Accélération, innovation et idéologies de la technique

« Tout ce qui dégrade la culture,

raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. »

(Albert Camus)

Parler d’innovation pourrait se faire sous l’angle de l’accélération. En effet, par certains côtés, innover c’est aussi apprendre à gagner du temps. Ainsi l’homme construit des machines qui exécutent des tâches plus rapidement qu’il ne le peut lui-même. Cette accélération pourrait lui procurer du temps libre, mais en fait l’homme travaille autant que sans les machines, en espérant faire plus de profit. Le gain de temps revient à gagner plus d’argent. Les sociétés capitalistes choisissent l’option financière à la place du temps libre. La frénésie de la production (même si les produits finissent rapidement dans la poubelle) est le choix que font tous les pays développés.

La promesse jamais tenue d’éternité

Que se cache-t-il derrière cette course effrénée au profit ? On pourrait penser que le désir de vivre de multiples vies soit le moteur de cette course folle, ou que la compétition pour pouvoir rester sur place sans reculer sont les critères déterminants de l’accroissement de la vitesse. Mais derrière des réponses anthropologiques comme celles que formule Hartmut Rosa1 dans son livre intitulé « Aliénation et accélération », il y a peut-être le désir de dépasser notre finitude. Il est d’autre part apparu une croyance en la technique comme en une nouvelle divinité. Mais la technique génère elle-même ses contradictions. Avec nos machines toujours plus puissantes, les problèmes humains resurgissent. La technique est même la source de nombreuses difficultés. Comme le disait Paul Virilio, le chemin de fer a inventé le déraillement. Et l’innovation crée sans cesse de nouveaux problèmes qu’il nous faut tenter de résoudre.

Il y a quelque chose d’autre qui nous pousse à vouloir toujours améliorer l’existant. Et ce quelque chose déborde très vite les questions d’innovation au sens strict.

Les contraintes physiques et biologiques

Ce qui anime le changement est également lié aux caractéristiques de la matière inerte et aussi, bien entendu, de la matière vivante. Les lois de l’évolution énoncées depuis Darwin font que le vivant induit du changement. Les modifications physico-chimiques liées aux activités humaines sont aussi des éléments qui modifient tout l’écosystème. Il apparaît donc des problèmes à résoudre liés à ces changements, et il faut par conséquent faire appel à l’innovation. C’est en fait une boucle systémique : l’homme modifie la nature, cette nature réagit en créant des situations imprévues, et l’homme doit de nouveau intervenir pour rectifier ces changements, en créant à son tour de nouvelles perturbations…

Par ailleurs la croissance démographique continue fait qu’il faut en permanence trouver de nouvelles solutions pour nourrir la population. D’où l’innovation pour avoir le plus de récoltes par an. Face à cette accélération, il y a également une force de ralentissement de cette innovation.

La décélération sociale

Comme le dit Hartmut Rosa, il y a des facteurs qui nous obligent à ralentir cette course à l’innovation. Le premier est d’ordre anthropologique. La vitesse de traitement de l’information par notre cerveau ainsi que notre corps sont limités. De plus, face à une innovation, il faut un certain temps d’adaptation, ce qui génère une certaine inertie.

Ensuite, toujours selon cet auteur, il y a aussi « la décélération comme conséquence dysfonctionnelle de l’accélération sociale ». En effet, une illustration très parlante est par exemple l’embouteillage, où chacun veut se rendre le plus rapidement possible en un lieu donné. D’autre part il y a aussi les phénomènes de dépression liés au surmenage et qui provoquent un ralentissement chez l’individu déprimé.

Il y a enfin la décélération intentionnelle, c’est-à-dire ceux qui rejettent cette course folle à l’innovation. Des auteurs comme Jacques Ellul2 nous avertissent des dangers d’une innovation toujours plus orientée vers une croissance géométrique. Une population de plus en plus importante souhaite un ralentissement. Et s’il s’agit d’innover, ils veulent revenir à un rythme plus humain et non dicté par la vitesse des machines.

Dans le social se produit également une accélération vertigineuse. Faute de temps, la communication se réduit à une « communication Post-it ». La course perpétuelle pour ne pas être déclassé oblige les acteurs à dépenser une énergie considérable pour se maintenir dans la course contre la montre. Les exclus de la société sont ceux qui ne participent pas à cette course folle. Ils vivent dans un autre temps, sans savoir s’ils pourront à nouveau reprendre la compétition, ou même s’ils le souhaitent. C’est souvent pendant une période de chômage qu’ils prennent conscience du caractère insensé de cette course contre le temps, sans savoir toutefois s’il existe une alternative pour y échapper. Mais comme l’écrit Hartmut Rosa, il n’est pour le moment pas possible d’échapper à cette vie-chronomètre, et les pointeuses ont encore un bel avenir, à moins de changer radicalement de société. « L’idée de fonder la critique sociale sur une analyse des conditions temporelles de la société repose sur le fait que le temps est un élément omniprésent du tissu social ».

Accélération et technique

Lorsqu’on parle d’accélération, la première pensée qui vient à l’esprit est l’accélération du progrès technique. Rien ne semble en effet arrêter cette évolution de la technique, jusqu’à devenir presque tous des techniciens en puissance. C’est que l’idéologie de la technique est répandue dans le monde d’une manière inégalée. La fascination et la croyance à l’égard de la technique n’a d’égale que la religion. Et c’est du reste une nouvelle forme de religion depuis « la mort de Dieu ».

Cependant, s’il existe de nombreuses utopies positives qui imaginent l’homme libéré du rude labeur grâce aux machines, il y a également des utopies négatives dont la cause est la prolifération des machines. Des fictions comme Matrix, Terminator ou Mad Max sont là pour nous le rappeler. Dans certains cas, la technique peut devenir nuisible à l’homme. Et nous oscillons sans cesse entre ces deux types d’utopie.

Le danger est lorsqu’on applique les techniques de l’ingénieur à la gestion des hommes, car l’homme n’est pas une machine, ce que n’ont pas compris les tayloristes (ou plutôt ils l’ont souvent compris mais ils préféraient aliéner les travailleurs pour faire plus de profit et mieux les contrôler).

Par ailleurs Thierry Gaudin3 remarque que l’innovation dans le monde de la technique est souvent le fait des personnes qui se sentent étrangères à leur milieu. Ainsi le besoin de reconnaissance est-il plus important qu’une personne bien intégrée, ce qui les pousse à la créativité.

En outre, comme l’explique Nicole Aubert4, notre société est malade du temps à cause de la financiarisation généralisée. La loi des 15 % pour les actionnaires fait que les cadences de travail sont accélérées pour obtenir ce chiffre. Le temps manque et de nombreuses tâches sont inabouties car il faut sans cesse passer à autre chose sans pouvoir terminer ce que l’on était en train de faire. En un mot, il faut être compétitif ! Le temps réel est devenu la norme et la vitesse de travail fluctue en même temps que les cours de la Bourse. Nous courons en fait après des intérêts.

Nous voyons que le capitalisme est chronophage et que nous n’en avons pas fini de courir après le temps alors même que nous parlons paradoxalement de société des loisirs et du temps dit libre

1Cf. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, éd. La Découverte, Paris, 2014 pour la traduction française.

2Cf. Serge Latouche, Jacques Ellul, Contre le totalitarisme technicien, éd. Le passager clandestin, 2013.

3Cf. Thierry Gaudin, De l’innovation, éd. de l’Aube, 1998.

4Cf. Nicole Aubert, Le culte de l’urgence, La société malade du temps, éd. Flammarion, 2003.

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