture, la peinture et la sculpture furent les seuls média pour conserver les traces du passé. Cette très longue période fut ce que l’on pourrait appeler « la période du silence ». Puis, au début du XXe siècle, les inventions de l’enregistrement sonore, photographique et cinématographique ont totalement modifié les comportements culturels de nos sociétés.

Pendant la première moitié du XXe siècle, les différentes technologies de conservation des informations ne relevant pas de l’écriture furent totalement différenciées et indépendantes. La photographie et le cinéma utilisaient du bromure d’argent, et les enregistrements sonores utilisaient des bandes magnétiques pilotées par un système électronique à lampe, puis à transistor analogique. Et aucune convergence n’existait entre ces diverses technologies. Puis à la fin du XXe siècle apparut l’invention de l’informatique. Grâce à cette technologie, tous les supports d’informations se retrouvèrent réunis en un seul. L’informatique est donc devenue un « hypermédia ».

Face à cette capacité de rassembler tous les média en un seul, un certain nombre de questions apparaissent à présent. La mémoire du passé étant dépendante des technologies électroniques et des logiciels qui les accompagnent, comment envisager le stockage et la diffusion de ces informations, alors que la plupart des technologies de l’informatique sont verrouillées par des brevets? L’importance capitale de pouvoir accéder à cette mémoire du passé sans dépendre des entreprises qui détiennent les brevets permettant de fabriquer les équipements aptes à décoder ces informations provoque de nombreux conflits.

Jamais autant qu’aujourd’hui ne s’est posé le problème de la conservation et de la restitution des informations stockées sur les ordinateurs. La plupart des logiciels produits étant des logiciels brevetés, toute indépendance à l’égard de l’information est par conséquent impossible. Nous sommes arrivés à un stade de la numérisation de l’information où nous ne reviendrons pas en arrière. Il est donc très important d’acquérir une indépendance pour la conservation de notre histoire.

Depuis l’invention du magnétophone et de la caméra, nous avons pu conserver des archives sonores et filmiques de notre société. Ces inventions ont considérablement élargi le champ historique autrefois cantonné aux documents écrits. Avec l’invention de ces technologies, la culture orale est devenue une sorte de culture « orale-écrite »ne subissant plus les déformations de la culture orale initiale de jadis, où l’on transmettait les récits de génération en génération de bouche à oreille.

Toute la richesse de ces archives passe désormais par le filtre de l’informatique pour être consultée. Le risque est donc par ailleurs important de voir se volatiliser des informations précieuses que le livre ne peut pas transmettre. La poésie sonore serait par exemple impossible à transcrire sur un document imprimé étant donné qu’elle fait souvent appel à des sonorités qui ne relèvent pas du langage conventionnel. La possibilité de conserver le discours oral dans sa forme première est un progrès considérable dont nous ne prenons pas assez conscience dans notre vie quotidienne. Si le magnétophone avait existé à l’époque de Socrate, probablement le comportement des individus aurait été différent, mais nous aurions également une approche totalement différente de la recherche philosophique.

Si il y a eu une préhistoire, puis avec le document écrit une histoire, avec l’enregistrement sonore et vidéo nous sommes entrés dans une nouvelle histoire qui nous permettra de bien mieux comprendre le sens de nos actions passées, de nos passions et de nos erreurs.

© Serge Muscat, janvier 2008.

La ville

Elle ne s’essouffle jamais. La ville est cet ensemble où naissent et renaissent, dans un perpétuel tourbillon, de bétonneuses infatigables, les bâtiments de chaque époque. S’y perdre, comme le faisaient les situationnistes, dans le dédale des rues, jusqu’à avoir le vertige de se retrouver dans un ailleurs, où plus rien ne nous semble familier. Partout des traces de vies passées, sans que rien ne puisse revenir de ces instants fugaces dont il ne reste que poussière. (suite)

Du casse-briques au casse-pipe

C’est avec le cœur battant que je me rends au magasin où brillent les premières consoles du jeu de casse-briques. Du haut de mes treize ans, je regarde le fascinant boitier noir. Cet étrange objet me parait venir du futur. Ce futur des films de science-fiction qui me font tant rêver lorsque je vais au cinéma.
Le vendeur est au bout du comptoir, occupé à renseigner des clients. Tout près de la console se trouve un écran de télévision. Il semble éteint. Je m’approche et observe avec attention la console. Sur la surface de plastique noir sont incorporés plusieurs boutons, avec un interrupteur où il est inscrit : on/off (suite).

« Vous reprendrez bien un peu de capitalisme? »

Voici un article de Karl Aberstoen dont la lecture est intéressante concernant notre société actuelle au capitalisme triomphant. D’un clic de souris, l’homme provoque une famine à l’autre bout du monde en jonglant avec la bourse. Époque des drones où l’on tue à distance.  Aussi nous posons-nous la question: « De quoi demain sera-t-il fait? » .

Avoir les tuyaux plus gros que la tête

En ce début de XXIe siècle, lorsqu’il s’agit de théories de la communication, les journalistes font souvent un parallélisme avec la plomberie, en parlant de « tuyaux ». Ces fameux tuyaux grossissent de jour en jour en même temps que les flots d’informations publicitaires. Cependant ces tuyaux ressemblent plus à un tout-à-l’égout qu’à une canalisation d’eau potable. Il en émane des odeurs fétides sous le signe de la société du spectacle.

Dans ces tuyaux, qui au départ étaient faits pour la communication entre universitaires et chercheurs, s’est insidieusement infiltrée la télévision. D’autre part, avec Internet, la publicité entre par effraction dans notre messagerie jusqu’à envahir tous les ordinateurs de la planète. Elle fait mille fois mieux que les antiques services postaux. Nos rêves sont à présent peuplés de publicités qui hantent notre esprit comme d’interminables cauchemars. Les escrocs « spécialistes » du ramonage font pâle figure face aux centaines de mails déversés chaque semaine dans nos messageries en nous promettant le bonheur en échange d’un numéro de carte bleue. Si l’on devait consommer ne serait-ce qu’un dixième de tout ce qui nous est proposé, nous n’aurions pas assez de temps pour jouir de cette masse de produits. Comme une oie que l’on gave pour son foie, les publicistes voudraient nous gaver de pacotilles jusqu’à vomir pour enrichir des actionnaires masqués.

Société de l’information qui pousse l’homme au suicide tant l’électrochoc informationnel met son esprit en déroute. Planète entière connectée sur le néant de fictions inabouties. Les tuyaux ne semblent jamais assez gros pour faire circuler cette masse pâteuse et dense. Désormais, dans les appartements, on consacre un pan de mur entier pour la fixation d’un écran géant qui envahit la conscience avec ses décharges d’images à répétition. Beaucoup d’accidentés sur ces autoroutes de l’information. Dévastation de l’inconscient qui produit des individus qui ne sont plus maîtres d’eux-mêmes

Etude de l’INSERM sur l’impact de la télévision sur les enfants

 

Voici résumé en deux séries de dessins l’impact de la télévision sur les enfants. Il y a de quoi s’inquiéter… Quant aux individus adultes qui regardent la télévision environ quatre heures par jour, on peut imaginer ce que cela produit sur leur psychisme.

Le passage de l’unicité à la reproductibilité

Depuis les débuts de la civilisation jusqu’au XXIe siècle, nous sommes passés de la fabrication d’objets uniques à la fabrication d’objets en série, cette dernière constituant la culture dite de masse. Dans ce passage du singulier au multiple, Walter Benjamin fut un fin observateur du bouleversement qui était en train de se produire à son époque. Comme il l’écrit, « avec la gravure sur bois, on réussit pour la première fois à reproduire le dessin, bien longtemps avant que l’imprimerie permit la reproduction de l’écriture.(suite)