Bavardages

Comme le disaient Cioran et Gilles Deleuze, bavarder n’a d’autre utilité que de meubler le silence. Beaucoup de gens sont des experts du bavardage. Ils parlent sans questionner, sans chercher vraiment à comprendre. Leur parole n’atteint bien souvent même pas le niveau animal. Car, par exemple, la communication des abeilles et des fourmis, même si elle est rudimentaire, possède néanmoins le mérite d’être efficace et d’informer pour agir.

L’explosion de la communication par le biais d’Internet (communication écrite, visuelle, audio, jusqu’à faire transiter même le téléphone) est une explosion du bavardage.

Pourquoi veut-on toujours entendre parler les créateurs ? Cette maladie si répandue dans le public sera-t-elle un jour guérissable ? Il est nécessaire de comprendre enfin que l’œuvre, qu’elle soit écrite, photographique, sonore… se suffit à elle-même. De ce fait, il est tout à fait inutile de distiller vers le public un bavardage que ce public réclame.

Les écrivains « de la quotidienneté » ont cherché justement à montrer le bavardage dans la vie de tous les jours, ce bavardage inscrit dans la banalité de l’existence. Le monde est un gigantesque comptoir de café où les hommes bavardent sans « poser un problème », pour reprendre l’expression de Deleuze. Sans problème, parler ne sert strictement à rien, sinon à se protéger de l’angoisse du silence…et de la mort.

De l’incompétence généralisée en ce début de XXIe siècle

Du début du 19e siècle à la fin du 20e siècle, l’homme a participé à une croissance fulgurante du progrès. L’invention du moteur à explosion, les découvertes sur l’atome et les lois de l’électricité, la chimie du pétrole ainsi qu’une meilleure compréhension du métabolisme humain, bref, ce fut un jaillissement dans tous les domaines de la connaissance, dont aujourd’hui encore nous utilisons les théories pour faire avancer la technique. Cette dernière et la science ne progressent cependant pas au même rythme. La fin du 20e siècle a vu une avancée plus rapide de la technique que de la science. Ceci est dû à une désaffection des étudiants pour les filières scientifiques au profit des disciplines liées au tertiaire et à l’essor des secteurs du service dont on a cru qu’ils allaient supplanter les secteurs de l’industrie. Ce qui s’est avéré être une grande erreur, car les services reposent sur les produits de l’industrie pour leur fonctionnement.

D’autre part, la taylorisation du travail, avec des tâches toujours plus en miettes couplée à une formation spécialisée toujours plus poussée ont conduit à fabriquer des individus amputés de toutes leurs potentialités, c’est-à-dire à des femmes et des hommes qui ne sont pas complets. Pour prendre un exemple, nous avons pu voir dans l’enseignement universitaire la suppression du DEUG qui avait pour vocation d’être un diplôme ouvert et généraliste de premier cycle. Ce DEUG a été remplacé par la licence (avec la réforme LMD) et sa progression avec la L1, L2 et L3 qui est plus spécialisée dès la première année de cours. Dans la maquette du DEUG, de nombreux cours libres pouvaient être choisis par l’étudiant alors que dans la nouvelle licence, ces cours que l’on pouvait choisir dans n’importe quelle discipline ont été réduit au strict minimum.

Cette pluridisciplinarité dont on a tant parlé, n’est à l’heure actuelle plus au programme des priorités de l’enseignement universitaire. L’université forme plutôt des spécialistes dont le champ de vision et d’investigation est toujours plus étroit. Comment s’étonner, ensuite, de l’incompétence des individus dans un monde de plus en plus complexe et où règne la pensée systémique, où tout interagit avec tout.

Dans le journal Le Monde du 28 décembre 2011, Fr François Taddéi écrit un article dans lequel il propose d’ouvrir la recherche dès la première année d’université. Avant que ne passe la réforme LMD, l’université expérimentale de Vincennes Paris 8 pratiquait déjà depuis 40 ans la recherche dès le premier cycle. En outre, François Taddéi parle plus de recherche que de pluridisciplinarité. Malheureusement, on peut comme J.M.G. Le Clézio détenir le prix Nobel de littérature et ne pas savoir se servir d’un ordinateur, et encore moins savoir réaliser un programme informatique, par exemple sous GNU/Linux !

Ce sont bien des hommes atrophiés que fabrique l’université avec sa spécialisation poussée à outrance. La pluridisciplinarité ne consiste pas à passer de la physique à la chimie, ou de la chimie à la biochimie, non. La pluridisciplinarité consiste à faire le grand écart en étudiant par exemple la chimie et la philosophie, ou la littérature et l’informatique avec les mathématiques qui vont avec. N’existe-t-il pas par exemple des correspondances et des affinités entre la physique ou la biologie et la sociologie ? Où est-elle donc cette pluridisciplinarité dont on ne cesse de parler ? Dans les ouvrages d’Edgar Morin, probablement. Mais certainement pas à l’université où les départements sont étanches comme des cloisons de sous-marin.

Lorsque l’informatique commença à se répandre, la plupart des personnels ne savaient pas correctement se servir d’un ordinateur. On forma alors des informaticiens. Ces derniers devinrent de plus en plus compétents en informatique, mais comble de l’ironie, ils devinrent presque totalement ignorants des autres disciplines en dehors de l’informatique. Et le problème de la spécialisation refaisait surface d’une manière inversée. Nous en arrivons à un stade où dans une entreprise règne l’incompétence généralisée. Du technicien au président, personne n’a vraiment de vision globale d’une problématique, puisque malgré le vernis de pluridisciplinarité, tous sont ultra spécialisés.

Il est bon de détailler une chose. Se spécialiser signifie renoncer. Renoncer à s’ouvrir à d’autres domaines que celui de sa spécialité. Il n’y a que quelques érudits qui traversent les chemins de plusieurs disciplines. Et bien souvent ils restent des électrons libres considérés comme étant des marginaux dans le monde académique. Quant au domaine de l’entreprise, l’électron libre n’a pas sa place étant donné le taylorisme qui met chaque personne à un poste bien précis. Un électron libre est un « atypique », pour employer le langage imbécile des recruteurs qui ont un master « Ressources humaines ». Car pour ces derniers, un individu ne peut savoir faire correctement qu’une seule activité.

Tant que l’on ne sortira pas de cette bêtise généralisée, nous avanceront sur des chemins semés d’ignorance et de problèmes insolubles. Lorsque « ça bloque », c’est que personne n’est capable d’avoir une vision d’ensemble d’une problématique qui, nous le répétons, est incluse dans une multitude de boucles systémiques. Et ce n’est pas le fait de faire dialoguer les différents spécialistes entre eux qui permet de résoudre une difficulté. Car dans ce cas on vulgarise la connaissance pour se faire comprendre des autres (donc on déforme les informations à coups de métaphores) et la réunion se résume à un dialogue de sourds.

Certains se gargarisent en disant que la formation continue peut pallier à ce genre de problème. Or c’est totalement faux, car la formation continue ne fait que prolonger la spécialisation. La réforme LMD serait donc à revoir, en rajoutant par exemple un diplôme intermédiaire (on pourrait l’appeler master 3) entre le master 2 et le doctorat et qui aurait pour spécificité d’étudier plus de disciplines variées.

Les réformes de l’enseignement sont donc loin d’être terminées, et il faudra encore modifier beaucoup de choses dans les programmes pour l’amélioration des compétences des individus

Copyright Serge Muscat – juillet 2013.

La saleté

Les maniaques voient de la saleté partout. Est-ce une réalité ? Est-ce une illusion ? La poussière est ce qu’il y a de plus répandu sur la planète. Tout n’est en fait que poussières. Et il est bien difficile de dire s’il y en a de trop sur une quelconque surface.
Le nettoyage est l’art de ceux qui n’ont rien à faire dans la vie. Enlever la poussière occupe pleinement leur temps libre et donne une sorte de sens à leur vie. Faire le ménage peut devenir une activité passionnante pour qui est habité par le rien. Un coup d’éponge par-ci, un peu de javel sur le lavabo et le monde devient beau…
Le ménage est caractéristique de la société occidentale dans laquelle tout doit briller. C’est ce scintillement qui donne à la vie une signification possible. Les paillettes ont encore beaucoup d’avenir dans notre monde d’écrans. Les reflets d’une vérité factice transitent sur les réseaux de la planète et imbibent les cerveaux mous qui attendent une perpétuelle nouveauté. « Il faut que ça brille ! » Tel est le leitmotiv de notre univers propre et pelliculé.
La saleté n’a pas sa place dans une société dans laquelle tout est aseptisé et où le bonheur est vendu sous cellophane. Le progrès fait partout régner la couleur blanche, et le monde ressemblera bientôt à une salle d’hôpital qui finira par tous nous accueillir…

Le chat comme idéal

Après avoir longuement observé les humains ainsi que les chats et les chiens, j’en suis arrivé à cette conclusion qui va suivre.
Pourquoi y a-t-il tant de chiens parmi les animaux domestiques par rapport aux chats ? C’est que le chien est docile. Et la vanité humaine dit que cette docilité est de l’intelligence. Pourtant, il faut être le pire des crétins (si l’on peut parler ainsi des animaux) pour se laisser dresser par l’homme. Un chien qui lève la patte est la magnificence de la bêtise face à son maître dictateur.
La conclusion est féroce mais indéniable : les imbéciles et les tyrans ont toujours préféré les chiens aux chats. Car ces individus ne peuvent pas supporter « l’intelligence » du chat qui regarde un homme prononçant un « viens ici ! » avec un regard qui signifie à l’homme : pauvre idiot. C’est pour cela que dans sa rage, l’homme à chien voudra étrangler le chat, le noyer, le brûler ou lui administrer toutes les bassesses humaines.
C’est qu’un chat ne se « dresse » pas. Il n’y a pas là de rapport de maître à esclave. Le chat signifie à son « compagnon » : je suis l’égal de toi. Ce que ne supporte pas l’homme tyrannique habitué à ce que le chien vienne en courant lorsqu’il prononce « viens ici ! ».
Même sans énoncer les mille détails qui font que le chat et le chien ne sont pas du tout du même univers, bien qu’ils soient également des mammifères, il suffit de regarder simplement comment ces deux animaux satisfont leurs besoins naturels. Lorsqu’on observe la vulgarité d’un chien qui défèque par rapport à la discrétion et à la propreté d’un chat, on comprendra rapidement pourquoi tel individu préférera le chien au chat ou l’inverse.
Il me semble pour ma part que l’homme à chien n’est pas recommandable. Quant à l’homme à chat, écoutons Georges Bernard Shaw qui disait : « L’homme est civilisé dans la mesure où il comprend le chat ».

© Serge Muscat 2007.