Anselm Jappe et la société marchande

La société de consommation et le capitalisme se portent bien. Voici un entretien avec le philosophe Anselm Jappe qui nous propose une lecture marxiste du système marchand dans lequel nous sommes immergés. Dans cette archive sonore, l’auteur porte un regard original sur le capitalisme et ses dérives en ce début de 21e siècle. Cliquer ici.

Je me suis électrocuté avec un vélo électrique

C’est le résultat du progrès, tout devient électrique. Vélos et brosses à dents fonctionnent aux électrons, et Nicolas Tesla devient une marque de voitures électriques. Les physiciens s’unissent pour tenter de maîtriser cet électron qui ne veut pas livrer ses mystères.

La Terre va devenir une gigantesque batterie qui finira par ne plus trouver de chargeur et l’homme mourra électrocuté par un Teiser indiscret. Dans 500 ans tous les produits fabriqués seront traversés d’électrons. Nous serons passés du simple éclair orageux au millefeuilles électronique généralisé, accompagnés par des photons canalisés circulant sur toute la planète au moindre de nos gestes, pour alimenter les ordinateurs quantiques.

Je regarde tout cela d’un œil étonné, en cueillant une dernière marguerite dans la dernière clairière pas encore transformée en usine à batteries. Je vais dormir un peu, avec l’espoir que mes rêves ne deviendront pas un jour également électroniques.

(mai 2022)

La Seine m’est devenue étrangère

« L’idée de voyager me donne la nausée
J’ai déjà vu tout ce que je n’avais jamais vu
J’ai déjà vu tout ce que je n’ai pas vu encore »

(Fernando Pessoa)

Les poètes ont tant écrit sur la Seine, sur ce fleuve qui traverse Paris, que je me demande souvent si je ne suis pas devenu malvoyant lorsque je longe les quais parisiens, là où les bouquinistes disparaissent progressivement, concurrencés qu’ils sont par la vente sur internet.

La Seine n’est jolie que lorsqu’on a vingt ans et que l’on est amoureux sous le soleil de juin. Sinon c’est une eau boueuse et verdâtre dans laquelle quelques poissons tentent vainement de survivre. Elle s’est transformée en cible pour smartphone où les touristes mitraillent de mauvaises photographies et raconteront fièrement à leurs amis qu’ils sont allés à Paris.

Voyage impossible vers la capitale où tout n’est qu’artifice et simulacre. Ville-monde irrespirable comme toutes les villes-monde. Ville où le désespoir y est plus doux, comme disait Cioran. Cette ville m’est devenue étrangère. Étrangère parce que tout y est étrange dans son caractère surfait. Fourmilière qui n’est pas à une taille humaine. Anonyme parmi les anonymes, tout se perd dans une relation d’équivalence et d’uniformisation généralisée à toute la planète. Et la Seine n’est qu’un cours d’eau bordé d’architectures ayant perdu leur substance. Apollinaire devient anachronique avec ce fleuve survolé par des drones.

Je continue mon chemin sans détourner mon regard vers le cours d’eau.

© Serge Muscat.

La technique et ses dérives

Ce 21e siècle est le siècle de la technique. Toute connaissance doit désormais aboutir à une technologie concrète. Nous sommes happés par la gadgetisation de la société. Monde du couteau suisse avec lequel nous voudrions nous tailler une vie sur mesure. Si la technique nous aide à vivre, elle n’est cependant pas la totalité des connaissances humaines. Et toute connaissance n’aboutit pas obligatoirement à une technologie. Ce n’est pas la technique qui donne l’orientation d’une vie. L’ingénierie de la connaissance reste tributaire des techniques de l’ingénieur. Et l’ingénieur ne théorise pas, ou très peu. Il fabrique seulement. Le correcteur orthographique n’est pas la linguistique et le moteur de voiture n’est pas la physique. Les techniciens sont les sophistes de la philosophie. C’est ce qui fait la différence entre un Thomas Edison et un Nicolas Tesla. Le premier est un technicien sans vergogne, alors que le second est un savant.

Dans notre société de consommation qui dure depuis cinquante ans, nombreux sont ceux qui ne savent pas discerner l’accessoire de l’essentiel. Tous les savoirs ne sont pas sur le même plan. Il y a des connaissances qui aident à vivre, et d’autres qui au contraire nous agitent et nous égarent. Comme le dit Bernard Stiegler, « il y a eu un bel âge de la consommation1 », avec des produits utiles en soulageant les individus des tâches quotidiennes. Puis la technique s’est généralisée à toutes les activités humaines. Or la technique ne pense pas, ou du moins ne pense pas aux conséquences de ses actions. La technique a un champs de réflexion très restreint. Elle ne s’occupe de sciences que si cela est utile à la fabrication d’un produit.

Nous arrivons à un stade où l’industrie touche tous les secteurs de l’activité humaine. Nous ne pensons pas que cela soit une bonne chose, notamment dans les domaines de la culture et de l’enseignement. Que les universités deviennent des entreprises est néfaste pour la connaissance et la recherche fondamentale. Du reste, les grandes écoles (qui sont calquées sur le modèle des entreprises) ne font quasiment pas de recherche fondamentale. Pour cette dernière il faut se tourner du côté des universités et des instituts de recherche.

La ruse technicienne

La ruse technicienne repose sur « l’art accommoder les restes ». C’est un savoir-faire beaucoup plus qu’un savoir théorique, la théorie étant ce qui rend compte du réel. Pas de grande découverte, donc, chez le technicien, mais le système D. Fabriquer des produits avec les théories existantes, telle est la tâche du technicien. L’innovation se fait avec l’existant, jusqu’au moment où l’on fait des découvertes dans les sciences fondamentales. Et il faut beaucoup de temps pour trouver des applications à une découverte. L’utilitarisme des entreprises est rarement en résonance avec le monde de la recherche fondamentale. Il est par exemple bien difficile de trouver une application à une découverte archéologique. Et ce n’est ici qu’un cas de figure parmi beaucoup d’autres. La manie de vouloir appliquer les connaissances à la technologie est une maladie récente dans le long chemin de l’histoire des sciences. Cette maladie se nomme le libéralisme, qui a pour corollaire le profit. Or on ne fait pas de profit en produisant des connaissances dont la seule utilité est de connaître.

Si on savait ce que l’on cherche, on ne ferait plus de découvertes !

La bêtise technicienne n’a jamais rien compris à ce qu’était et sera la recherche fondamentale. Bien souvent hommes aux gros doigts, les techniciens ne sont bons qu’à bricoler. Et quand ils sont entrepreneurs, ils s’occupent du concret le plus primaire. Ils ont, ce qu’appelait Pierre Goguelin, une intelligence concrète. Expression paradoxale puisque ce qui caractérise l’intelligence est justement la capacité à faire des abstractions !

Tant que les entreprises voudront orienter la recherche des chercheurs, il n’y aura pas de découverte majeure. La liberté du chercheur est la condition première pour essayer de trouver quelque chose. La recherche n’est pas de l’ingénierie contrairement à ce que croient beaucoup de gens. Et du reste, en sciences humaines et sociales, je ne vois pas ce que pourrait trouver un ingénieur. A moins qu’on invente par exemple l’ingénierie de l’anthropologie !

Pour conclure, je dirais que ce 21e est d’une médiocrité accablante tant nous sommes envahis par la culture technologique. La recherche fondamentale est tournée en dérision par les hommes de la technique qui veulent toujours avoir le dernier mot en fabriquant une nouvelle machine. Si l’avenir est de transformer l’humain en machine (comme le pensent les transhumanistes), alors il n’y a plus rien à dire et à faire sinon bricoler dans un garage, comme Steve Jobs, pour fabriquer des robots supérieurs à l’homme et qui permettront de devenir milliardaire.

© Serge Muscat, Octobre 2020.

1Cf Bernard Stiegler, Ars industrialis, Réenchanter le monde, éd. Flammarion, 2006.

Petite traversée dans le monde du tourisme.

Comme l’a si bien montré Michel Houellebecq, il n’y a rien de plus simple que de se transformer en touriste. Il suffit de franchir la porte de n’importe quelle agence de voyage et de se « laisser guider » depuis le départ jusqu’au retour. Tout est prévu d’avance et est soigneusement planifié. Le parcours du zoo humain est balisé et toutes les sécurités sont là pour parer à l’imprévu.

Les touristes ont la particularité de dépenser leur argent dans le pays où ils arrivent. Ils sont donc une sorte de « ressource » financière que les pays s’arrachent. L’industrie du tourisme est une grande usine qui rapporte beaucoup d’argent. Mais que signifie exactement être touriste à l’ère des « loisirs programmés » ?

Le touriste comme parfait anti-chercheur ou l’idiot qui regarde tout ce qu’on a prévu de lui montrer

Le touriste ne fait essentiellement attention qu’à deux choses : l’architecture et la cuisine locale. Tout le reste lui échappe. La population touristique est un peu particulière. Elle n’a aucune ressemblance avec ce que l’on nomme un sociologue ou un ethnologue. Le touriste d’agence de voyage est par définition aveugle et sourd. La seule chose qu’il souhaite est de se « distraire ». Et les agence de voyage ont tout prévu pour réaliser ce souhait.

Le propre d’un parcours touristique est d’être justement un « parcours », c’est-à-dire une suite de lieux prévus pour être regardés. Alors se pose la question de savoir pourquoi ce parcours plutôt qu’un autre a été choisi ? Cette question élémentaire, le touriste ne semble pas se la poser. Il écoute avec attention ce que « l’animateur » a choisi de lui dire et de lui montrer. Et lorsqu’il n’y a pas d’animateur, le touriste suit le groupe majoritaire pour se rassurer, en se disant que « puisque tout le monde va dans cette direction, c’est qu’il y a quelque chose à voir ». Aussi ces touristes ne regardent-ils rien d’autre que ce que l’on préparé pour eux afin de ne pas voir ce qui serait gênant.

Une culture n’est pas seulement l’architecture et la cuisine locale

Ce qui se présente en premier lieu au touriste est l’architecture. La plupart du temps s’opère une vision sommaire des bâtiments qui donne une vague idée de la culture dans laquelle il est immergé. Et comme il faut se nourrir trois fois par jour, en second lieu intervient le type de cuisine que trouve le touriste dans l’endroit où il séjourne. Et encore, ces deux éléments peuvent être fabriqués dans une autre culture, comme par exemple dans les grandes chaînes d’hôtels internationaux de cinq étoiles, où les personnes vivent en circuit fermé sans avoir de contacts approfondis avec la vie des habitants du pays.

Le touriste est de ce fait aux antipodes de ces étudiants qui vont étudier à l’étranger. Car le touriste n’étudie rien et n’est bon qu’à prendre de mauvaises photos qu’il montrera à ses amis avec fierté. La population touristique se déplace par ailleurs en grands groupes afin de former une micro-société, une sorte de bulle dans laquelle les individus préservent leur culture sans se mélanger à la culture locale, ou alors avec une grande distance. Pour toute médiation ils ont un animateur qui leur explique dans leur langue l’histoire de telle ou telle architecture ou de telle place publique. Le touriste est satisfait de ce pâle vernis culturel que distille l’animateur. Le soir, chacun rentre dans sa chambre d’hôtel en imaginant des histoires plus ou moins féeriques qu’il racontera à ses amis et collègues de travail en espérant les faire rêver.

Le retour

Le touriste doit bien revenir dans sa tribu. Son séjour « artificiel » ne lui a pas appris grand-chose sinon savoir dire bonjour, au revoir et merci dans la langue du pays qu’il a visité. Il a rapporté des gadgets fabriqués en Chine en se disant que ces objets sont le reflet de la culture du pays où il a séjourné. Il doit retourner au travail, supporter son chef de service autoritaire et qui pratique le taylorisme. Il ne lui reste plus qu’à faire de nouvelles économies pour pouvoir faire un autre séjour touristique dans un autre pays par le biais d’une agence de voyage. Et lorsque, ainsi, il aura « visité » une dizaine de pays, il se dira que c’est un aventurier qui a parcouru le monde

© Serge Muscat – Décembre 2017.

L’envers du décor

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Lorsque je vais au cinéma ou regarde une vidéo, comme la plupart des spectateurs, je plonge dans les profondeurs du rêve éveillé en percevant une réalité plus attirante que celle du quotidien à laquelle nous sommes tous confrontés.

A une époque où étaient diffusés des sitcoms sur TF1, j’ai voulu aller voir de plus près ce qu’il y avait réellement derrière ce petit écran qui fascine tant les foules.

Les sitcoms dont je parle s’intitulaient « Le miel et les abeilles », « Hélène et les garçons », « Premiers baisers », « Les filles d’à côté », etc. Toutes ces productions qui s’imposaient aux heures de grande audience provenaient d’AB productions, dont je n’avais alors jamais entendu parler. Je consultai donc un annuaire et trouvai l’adresse de cette société implantée à Saint-Denis.

*

La première chose qui me frappa lorsque je descendis du train était la grisaille qui pesait sur ce lieu. Une grisaille constituée par une crasse qui semblait s’être abattue sur toute l’architecture. Cet endroit de Saint-Denis ne recelait que des entreprises. C’était en fait une zone industrielle dans laquelle on pouvait trouver des locaux vastes à un prix modéré.

Lorsque je regardais les quelques cafés proches de la gare et les usines dressées les unes derrière les autres tout le long du chemin pour arriver chez AB productions, j’avais la sensation de traverser un gigantesque garage automobile. Tout, dans cet endroit, paraissait huileux, graisseux. De plus il émanait un vacarme épouvantable provenant d’une route à grande circulation sur laquelle défilaient d’interminables suites de camions. L’air était nauséabond et imprégné de gaz d’échappement.

Tandis que je marchais, je pensais à la quiétude bourgeoise dépeinte dans les sitcoms. Ainsi les émissions feutrées que diffusait TF1 étaient réalisées en ces lieux sordides. Comment pouvait-on avoir encore la force de sourire dans un endroit pareil ? Ces comédiens tant décriés par le milieu du cinéma avaient en fin de compte beaucoup de talent pour abuser ainsi les téléspectateurs. Venir ici chaque matin, dans un univers aux couleurs de plomb, et jouer des rôles d’étudiants amoureux et insouciants, alors qu’à cinquante mètres se trouvait le monde difficile des sous-prolétaires qui travaillaient dans les usines.

Alors que je réfléchissais à tout cela, j’arrivai soudain devant l’immeuble d’AB productions. L’architecture, assez basse, ressemblait à un grand hangar. Cependant, toute la surface était recouverte de panneaux de verre sur lesquels on pouvait voir se refléter la décrépitude industrielle environnante. Je m’approchai de l’entrée principale et entrai dans les studios.

Immédiatement je fus choqué par le contraste. A l’intérieur des murs aux teintes pastelles supportaient des photographies encadrées de tous les personnages qui jouaient dans les sitcoms. En franchissant le couloir qui menait aux plateaux de tournage, j’avais la sensation d’avoir changé de ville, comme lorsqu’on passait de Sarcelles à Neuilly. Deux univers antagonistes s’affrontaient à partir de ces quelques milliers de mètres carrés que comportait AB productions. Au dehors régnaient la misère et la violence sous des formes diverses, tandis qu’ici rayonnait autre chose, quelque chose de difficilement définissable d’où se dégageait une sorte de calme visuel. Peut-être était-ce dû à toutes ces photographies de vedettes du petit écran qui plongeaient le visiteur dans un rêve éveillé.

Lorsque j’arrivai enfin au bout du couloir, j’accédai aux plateaux de tournage. Ce fut soudain le désenchantement. D’un monde vaporeux, je passai à une réalité brute et brutale. Tout un tas d’équipements avec des treuils, des panneaux de bois peints, des chaînes, des lanières, des morceaux de ruban adhésif, des rouleaux de câbles électriques, des projecteurs, des caméras énormes d’où pendaient des tas de fils, bref, j’avais la sensation de me retrouver, comme tout à l’heure, dans un garage.

L’endroit où je me trouvais n’était pas véritablement un plateau de tournage mais plutôt le lieu où l’on rassemblait tout le matériel. Sur ma droite se dressaient des panneaux de bois de mauvaise qualité sur lesquels on avait grossièrement appliqué une couche de peinture. A première vue, ces panneaux étaient déplacés par des treuils fixés en hauteur. Parmi eux, il me sembla reconnaître un décor utilisé dans un sitcom. Ainsi, sans presque rien faire, le petit écran transformait le plomb en or. De ces vulgaires morceaux de bois jaillissait la douillette maison bourgeoise affichée sur des millions de téléviseurs. Telle une baguette magique, la caméra transformait tout ce qu’elle fixait avec son objectif. Et dans ces sitcoms, les situations les plus dramatiques se métamorphosaient en scènes d’humour, parfois cocasses, laissant penser aux téléspectateurs que le monde dans lequel ils vivaient portait la marque du merveilleux. Comme un antalgique calmait la douleur, la télévision apaisait les souffrances des hommes. J’en étais même arrivé à cette hypothèse que si les chaînes de télévision cessaient brusquement d’émettre, il y aurait une révolution parmi les populations.

Je continuai à marcher un peu au hasard et vit une grande porte dont l’un des deux battants était ouvert. Je m’avançai et glissai ma tête dans l’ouverture. Je découvris une très vaste salle comportant des rangées de sièges avec, tout au fond, une scène de théâtre. Je réfléchis un instant et pris soudain conscience que ce lieu était celui où l’on filmait les émissions en direct et en public de Dorothée. D’un coup tout bascula dans ma pensée. Ainsi ce n’était donc que cela… Dans cet espace inerte, mort et seulement éclairé par une faible lumière de veille, la magie du monde de la jeunesse avait totalement disparu comme l’image s’effaçant d’un poste de télévision lorsqu’on coupait l’électricité. Comment cet endroit presque sinistre avait-il pu, une fois retransmis par les caméras, m’apparaître comme étant enchanteur et identique aux visions de l’enfance? Ce n’était que le miracle de l’image animée qui embellissait les laideurs du monde.

Je détournai mon regard de cette salle et continuai ma promenade dans les locaux. J’entendis soudain des voix provenant de ma gauche, là où s’enfonçait un petit couloir. Je pris la direction de ce dernier et débouchai sur un plateau de tournage. Sans s’occuper de ma présence, des comédiens préparaient une scène dans un décor représentant l’intérieur d’un navire de croisière. Les hommes étaient habillés en uniforme de marin tandis que les femmes portaient des robes. AB productions c’était un peu cela : un navire de croisière échoué sur les récifs des usines sales et bruyantes. A quelques mètres de moi, je pouvais discerner tous les détails corporels et vestimentaires des comédiens. La vision en était tellement précise que toute magie avait disparu ; de cette magie qui se dégageait des films ou des photographies sur lesquels les imprécisions des formes étaient complétées par l’imaginaire du regardeur. Sur ce plateau de tournage tout me donnait une impression de rafistolage et de bricolage. Toutefois, il régnait une atmosphère conviviale et bon enfant.

Afin de ne pas trop me faire remarquer, je sortis du plateau et repris ma déambulation au hasard des couloirs. J’aperçus alors une porte ouverte qui donnait sur une salle obscure. Ou plutôt (je m’en rendis compte en m’approchant) une faible lumière émanait de la salle, cette dernière n’étant en fait qu’un autre plateau de tournage.

Seul au milieu de ce décor ayant quelque ressemblance avec les maisons de poupées, tout m’apparaissait avec une confuse étrangeté. Car ce décor que j’avais reconnu comme étant celui utilisé pour le sitcom intitulé « le miel et les abeilles » rassemblait en un seul lieu, sur un même niveau, toutes les pièces de l’appartement présentées dans l’émission. A ma droite je reconnus la chambre de jeune fille, un peu plus au centre il y avait la salle à manger, et à gauche se dressait le comptoir d’un bar où filles et garçons se réunissaient pour bavarder en flirtant. Comme lorsque je m’étais trouvé dans la grande salle utilisée pour les émissions en direct de Dorothée, un profond désenchantement me pénétra. Tout paraissait ici si étriqué, si fragile, que cela me donnait l’impression de visiter un appartement-témoin fabriqué à la hâte. Les murs séparant les pièces n’étaient constitués que de simples panneaux de bois dans lesquels étaient incrustées des fenêtres cachées par des rideaux. Les décors demeuraient après tout sans grande importance ; car le spectacle reposait sur les comédiens. Et sans eux, sur ce plateau désert, rien n’était capable d’allumer l’imagination.

Tandis que je regardais les détails de l’architecture, un groupe de cinq personnes entra sur le plateau. L’une d’elles faisait des commentaires en expliquant aux quatre autres le fonctionnement du plateau de tournage. Je ne pus déterminer si ces gens étaient des journalistes, des réalisateurs en quête d’un studio, ou simplement des techniciens venus étudier le fonctionnement des appareillages. La personne qui servait de guide donnait une profusion d’informations sur les projecteurs et l’éclairage en général ainsi que sur les caméras et le traitement de l’image. Le déballage de toute cette technique, mise au service des amours juvéniles dont relevaient les scénarios, déclenchait en moi une profonde nausée. Partout régnaient en fait la technique et la négociation. La douleur de la vie et la cruauté humaine demeuraient soigneusement camouflées sous des couleurs tendres et des plaisanteries anodines. Les monstruosités de l’existence se trouvaient noyées dans un verre de grenadine.

Pendant que le groupe de personnes continuait sa visite, je pris le chemin de la sortie du plateau avec, au fond de moi, une certaine amertume. Je passai à nouveau devant les décors en bois puis m’engageai dans le long couloir garni de photographies des vedettes du petit écran.

Une fois sorti d’AB productions, le contact avec l’extérieur me provoqua comme un électrochoc. Le ciel était toujours aussi gris, la route toujours aussi bruyante et l’architecture demeurait toujours aussi crasseuse. Le pas lourd, je pris le chemin de la gare et rentrai à Paris dans un train bondé de voyageurs.

© serge Muscat 2013

Second Life ou la dernière vie

C’est sur le développement de l’économie de marché que s’est développé l’industrie encore récente du jeu vidéo.

Depuis les premiers jeux que l’on trouvait dans les cafés et dans les salles prévues à cet effet, jusqu’à l’apparition des ordinateurs individuels, les jeux n’ont cessé d’être un moyen de compensation de toutes les frustrations fabriquées par le capitalisme. Depuis des lustres maintenant, des psychologues nous disent que les jeux vidéo sont pour ainsi dire inoffensifs, et qu’ils ne génèrent que dans de très rares cas des pathologies. Cependant, cette compensation entrevue par les producteurs de jeux vidéo a servi et sert encore de fond de commerce à l’essor toujours plus intensif des productions de toutes sortes.

En cette période de crise économique profonde est apparu le jeu Second Life. Alors que l’aliénation capitaliste atteint un stade tel, que les individus en arrivent à se suicider sur leur lieu de travail, le jeu Second Life propose aux internautes de vivre dans l’imaginaire tout ce que l’économie de marché empêche de réaliser par les salariés.

Dans ce jeu, le comble de la perversion est atteint en faisant payer aux « joueurs » des simulacres de vie par le biais d’une carte bancaire. Ainsi la personne qui ne peut s’acheter un logement ou avoir plus simplement du temps libre trouve dans ce jeu la possibilité de se faire construire une villa virtuelle à son goût, moyennant une somme modique de quelques euros, d’habiller son avatar avec des vêtements virtuels portant la griffe des plus grands couturiers. L’entreprise du nom de Linden Lab qui récupère cet argent pour une poignée de rêves engrange des bénéfices sur le dos de ces hommes et de ces femmes dont la vie professionnelle n’apporte que frustrations et voire même, dans certains cas, pathologies.

Le rêve à crédit fonctionne bien pour les damnés à qui la société n’offre qu’une malheureuse condition de prolétaires écrasés sous le poids du capitalisme planétaire. Les joueurs ont choisi la pilule bleue de Matrix afin de ne pas se réveiller sur une réalité cauchemardesque constituée par la basse condition sociale de ceux pour qui la vie est synonyme de précarité et d’angoisse.

Ainsi pour quelques euros ou quelques dollars, les joueurs vivent-ils une vie de prince en s’inventant des dialogues selon l’humeur du moment et les caractéristiques de leur imaginaire qui travaille avec le refoulé. On y trouve une ambiance plutôt détendue, avec des discours gradués qui vont depuis des propos d’adolescent attardé jusqu’à des discours plus élaborés pour ceux qui décident de vraiment jouer le jeu de la « seconde vie ». Une seconde vie qui n’est en fait que celle de la schizophrénie. Deux vies représentatives de l’aliénation dans la société de production capitaliste qui sépare l’individu de sa fonction dans l’entreprise où les classes sociales s’affrontent.

Second Life est un jeu où la socialisation virtuelle ne se fait non plus sur la fonction mais sur l’individu même en tant qu’être. Pas de classes sociales prononcées dans ce jeu malgré les différents habits que portent les avatars des joueurs. Le dédoublement de personnalité ne vient en fait que compenser la schizophrénie première par une autre forme de schizophrénie établissant une sorte d’équilibre. L’être humain cherche toujours à compenser un déplaisir par un plaisir réparateur, fut-il imaginaire.

Dans ce jeu règne en maître la consommation. Ainsi voit-on un long défilé de gadgets de toutes sortes: vêtements, coiffures, véhicules, alcools, accessoires divers, etc. L’univers de la marchandise dont parlait Guy Debord se déploie ici en force. Cependant, d’un certain point de vue, le joueur est dupe deux fois. Une première fois en endossant une personnalité fictive qui ne fait que le mener dans une impasse; et une deuxième fois en achetant des objets fictifs allant de la simple chemise à la maison avec son terrain, pour ne vivre qu’un rêve digne de celui de Matrix, avec toutes les conséquences que cela comporte. La fétichisation de la marchandise atteint ici son apogée avec les univers virtuels constitués de pixels éphémères.

Avec Second Life, à partir d’un travail minimal, nous entrons dans la boucle de l’argent qui produit de l’argent qui, à son tour, produit de l’argent. Le travail est ici relégué au second plan. La seconde vie est une vie spéculative. Les joueurs procèdent à une surenchère pour obtenir toujours plus d’objets variés venant alimenter leur rêve de seconde vie. Objets dont certains sont élaborés par les joueurs eux-mêmes pour les revendre ensuite en étant payés par une monnaie fictive, le L$.

Lorsque la société n’offre plus qu’un monde bouché, fleurissent alors comme au printemps les mondes virtuels qui ne résoudront pas les problèmes de société. Lorsque l’autruche sortira la tête de son trou virtuel, elle risquera probablement de constater un monde dévasté qu’aucun jeu vidéo ne pourra reconstruire ■

© Serge Muscat.

La distorsion du temps

Et ce temps qui ne semble pas passer, dans la fulgurance de la brièveté d’une vie. Nous flottons dans la subjectivité sans jamais découvrir la réalité. Comment ne pas être écartelé dans cette élasticité de l’instant.

La nuit remue, comme disait Henri Michaux. Ça tangue tel un navire devenu fou dans la tempête. Passage du désespoir à l’espoir, dans un va-et-vient incessant, noyé dans un monde peuplé d’ordinateurs. Dans la forêt des réseaux nous cherchons vainement un sens à l’existence ; sens qui se dérobe à la moindre de nos actions quotidiennes. Ces petits riens qui nous aident à vivre, pour nous dire enfin : « ce n’était donc que cela ! »

Alors on redemande un peu de temps en suppliant la Grande Horloge de nous épargner encore pour un jour. Il nous reste à réaliser toutes ces petites choses qui donnent un peu de piquant à la vie. L’incessant appel du progrès nous intime de ne pas baisser les bras, d’aller toujours de l’avant. Personne ne sait ce qu’il y a au bout du chemin, mais nous avançons tout de même avec espoir.

Les ingénieurs conçoivent des machines démesurées, en essayant de palier à notre fragilité. On souhaiterait rallonger ce temps que la biologie nous impose. Mais nos jeunes années d’étudiant reculent comme l’horizon. Nous tous, chercheurs qui nous demandons ce que nous faisons ici. Comment la longueur d’une année peut-elle être aussi courte dans un simple souvenir ? Le passé se contracte et quant au futur, il est informe et incertain. Toujours cette sensation de vivre les mêmes choses malgré nos prouesses technologiques. L’éternel recommencement avec nos smartphones de plus en plus intelligents. Peut-être un jour ces rectangles bourrés d’électronique répondront-ils à la question : « que dois-je faire de ma vie ? »

En attendant, le soleil va se lever avec la promesse de ne pas répéter la journée d’hier.

© Serge Muscat – Septembre 2020.

Lecture buissonnière de « Les sciences ça nous regarde » de Lionel Larque et Michel Pestre

L’environnement est une préoccupation récente car à l’époque du 18e siècle beaucoup d’entreprises polluaient les grandes villes. C’est ce qui ressort de l’article de Jean-Baptiste Fressoz. La pollution des usines dévastaient les cultures aux alentours sans que les compagnies agricoles eussent la possibilité d’intervenir. La disparité géographique où se trouvent ces usines produit des zones défavorisées socialement alors que les quartiers bourgeois ne possèdent pas sur leur sol ces usines polluantes. D’autre part les usines créent des quartiers ouvriers dépourvus d’équipement sociaux et culturels. Et ceci s’accentue avec la mondialisation où des quartiers entiers sont uniquement consacrés à la production industrielle.

Les brevets : un frein ou une incitation à la recherche ?

Depuis l’analyse du génome, le vivant est de plus en plus breveté, et les deux tiers de ces brevets sont détenus par des entreprises privées. Ainsi le profit financier devient l’élément moteur de l’incitation à la recherche. De plus, les détenteurs de brevets placent ceux-ci en situation de monopole en ce qui concerne la fabrication des produits directs et dérivés. Ce qui grippe toute la chaîne de la recherche. Aussi faut-il que les États interviennent pour modifier cette exclusivité qu’ont certaines firmes. Le cas de Microsoft est un très bon exemple de monopole absolu. La vente liée de Windows avec les ordinateurs est une vente forcée. Il a fallu des batailles juridiques interminables pour avoir la possibilité pour le client d’acheter un ordinateur sans Windows. Nous dépassons ici le cadre du monopole de brevet pour entrer dans le cadre du racket pur et simple. Pendant des dizaines d’années Microsoft, par sa situation de monopole, a empêché la recherche pour créer d’autres systèmes d’exploitation. Il a fallu que la licence libre apparaisse pour que d’autres systèmes voient le jour. De ce fait le brevet est un frein à l’innovation, un frein qui repose sur l’économie capitaliste.

La science au service des idéologies

La science n’a pas le monopole de la vérité. Les pires horreurs peuvent être produites au nom de la science. De plus la science n’est qu’un mode de connaissance parmi d’autres. Vouloir tout ramener à la science relève du scientisme. La science possède ses contradictions, ses impasses et aussi ses sectes. Elle n’est pas immunisée contre les dérives que l’on rencontre dans d’autres domaines de la connaissance. C’est au nom de la science que l’on tue, que l’on torture et que l’on fait des expériences abjectes. L’employeur principal des scientifiques à longtemps été le service des armées. C’est à cause des guerres que de grandes avancées scientifiques ont eu lieu. On nous présente souvent le scientifique comme étant un homme pacifiste et sage, en oubliant que des scientifiques sont aussi responsables de millions de morts.

Le passage des sciences aux technosciences

Les sciences existent depuis bien longtemps. Le désir de savoir fait partie de la nature humaine. Mais durant une longue période, la connaissance pure était détachée des applications directes de la vie quotidienne. Et ensuite on a demandé à la science qu’elle devienne une technoscience, en un mot qu’elle soit utile à la vie quotidienne. A partir de ce moment, le rôle des universités a changé. De simple société savante, elle est devenue une université faite pour former des personnes à un métier. La connaissance ne fut plus désintéressée et entra dans la sphère marchande. Et le processus n’a fait qu’évoluer dans ce sens jusqu’à nos jours avec un utilitarisme forcené. Nous en sommes à présent arrivés à un stade où il n’y a plus que des technosciences

(Janvier 2021)

L’impossible voyage, de Marc Augé

Le tourisme de masse est un phénomène récent. Dans son ouvrage intitulé « L’impossible voyage », Marc Augé nous dépeint un univers touristique avec une grande acuité concernant ce mal du 21e siècle. La planète est de plus en plus détruite avec ce tourisme qui ne ressemble en rien à un voyage d’étude, comme cela se pratiquait avant ce tourisme de masse. L’auteur analyse ici le kitsch généralisé de ce marché qu’est le tourisme. Si nous continuons sur cette pente, il n’y aura bientôt plus de ressources à cause de ces voyages où tout est artificiel. Marc Augé lance ici un appel avant que le monde ne se transforme en un gigantesque parc d’attraction où les hommes seront totalement aliénés.

Paris

Je n’ai jamais pu comprendre ce qui fascinait tant les touristes dans cette ville que l’on nomme Paris. Tout y est artificiel et sent le piège commercial pour attirer le passant et lui vider son porte-monnaie. La ville de lumière n’est qu’un gigantesque commerce où la plupart se font plumer dans des distractions stupides et qui n’ont aucune substance sur les éléments essentiels de la vie. Paris n’est belle que lorsqu’on est amoureux et que l’on fait plus attention aux yeux de celle qu’on aime qu’à ses marchands de pacotilles. Tout y est superficiel et vulgaire. Avec le temps, je ne fais plus attention à la laideur de cette ville qui transpire l’artifice. Paris n’est faite que de marchands avides que je méprise. Finir sa vie dans cette ville est un non-sens total. Mais on s’habitue à l’horreur, aux mensonges des commerçants, à toute cette puanteur de la société de consommation. Paris est une ville abjecte, tout juste bonne pour réaliser des cartes postales. Mais l’habitude nous joue des tours, et pour partir il ne faut pas être seul.

Regards croisés sur quelques séries

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Série qui n’a pu être imitée, Chapeau melon et bottes de cuir possède néanmoins des éléments filmiques communs avec les autres séries télévisées des années 70 comme Les envahisseurs ou Le prisonnier. Cette période était florissante pour ce qui concernait la créativité. Il faut dire que toute cette ébullition était également liée à la guerre froide et à la fin, non très lointaine, de la seconde guerre mondiale.

Si nous regardons par exemple la série Les envahisseurs, nous constatons que pas une seule fois David Vincent est vu en train de prendre un repas ou d’avoir le front qui transpire, même sous un soleil ardent. Le personnage principal semble ne pas avoir de corps et n’éprouver aucune émotion. Il est presque aussi froid que les créatures qu’il poursuit.

David Vincent est un architecte fantôme qui ne fréquente quasiment jamais les chantiers. Quant à John Steed, ce n’est guère plus convaincant. La mythologie des personnages de séries repose sur le fait que ces derniers ont un corps tout autant qu’ils n’ont pas de corps réel, tels des dieux ou des déesses. D’autre part, si Roland Barthes avait souligné le rôle de la sueur dans le cinéma américain, dans les séries la transpiration est inexistante.

Les ressorts des séries ne sont pas les mêmes que ceux du cinéma. Par le fait même qu’une série repose sur un grand nombre d’épisodes, tout réalisme demeure impossible. Car la série est par essence totalement irréelle. Le même mécanisme se produit au cinéma avec les trilogies. Intuitivement nous disons que le deuxième, puis le troisième film ou plus sont « moins bons » que le premier. C’est qu’une fiction réaliste ne peut être réalisée que dans un seul film en un seul épisode. 2001 l’Odysée de l’espace aurait était dénaturé si Stanley Kubrick en avait fait une trilogie.

A présent regardons d’un peu plus près la série culte des années 70, Le prisonnier. L’emblématique numéro 6 pourrait être l’objet d’une longue analyse. Nous pourrions dire que chacun de nous peut devenir le numéro 6. Ainsi cet univers fermé sur une île dotée d’une multitude de moyens de surveillance est-il propre à devenir fou. Cependant le protagoniste résiste avec une force ingénieuse avec laquelle nous nous identifions. Les numéros 2 successifs s’acharnent sur lui, mais il résiste avec vigueur.

Un autre élément concerne la dépersonnalisation des habitants du village. Il est intéressant de remarquer aussi que ceux qui dirigent le village portent également des numéros.

Cette série était bien en avance sur son temps puisque la surveillance omniprésente dont font l’objet les habitants se retrouve réalisée avec l’évolution de l’informatique actuelle. Le village de cette série est en fait devenu le village global, avec la surveillance généralisée dont font l’objet des populations de plus en plus nombreuses sur la planète.

Toutes les tentatives de fuite du village sont infructueuses où cependant au dernier épisode il réussit à s’enfuir. Dans celui-ci il est face à un public cagoulé et participe à un jugement fictif avant de quitter l’île.

Après ces épisodes, le contraste est saisissant avec « la vie retrouvée » dans la capitale londonienne. De numéro 6, il retrouve enfin son identité, son prénom et son nom. Le village n’a pas eu raison de lui et il n’a pas donné les informations que le numéro 2 tentait de lui extirper

© Serge muscat 2022.

La photographie et le cinéma au service du consumérisme

Dès l’utilisation de la photographie dans l’imprimerie, la publicité fit un usage intensif de cette technique pour promouvoir les produits des entreprises. Ce fut le début de la consommation de masse jusqu’à ce que nous connaissons aujourd’hui. Sans la photographie utilisée dans les journaux et les magazines, la marchandise n’aurait pas pu faire l’objet d’une diffusion de masse comme ce fut le cas. L’industrie du luxe a par exemple fait appel aux photographes les plus talentueux pour mettre en avant ses produits. Sans photographie, pas de visibilité massive des marchandises et pas de déclenchement du désir. Car le consommateur est un être désirant. Le développement du capitalisme et de la consommation de masse repose donc sur la « représentation » des produits qui incite à déclencher leur achat. La photographie est donc la meilleure alliée de l’industrie de masse.

Pour Walter Benjamin, la photographie industrielle est en quelque sorte une dégénérescence de la photographie artistique. Comme il le remarque dans les passages parisiens, la construction industrielle a pris le pas sur la construction issue des beaux arts. L’industrie a tout surpassé jusqu’à parler de nos jours « d’industries culturelles ». L’ingénieur a détrôné l’artiste sur son propre terrain qui est celui de la création artistique. De ce fait, l’artisanat a été remplacé par l’ouvrier spécialisé et l’industrie capitaliste.

Dans les photographies d’Eugène Atget c’est tout ce monde artisanal en train de disparaître qui est mis au premier plan avec une certaine mélancolie. Cet univers désuet attire particulièrement Walter Benjamin car il représente le vieux Paris, une capitale pas encore menacée par l’industrialisation. C’est également le moment où la photographie n’est pas encore totalement industrielle et où elle conserve un certain caractère expérimental. Mais l’industrialisation fera disparaître cet univers bucolique pour laisser la place aux cheminées des usines et au développement de la pellicule 35 millimètres qui deviendra un standard de la photographie et du cinéma, même si d’autres formats ont gravité autour.

Le monde marchand a détrôné tout un savoir-faire détenu par les grands photographes qui maîtrisaient de façon artisanale la photographie. La bourgeoisie souhaitant être immortalisée sur la plaque photographique, elle fut la meilleure clientèle de ces marchands attirés par l’appât du gain. A cette époque, de nombreux portraitistes peintres se lancèrent dans le portrait photographique pour gagner leur vie. Le portrait fut l’élément fondamental qui caractérisa l’essor de la photographie pendant très longtemps. Par ailleurs, avec le développement intense de la société de consommation, la photographie est devenue le médium principal sans lequel la publicité est difficilement efficace. Ainsi les affiches publicitaires ont suivi tous les développements de l’imprimerie, avec la couleur et les grands formats. La photographie véhicule aussi bien les œuvres purement artistiques que l’image des produits de consommation courante. Walter Benjamin sent cela venir puisque l’affiche photographique est relativement récente dans l’histoire de l’imprimerie. Il relève également le caractère politique de la photographie. Car une photographie est toujours un acte politique, elle n’est jamais « neutre ». Photographier c’est s’engager politiquement. Les photo-journalistes qui doivent respecter une certaine éthique ne sont pas neutres lorsqu’ils réalisent une photographie. Il y a même parfois des images qui déclenchent des scandales.

Walter Benjamin note également le caractère contre-révolutionnaire du cinéma, par le fait que celui-ci fonctionne avec le capitalisme. Au cinéma le culte des stars participe à l’idéologie libérale avec son star-système. L’art est perverti en n’étant plus au service d’un acte révolutionnaire. Walter Benjamin relève cette contradiction du cinéma qui est avant tout un art capitaliste, même si ce n’était pas le cas au tout début de la création de cet art. Il parle ainsi du cinéma : « L’acteur de cinéma […] est à tout moment conscient1. Il sait, tandis qu’il se tient devant les appareils, que c’est au public qu’il a affaire en dernière instance : au public des consommateurs, qui constituent le marché. Ce marché sur lequel il ne s’offre pas seulement avec sa force de travail, mais aussi avec sa peau et ses cheveux, son cœur et ses reins […]. Le culte des stars encouragé par le capitalisme du cinéma entretient ce charme magique de la personnalité, désormais perverti depuis longtemps par sa dimension mercantile. »

Le cinéma n’a donc plus rien à dire comme l’avait compris Guy Debord et Isidore Isou. Des années 40 jusqu’à nos jours, le cinéma est resté une machine commerciale qui vend du rêve et endoctrine les esprits. Seule une infime partie de la production cinématographique a encore un message qui transformera la société dans ses récits. Tout le reste n’est qu’abrutissement et commerce très lucratif sur lequel se greffent la presse people, les chaînes de télévision et tout un tas de produits dérivés. Walter Benjamin avait pressenti ce qui est, au 21e siècle, la société du divertissement capitaliste avec ses parcs d’attraction et la disneylandisation de la société. Cela a commencé dès les trente glorieuses. C’est autour de cette époque que Walter Benjamin écrit ses textes sur l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique et Paris capitale du 19e siècle. Toutes les prémisses du futur qui arrivera sont dans ses écrits. Aussi pose-t-il un regard très clairvoyant sur le monde en devenir et sur les sociétés de masses

© Serge Muscat – avril 2017.

1Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, éd. Allia, Paris, 2011, p. 59.

La misère intellectuelle des conseillers d’orientation

Le conseiller d’orientation exerce son métier par hasard. Mi-psychologue, mi-sociologue, il oriente les personnes selon les besoins du marché. Tant d’ouvriers qualifiés, tant de cadres, tant d’enseignants, il faut bien de tout dans la société. Répartition planifiée par l’économie libérale et les besoins des entreprises. Nouveaux besoins, nouveaux clients et nouvelles professions. Se réactualiser dans une perpétuelle mise à jour des connaissances qui évoluent plus vite que la vitesse d’apprentissage.

Dans cette incessante mouvance, beaucoup de naufragés qui se noient sous des torrents d’informations. Les rayons des bibliothèques augmentent à vive allure. Le conseiller d’orientation ne sait en fait plus très bien ce qu’il faut conseiller, ne sachant pas lui-même où il en est de sa propre vie. Rôle d’aiguilleur, il se fie seulement aux statistiques de l’économie, en laissant de côté les vocations et les souhaits de chacun. Sa hiérarchie lui dit qu’il y a des postes pour lesquels les entreprises ne trouvent personne, et qu’il faut donc former des gens pour ces emplois vacants.

Il n’y a plus assez de bouchers alors il oriente vers la boucherie. Adieu la licence de lettres, nous devons donc apprendre à découper la viande autour de l’os. Que faire devant cette attitude du conseiller ? Celui-ci ne conseille rien en bonne conscience, il se plie seulement aux directives économiques et aux tendances boursières. Pas de réel choix possible pour ceux qui suivent ses conseils qui ne sont en fait que des injonctions masquées.

Je n’ai jamais écouté les conseillers qui cherchaient à vendre leur camelote. J’ai toujours été un mauvais client pour les conseillers d’orientation. Même sans GPS, je sais m’orienter parmi les foules et les bonimenteurs

L’extase des premières minutes du réveil

Lorsque, encore plongé dans les limbes du sommeil, je refais surface pour m’éveiller le matin, je goûte avec délice les premières minutes de mon réveil. Je revis durant l’espace de ces poignées de secondes l’étonnement de l’enfance où tout semble être un paradis. Je marche dans la nature en sentant la douceur du soleil et les odeurs de pins. Je suis d’un optimisme débordant et il n’y a en moi pas la moindre trace d’une mélancolie passagère. J’ouvre les bras et je vais avec enthousiasme vers le monde. Comme lorsque j’étais enfant, je suis enjoué par toutes les choses que je vais pouvoir faire durant cette journée.

Mais les secondes défilent. Ma conscience s’éclaircit progressivement… Je me lève du lit et vais boire un verre d’eau. Les rêves de l’enfance s’évaporent doucement pour laisser la place à un monde fait de contraintes et de désillusions. C’est avec la préparation d’un café bien fort que disparaissent les dernières images enfantines.

A présent j’entends le camion des éboueurs qui vient vider les poubelles. Je suis maintenant totalement réveillé. Et c’est effrayant !

Juin 2019 – © Serge Muscat.

Le bruissement intérieur

C’est souvent lorsqu’on s’assoupit pour entreprendre une sieste et que le corps est détendu, que l’esprit vagabonde en se remémorant des images, des paroles et tout un tas de sensations qui prennent une signification nouvelle aux différentes étapes de notre vie.

Le sens des situations traversées dans le moment présent ne nous est donné que très partiellement. Avec le recul et un apport d’informations supplémentaires, tout un monde que nous n’avons fait que traverser dans l’action nous apparaît soudainement riche de significations.

Aussi est-ce pour cela que j’apprécie de rester allongé de longs moments en méditant. L’expérience n’est bénéfique que lorsque nous prenons le temps de la méditer ; sinon elle reste opaque à notre conscience. En se remémorant les moindres détails, on en extrait la quintessence sémiotique sur les actions et les propos des hommes.

Que de problèmes complexes ai-je compris en m’allongeant sur un canapé !

Méditer est la même opération de révélation que l’on pratique en photographie argentique. Tout apparaît avec une netteté surprenante pour qui sait analyser ses pensées avec perspicacité et lucidité.

Bruce Bégout et la philosophie de la vie quotidienne

La vie quotidienne n’est pas le sujet de prédilection des philosophes. Sujet que beaucoup trouvent un peu prosaïque, nombreux sont ceux qui préfèrent manier les concepts. Cependant Bruce Bégout ose réfléchir sur ce qui nous semble apparemment le plus évident, et donc le plus trivial.

Ainsi il s’intéresse à des objets comme le motel ou à des lieux comme les bords de routes en nous faisant prendre conscience de ce que l’on ne perçoit qu’indistinctement sans trop y faire attention. Le discours de l’auteur agit comme un révélateur, au sens photographique du terme, et transforme notre perception de ces lieux que nous connaissons tous.

Son travail sur l’architecture devenue friche, parfois avant même que celle-ci soit terminée, nous montre que nous vivons dans l’éphémère par cause d’accélération toujours plus grande dans tous les domaines.

La question de l’artifice est également soulevée, dans un univers où tout est recouvert de « paillettes » pour nous faire croire au merveilleux, alors que presque partout règne le précaire.

Un auteur à lire et à suivre, donc, qui vous nettoiera le regard et vous ouvrira les yeux sur ce qui nous entoure.

Le tube de colle

Lorsque j’étais enfant, à l’âge de la pensée magique, la colle me fascinait. Cette étrange substance capable de faire tenir ensemble presque toutes les matières relevait pour moi du miracle.

J’avais réalisé un château fort avec des allumettes et beaucoup de colle. Cela préfigurait ce que j’ai retrouvé par la suite en biologie, à savoir l’assemblage de cellules qui constituent le vivant. Ne connaissant pas encore, du haut de mes dix ans, les phénomènes physiques qui interviennent dans le processus des matériaux collés, je m’amusais à joindre des objets hétéroclites tout en restant rêveur. Je faisais, sans m’en apercevoir, mes premières découvertes de l’empirisme, cette source intarissable de connaissances. J’assemblais des maquettes d’avions que je prenais un grand plaisir à regarder une fois entièrement montées.

Sans en prendre conscience, je tenais là un principe essentiel : que tout est fait d’assemblage. Principe dont ne déroge aucune science. Car le savoir est un gigantesque assemblage de théories qui sont souvent réfutables. Et ces théories tiennent avec de la colle conceptuelle. Parfois elles se brisent et l’on tente comme on peut de recoller les morceaux. Et nous découvrons alors, dans ce montage imparfait, une nouvelle théorie.

A présent je ne construis plus de maquettes ; je colle seulement les morceaux d’une vie qui se perd dans des souvenirs infinis et labyrinthiques.

(Décembre 2021)

L’ordinateur

Cet objet caractéristique du XXe, et surtout du XXIe siècle, ne cesse de me surprendre. Cette machine polymorphe, dont on pensait il y a cinquante ans qu’elle ne servirait à rien et qui est devenue indispensable à notre vie quotidienne, est une révolution comme l’ont été l’invention de l’imprimerie et la machine à vapeur. Lorsque je vois les mutations produites, je n’ose pas imaginer ce que provoquera comme changements le successeur de l’ordinateur.

J’aime entendre le doux ronronnement des ventilateurs qui interpelle ma conscience presque comme une présence humaine. Il reste à faire une phénoménologie de cet étrange objet dont on ne fait plus attention tant il est intégré à notre vie quotidienne. Bien entendu, nous recevons aussi des publicités dans notre messagerie ; mais nous recevons aussi des messages de personnes du monde entier. Nous pourrions, comme l’a fait Francis Ponge avec la figue, écrire un livre entier intitulé : Comment un ordinateur de paroles et pourquoi. L’ordinateur est pour moi cette figue qui consolait jadis cet auteur.

Les encyclopédies en ligne sont un vrai régal qui enchanteraient les hommes des Lumières s’ils vivaient à notre époque. Mais au lieu de cela nous avons fabriqué « le capitalisme cognitif ». Avatar de l’invention de l’informatique où les hommes sont à nouveau asservis par le capital. Prolétaires du clavier et de la souris, des individus sont payés au clic. Voilà le funeste avenir de cette si belle invention. Dérapage de la technique, si nous ne prenons pas garde, cet objet qui semble anodin pourra transformer notre vie en cauchemar. Bienvenue, donc, dans le monde réel

Le territoire

Les hommes et les animaux ont toujours combattu pour un territoire. Cela fait partie de l’instinct du vivant. Aussi lorsque je parcours la ville pour me rendre à un endroit, lorsque je prends par exemple le bus, je perçois cette notion de territoire chez les personnes qui montent et descendent.

Le regard posé sur les gens est imprégné de cette géographie. Chacun cherche à savoir quel est le territoire d’autrui, bien que cela soit difficile à déterminer. Et tel un chien qui grogne pour défendre sa niche, nous grognons intérieurement lorsque nous supposons qu’un individu est d’un autre territoire que le nôtre. Et c’est de cet instinct que proviennent de nombreux malentendus.

Un bus qui traverse une grande ville opère chez les voyageurs un mélange de curiosité et de déchirements intérieurs. Nous traversons une multitude de territoires, et chaque personne qui monte dans le bus semble appartenir à une petite portion de la ville. Émerveillement ? Crainte ? C’est un peu tout cela à la fois. Nous faisons de la géographie humaine sans en prendre conscience.

Comme cela serait agréable si tout le monde prenait le même bus en descendant tous au même arrêt. Il n’y aurait plus de conflits et la géographie ne servirait plus à faire la guerre. Malheureusement notre condition de terrien nous oblige à suivre toujours plus de chemins et à traverser des territoires défendus avec âpreté par ses occupants.

La déshumanisation des centres d’appels téléphoniques

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Dans les années 80 étaient à la mode les répondeurs téléphoniques à bande magnétique qui permettaient de laisser un message vocal en l’absence du correspondant. Puis les premiers répondeurs numériques firent leur apparition. Et c’est à partir de ce moment que commença la lente et longue déshumanisation du téléphone et des entreprises qui travaillaient avec cet outil de communication. Le standard téléphonique avec une personne chargée de prendre les appels existait encore. Puis avec le développement croissant de l’électronique, peu à peu sont apparues de nouvelles fonctionnalités dans la téléphonie. C’était l’époque du Minitel et de l’annuaire électronique. Dans les centres d’appels le discours des téléconseillers n’était pas encore formaté selon les canons actuels. Progressivement la téléphonie devint de plus en plus numérique et les industriels commencèrent à entrevoir la possibilité de fabriquer des boîtes électroniques capables de remplacer une standardiste.

C’est à ce moment que démarre réellement la « robotisation tayloriste » des humains. Dans les centres d’appels démarrent des « formations » pour les téléconseillers afin de les faire ressembler à des machines partout identiques.

Les méthodes utilisées dans les centres d’appels

Les personnes qui travaillent dans les centres d’appels sont soumises à de fortes contraintes qui pèsent sur elles, aussi bien au niveau du rendement (le nombre d’appels par heure) que sur le contrôle de ce qu’elles doivent dire et aussi ne pas dire. Au cours de la « formation » on leur apprend à ne laisser filtrer aucune trace d’émotion ou de ce qui serait un peu trop personnel. De ce fait elles doivent apprendre par cœur des formules stéréotypées qu’elles débitent tout au long de la journée avec tous les interlocuteurs et leurs différentes manières de parler. Les composantes spécifiques de la personnalité des téléconseillers sont niées au profit d’une standardisation qui met toutes les personnes sur le même plan, tels des clones fabriqués en série. Ainsi les téléconseillers se comportent-ils comme des boîtes vocales toutes identiques et délivrant le même message. Les conversations sont enregistrées afin que le chef de service puisse contrôler la conformité des discours des téléconseillers.

« Vous avez une autre question ? »

Dans les centres de réception d’appels s’est développé ce que l’on pourrait appeler le syndrome du « Vous avez une autre question ? ». C’est un peu le même syndrome du « Et avec ceci ? » des boulangeries. Phrases stupides et cependant bloquantes qui sont apprises par cœur par tous les nouveaux salariés débutant dans la profession. Ces phrases servent à couper court à toute communication qui serait un peu trop personnelle ou intime. Ainsi les téléconseillers et les boulangères font de la psychologie sans le savoir, sans avoir jamais étudié par exemple l’analyse transactionnelle et la PNL en général. Cependant, en ce qui concerne les téléconseillers, ceux-ci sont formés par des personnes qui, elles, connaissent les théories de la psychologie.

C’est ainsi que notre monde devient de plus en plus formaté, avec des codes de plus en plus stricts qui sont générateurs de malaise social.

L’avenir est-il aux boîtes vocales intelligentes ?

Si les touches du clavier téléphonique permettent de s’orienter dans le labyrinthe qui mène aux téléconseillers, ces derniers finiront à un moment donné par être remplacés par des ordinateurs. Ainsi ce qui n’aura pas été prévu par le programme informatique donnera une réponse inadéquate à une question non stéréotypée d’une personne. C’est donc dans un monde privé d’émotions que se profile le futur. Règne du questionnaire à choix multiples, il reste par conséquent beaucoup de travail à faire par les ingénieurs pour rendre plus humaines leurs créations technologiques

Saut à l’élastique dans le vide contemporain

Depuis déjà plus de deux décennies, nous avons entamé une période où le culte du corps et de l’individualisme n’a cessé de se développer. La musique disco où chacun dansait  seul, sans être avec une partenaire fut le signe précurseur d’une montée en puissance d’un individualisme exacerbé. Dans un contexte de crise économique, cette dernière reporte ses méfaits sur l’individu qui se lance dans une compétition effrénée (le « tous contre tous ») pour ne pas faire partie des laissés-pour-compte. L’hypertrophie sur Surmoi qui incite à vouloir devenir un gagnant cause de grandes souffrances chez les personnes, en regard de leur vie quotidienne empreinte d’une certaine monotonie tout autant que de stress professionnel lié aux méthodes de management actuelles qui sollicitent toujours plus de rendement de la part des salariés.

Parallèlement à ce stress généralisé se développe une quête vers le bien-être qui n’est en fait qu’une illusion en produisant encore plus de fatigue, étant donné que les travailleurs font un nombre croissant d’heures de travail. Ce système bouclé aboutit en fin de course à la dépression nerveuse et à la consommation de médicaments comme les anxiolytiques ou les antidépresseurs.

En 2009 on recense en France un suicide par jour au travail. C’est dire le désarroi et le stress que ressentent les salariés dans l’entreprise. Le personnel n’a même plus le temps de se divertir, la seule préoccupation étant de dormir pour récupérer de la fatigue. Dans ce cas travailler plus pour gagner plus ne sert strictement à rien sinon à s’user la santé et, de plus, sans relancer la consommation par faute de temps libre.

D’autre part l’individualisme où chacun désire se démarquer des autres produit un isolement de plus en plus important où l’on ne trouve plus de thème commun qui rassemble les personnes pour une vie sociale productrice de réel bien-être. Face à ce phénomène, certains mouvements prennent naissance en voulant renouer avec une vie sociale à taille humaine tout en réduisant les hiérarchies autoritaires.

Cependant, avec la médiatisation à outrance d’un star-system qui s’applique à tous les champs du social (arts, sport, politique…), cela incite plutôt à la compétition qu’à la solidarité. De plus la perte de conscience de classe aboutit à une jungle féroce où chaque collègue se transforme en ennemi potentiel. Il règne de ce fait une atmosphère de suspicion malsaine et génératrice parfois de certaines pathologies. Et les médecins généralistes et les psychiatres ne peuvent rien faire pour soigner les causes du malaise social. Ils ne peuvent que placer des pansements provisoires qui ne résoudront pas les vraies causes des problèmes.

Cette perte des liens sociaux avec des relations saines engendre une dissolution du sens de l’existence. Lorsque autour de l’individu tout devient hostile, le repli sur soi est bien souvent la seule solution pour ne pas générer trop d’anxiété. De là la civilisation de l’homme seul devant son téléviseur à regarder des images que l’on nomme parfois un peu trop vite réalités. La signification de l’existence vole alors en éclats pour se perdre dans un kaléidoscope d’images et de propos issus du journalisme people diffusé en masse. Le contraste entre la vie rêvée des stars et la platitude de la vie quotidienne produit des effets dépressifs où sombrent les plus fragiles. C’est là que se forme le grand vide que les utopies positives n’arrivent plus à combler, comme celles qui émergèrent dans les années 70.

Nous arrivons à un point mort idéologique où plus personne ne croit en rien, et surtout pas à changer de société. Le vide s’est installé comme une fatalité pour laquelle il n’y a aucun remède. L’individualisme a tout balayé sur son passage. Le malaise dans la civilisation n’a jamais été aussi présent que de nos jours. Un monde nouveau doit naître mais il n’arrive pas à sortir la tête, empêtré qu’il est dans un individualisme exacerbé. Les solidarités ne fonctionnent plus. Les syndicats sont désertés, les partis politiques n’ont plus d’adhérents, bref, c’est le chacun pour soi généralisé. Le social s’effrite comme une boule de terre séchée.

On se demande jusqu’où ira cette quête vers un narcissisme sans cesse croissant. Plus rien ne rassemble les individus, si ce n’est la consommation de produits ayant une durée d’utilisation de plus en plus courte. Le XXIe siècle ne pourra se dérouler comme le siècle précédent. Un grand virage doit s’amorcer. Et c’est tous ensemble que nous devons y participer

(Juillet 2009)

Accélération, innovation et idéologies de la technique

« Tout ce qui dégrade la culture,

raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. »

(Albert Camus)

Parler d’innovation pourrait se faire sous l’angle de l’accélération. En effet, par certains côtés, innover c’est aussi apprendre à gagner du temps. Ainsi l’homme construit des machines qui exécutent des tâches plus rapidement qu’il ne le peut lui-même. Cette accélération pourrait lui procurer du temps libre, mais en fait l’homme travaille autant que sans les machines, en espérant faire plus de profit. Le gain de temps revient à gagner plus d’argent. Les sociétés capitalistes choisissent l’option financière à la place du temps libre. La frénésie de la production (même si les produits finissent rapidement dans la poubelle) est le choix que font tous les pays développés.

La promesse jamais tenue d’éternité

Que se cache-t-il derrière cette course effrénée au profit ? On pourrait penser que le désir de vivre de multiples vies soit le moteur de cette course folle, ou que la compétition pour pouvoir rester sur place sans reculer sont les critères déterminants de l’accroissement de la vitesse. Mais derrière des réponses anthropologiques comme celles que formule Hartmut Rosa1 dans son livre intitulé « Aliénation et accélération », il y a peut-être le désir de dépasser notre finitude. Il est d’autre part apparu une croyance en la technique comme en une nouvelle divinité. Mais la technique génère elle-même ses contradictions. Avec nos machines toujours plus puissantes, les problèmes humains resurgissent. La technique est même la source de nombreuses difficultés. Comme le disait Paul Virilio, le chemin de fer a inventé le déraillement. Et l’innovation crée sans cesse de nouveaux problèmes qu’il nous faut tenter de résoudre.

Il y a quelque chose d’autre qui nous pousse à vouloir toujours améliorer l’existant. Et ce quelque chose déborde très vite les questions d’innovation au sens strict.

Les contraintes physiques et biologiques

Ce qui anime le changement est également lié aux caractéristiques de la matière inerte et aussi, bien entendu, de la matière vivante. Les lois de l’évolution énoncées depuis Darwin font que le vivant induit du changement. Les modifications physico-chimiques liées aux activités humaines sont aussi des éléments qui modifient tout l’écosystème. Il apparaît donc des problèmes à résoudre liés à ces changements, et il faut par conséquent faire appel à l’innovation. C’est en fait une boucle systémique : l’homme modifie la nature, cette nature réagit en créant des situations imprévues, et l’homme doit de nouveau intervenir pour rectifier ces changements, en créant à son tour de nouvelles perturbations…

Par ailleurs la croissance démographique continue fait qu’il faut en permanence trouver de nouvelles solutions pour nourrir la population. D’où l’innovation pour avoir le plus de récoltes par an. Face à cette accélération, il y a également une force de ralentissement de cette innovation.

La décélération sociale

Comme le dit Hartmut Rosa, il y a des facteurs qui nous obligent à ralentir cette course à l’innovation. Le premier est d’ordre anthropologique. La vitesse de traitement de l’information par notre cerveau ainsi que notre corps sont limités. De plus, face à une innovation, il faut un certain temps d’adaptation, ce qui génère une certaine inertie.

Ensuite, toujours selon cet auteur, il y a aussi « la décélération comme conséquence dysfonctionnelle de l’accélération sociale ». En effet, une illustration très parlante est par exemple l’embouteillage, où chacun veut se rendre le plus rapidement possible en un lieu donné. D’autre part il y a aussi les phénomènes de dépression liés au surmenage et qui provoquent un ralentissement chez l’individu déprimé.

Il y a enfin la décélération intentionnelle, c’est-à-dire ceux qui rejettent cette course folle à l’innovation. Des auteurs comme Jacques Ellul2 nous avertissent des dangers d’une innovation toujours plus orientée vers une croissance géométrique. Une population de plus en plus importante souhaite un ralentissement. Et s’il s’agit d’innover, ils veulent revenir à un rythme plus humain et non dicté par la vitesse des machines.

Dans le social se produit également une accélération vertigineuse. Faute de temps, la communication se réduit à une « communication Post-it ». La course perpétuelle pour ne pas être déclassé oblige les acteurs à dépenser une énergie considérable pour se maintenir dans la course contre la montre. Les exclus de la société sont ceux qui ne participent pas à cette course folle. Ils vivent dans un autre temps, sans savoir s’ils pourront à nouveau reprendre la compétition, ou même s’ils le souhaitent. C’est souvent pendant une période de chômage qu’ils prennent conscience du caractère insensé de cette course contre le temps, sans savoir toutefois s’il existe une alternative pour y échapper. Mais comme l’écrit Hartmut Rosa, il n’est pour le moment pas possible d’échapper à cette vie-chronomètre, et les pointeuses ont encore un bel avenir, à moins de changer radicalement de société. « L’idée de fonder la critique sociale sur une analyse des conditions temporelles de la société repose sur le fait que le temps est un élément omniprésent du tissu social ».

Accélération et technique

Lorsqu’on parle d’accélération, la première pensée qui vient à l’esprit est l’accélération du progrès technique. Rien ne semble en effet arrêter cette évolution de la technique, jusqu’à devenir presque tous des techniciens en puissance. C’est que l’idéologie de la technique est répandue dans le monde d’une manière inégalée. La fascination et la croyance à l’égard de la technique n’a d’égale que la religion. Et c’est du reste une nouvelle forme de religion depuis « la mort de Dieu ».

Cependant, s’il existe de nombreuses utopies positives qui imaginent l’homme libéré du rude labeur grâce aux machines, il y a également des utopies négatives dont la cause est la prolifération des machines. Des fictions comme Matrix, Terminator ou Mad Max sont là pour nous le rappeler. Dans certains cas, la technique peut devenir nuisible à l’homme. Et nous oscillons sans cesse entre ces deux types d’utopie.

Le danger est lorsqu’on applique les techniques de l’ingénieur à la gestion des hommes, car l’homme n’est pas une machine, ce que n’ont pas compris les tayloristes (ou plutôt ils l’ont souvent compris mais ils préféraient aliéner les travailleurs pour faire plus de profit et mieux les contrôler).

Par ailleurs Thierry Gaudin3 remarque que l’innovation dans le monde de la technique est souvent le fait des personnes qui se sentent étrangères à leur milieu. Ainsi le besoin de reconnaissance est-il plus important qu’une personne bien intégrée, ce qui les pousse à la créativité.

En outre, comme l’explique Nicole Aubert4, notre société est malade du temps à cause de la financiarisation généralisée. La loi des 15 % pour les actionnaires fait que les cadences de travail sont accélérées pour obtenir ce chiffre. Le temps manque et de nombreuses tâches sont inabouties car il faut sans cesse passer à autre chose sans pouvoir terminer ce que l’on était en train de faire. En un mot, il faut être compétitif ! Le temps réel est devenu la norme et la vitesse de travail fluctue en même temps que les cours de la Bourse. Nous courons en fait après des intérêts.

Nous voyons que le capitalisme est chronophage et que nous n’en avons pas fini de courir après le temps alors même que nous parlons paradoxalement de société des loisirs et du temps dit libre

1Cf. Hartmut Rosa, Aliénation et accélération, éd. La Découverte, Paris, 2014 pour la traduction française.

2Cf. Serge Latouche, Jacques Ellul, Contre le totalitarisme technicien, éd. Le passager clandestin, 2013.

3Cf. Thierry Gaudin, De l’innovation, éd. de l’Aube, 1998.

4Cf. Nicole Aubert, Le culte de l’urgence, La société malade du temps, éd. Flammarion, 2003.

Le tatouage comme élément irréversible d’appartenance

« Marquer la peau revient à marquer l’inscription

du sujet dans le corps social »

Si la grande presse nous dit que le tatouage est devenu une mode sans aucune distinction sociologique, en y regardant d’un peu plus près nous y voyons bien d’autres choses. En effet, nous pouvons dire que le marquage symbolique du corps s’oppose à la différenciation des individus par le vêtement. Ce dernier est mobile et peut s’enlever alors que le marquage du corps est définitif et présent dans toutes les situations sociales. C’est cette non-adaptabilité symbolique qui fait du marquage du corps un procédé particulier.

Les personnes tatouées ont presque toutes un mode de symbolisation radical par le fait de son caractère définitif dans le temps. Cette permanence des individus tatoués fait qu’ils appartiennent à des groupes sociaux bien définis et différents de ceux qui ne sont pas tatoués. La mise en avant et la revendication visuelle et symbolique d’une appartenance à un groupe d’une manière définitive apparente le tatouage au marquage des « marginaux », de ceux qui sont marqués à vie sans possibilité de retour ou d’évolution. Ce caractère figé du tatouage est révélateur d’une certaine non-plasticité de l’individu tatoué. Il inscrit avec fierté son appartenance immuable et irréversible. Aussi est-ce pour cela que la tatouage « fait peur et impressionne ». Car l’on se doute de ce qui se passe dans l’esprit d’une personne qui se fait tatouer. Se faire tatouer c’est « appartenir à » et « être contre quelque chose ou quelqu’un » Cette revendication va bien plus loin qu’une simple esthétique du corps. Elle est la marque d’un conflit chez l’individu tatoué. On peut revendiquer une appartenance quelconque, mais il y a un grand pas de franchi lorsqu’on décide de marquer d’une manière définitive cette appartenance sur son corps.

Par ailleurs on pourrait penser à première vue que le tatouage fait partie du body art. Mais cela serait oublier que les performances de body art ne sont pas des tatouages inscrits définitivement sur le corps. La peinture de body art n’a rien d’indélébile. En ce sens, le corps est utilisé comme un tableau que l’on peut ensuite effacer. C’est le caractère irréversible du tatouage qui fait toute la différence.

Il faut se trouver dans une temporalité bien particulière pour croire que les symboles tatoués correspondront « toujours » à l’état d’âme dans lequel se trouve la personne en train de se faire tatouer. Il faut croire également que le choc psychologique est intense pour arrêter ainsi le temps dans une sorte de présent intemporel, sans avoir la possibilité de se projeter dans le futur. Cette trace sur le corps peut devenir un fardeau difficile à porter, surtout lorsqu’on n’adhère plus aux idées pour lesquelles ces tatouages ont été réalisés.

Le tatouage est comme le patronyme, il indique la filiation et permet de remonter le fil du temps pour qui sait interpréter la symbolique. Si le propre de la mémoire humaine est de pouvoir « oublier »afin de ne pas se transformer en poids, le tatouage, lui, est un rappel permanent du passé. Malgré le vieillissement, le tatouage ne prend pas une ride et reste le témoin fidèle de ce que nous fûmes lorsqu’il a été réalisé. Le tatouage nous suit ainsi jusque dans la mort

© Serge Muscat – septembre 2020.

La 5G : promesses et horizon technologique

La 5G a fait beaucoup parler d’elle. Promettant un bouleversement complet dans les télécommunications sans fil, elle a aussi ses détracteurs qui estiment que la 4G est amplement suffisante.

La 5G déclenche de nombreux propos inconsidérés. On lui a d’abord reproché d’être consommatrice d’énergie. Or Nicolas Desmassieux, Vice-Président à Orange Labs, estime que la consommation est moins élevée que la 4G, car contrairement à cette dernière la 5G génère 30 à 40 fois plus de trafic. Donc à données égales, la 5G consomme effectivement moins que la 4G.

D’autre part, la 5G ayant une bande passante bien plus élevée que la 4G, elle permettra la multiplication des transmissions avec les objets connectés. De plus, avec la technologie 5G, les antennes se mettent en route suivant la demande des utilisateurs. Lorsque les antennes ne sont pas sollicitées, celles-ci se mettent en veille.

Avec un débit plus élevé que la fibre optique et un temps de latence réduit à une milliseconde, des utilisations pour la téléchirurgie et les voitures autonomes deviennent possibles.

La 5G est théoriquement 10 fois plus rapide que la 4G. Toutefois l’augmentation massive des débits implique des contraintes techniques qui induisent l’augmentation des coûts. Ainsi pour la même couverture que la 4G il faut avec la 5G tripler le nombre des antennes, ce qui soulève des contestations parmi la population.

Par ailleurs, selon une étude du cabinet américain PwC, les deux tiers des consommateurs refusent de payer un abonnement plus cher à leur opérateur. Des obstacles se dressent donc pour le déploiement de la 5G.

La multiplication des antennes et des fréquences

Des associations dénoncent la multiplication des antennes et les bandes de fréquences dans lesquelles elles émettent, en disant qu’elles sont nocives pour la santé. Pourtant, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) informe qu’il n’y a aucun risque avec les fréquences émises par la 5G, notamment la bande de 3,5 Ghz. Elle a déjà diffusé un rapport préliminaire avec des études publiées et promet un tableau complet d’ici le premier semestre 2021. Du reste, la modulation OFDM (Orthogonal Frequency-Division Multiplexing) est déjà utilisée pour la TNT, et aucun incident n’a été relevé à ce jour. Ce qui n’empêche pas les associations anti-ondes d’appeler au gel des déploiements des antennes 5G. Il faudra beaucoup de temps pour rassurer tout le monde et être certain que les ondes ne nuisent pas à la santé. Certains activistes n’hésitent pas à passer à l’acte en brûlant des antennes, comme cela s’est produit au Royaume-Uni. De plus, de nombreuses fausses informations circulent et rendent les ondes de la 5G responsables de différents maux. Ce déploiement est donc bien compliqué et apporte chaque jour son lot de nouvelles péripéties.

La 5G en avance sur son temps

La 5G est-elle pour tout de suite ? Autant le dire d’emblée, la pleine utilisation de cette technologie n’est pas encore pour 2021. Les équipements ne sont pas encore prêts à utiliser les nouveaux débits disponibles avec la 5G. Une lente évolution des smartphones et aussi des objets connectés sera nécessaire, car pour le moment rien n’est encore prêt. Nous n’en sommes qu’aux balbutiements d’une technologie dont les retombées sont encore floues. La voiture autonome n’en est encore qu’au stade expérimental et nous ne savons pas encore exactement quels seront les objets communicants qui seront reliés à la 5G. Tout cela nous ouvre des perspectives vers un futur dont nous ne connaissons pas encore les aboutissants. L’ADSL et la fibre optique seront-ils détrônés au profit de la 5G ? Personne ne peut le dire pour le moment. C’est à un long processus que nous sommes confrontés et le développement se fera sur une décennie avant que toutes les antennes ne soient déployées. Nous aurons d’ici-là bien le temps d’analyser l’impact de ce nouveau mode de transmission

Avec Microsoft, la première dose est gratuite!

C’est sur la naïveté et l’ignorance de l’utilisateur que repose le succès de Bill Gates. Cette ignorance est légitime étant donné que l’informatique n’est pas enseigné dans l’enseignement primaire et secondaire. Nous entendons par enseignement les principes fondamentaux de la programmation informatique. Microsoft utilise cette ignorance de la population pour régner en maître sur la vente de ses logiciels. Les plus inconditionnels des produits Microsoft étant aussi ceux qui connaissent le moins de choses en informatique. Pour eux, ils cliquent sur une icône et ça fonctionne ; cela ne va pas plus loin dans leur réflexion. Quant à savoir si c’est un logiciel privateur ou bien un logiciel libre, cela fait partie du dernier de leurs soucis. Et c’est sur ce point principal que joue Microsoft.

Pour l’utilisateur lambda, logiciel libre signifie logiciel gratuit. Ce qui est une double erreur car il y a de nombreux logiciels gratuits qui ne sont pas libres, et deuxièmement les utilisateurs de logiciels libres font des dons financiers où chacun donne selon ses moyens. Malgré les efforts d’information des associations et des fondations qui œuvrent pour le logiciel libre, Microsoft compte bien sur l’ignorance de la population pour pérenniser son empire. Et les établissements d’éducation et de formation « ne donnent pas l’exemple » étant donné que l’éducation nationale passe de très gros contrats avec Microsoft pour installer ses produits. Comment, dans ces conditions, faire de la résistance pour accéder à plus de liberté et d’autonomie ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. Il ne faut toutefois pas se décourager et livrer sans relâche la guerre contre le logiciel privateur, le vent de l’histoire finira bien par tourner

Petite histoire des microprocesseurs et de ses défis

C’est en 1947 que fut inventé le premier transistor par les Laboratoires Bell. Personne ne se doutait encore que cette invention allait devenir capitale pour les progrès de l’informatique et le confort de notre vie quotidienne. Puis, de miniaturisation en miniaturisation, Intel crée en 1971 le premier microprocesseur, le 4004. C’est un microprocesseur de 4 bits qui permet le lancement des premiers micro-ordinateurs.

Très rapidement fut conçu un microprocesseur à 8 bits, le 8008, toujours par la société Intel, qui est au départ utilisé pour fabriquer des contrôleurs graphiques. Ce microprocesseur fut utilisé par la suite à un usage général.

L’explosion de la micro-informatique est réalisée avec l’arrivée de deux microprocesseurs, le Z80 de Zilog et le 8080 de chez Intel. Avec le Z80 naissent les premiers ordinateurs grand public de marque Amstrad qui furent un véritable coup de tonnerre dans le monde de l’informatique individuelle. Pour la première fois, l’ordinateur entrait dans les foyers et pouvait être utilisé par toute la famille, et ceci à un prix abordable. Dès lors, l’informatique n’était plus réservée aux professionnels, et nombreux étaient ceux qui s’adonnaient à la programmation en langage BASIC durant les loisirs.

A partir de ce moment, l’ordinateur eut la même place que celle de la radio ou de la télévision. Ce fut le début de la numérisation généralisée de la société, avec ses joies et ses déboires.

Dans la foulée, la société MOS Technologie fabriqua le processeur 6502 qui était utilisé par les Apple II, les Commodore PET et 64 ainsi que les consoles Atari. Ce processeur était très économique et possédait de bonnes performances par rapport à ses concurrents. Il permit en outre à Apple de prendre son essor dans le monde de la micro-informatique.

Peu après, chez Motorola sortit le processeur 68000 qui eut un franc succès puisqu’il équipait les premiers Macintosh ainsi que les Atari ST et les Commodore Amiga. Avec ces ordinateurs, le graphisme fit un pas de géant et la voie fut ouverte pour la PAO, la vidéo et le multimédia en général. Dans le même temps furent créées les premières images de synthèse et les premiers films d’animation en numérique.

Suivirent alors les processeurs de la série x86 qui sont toujours aujourd’hui développés. Du monocœur nous sommes passés au multicœur, avec des capacités de calcul toujours plus élevées. Nous approchons cependant progressivement de la limite des technologies du silicium, et d’autres matériaux sont à l’étude, comme les nanotubes de carbone ou le disulfure de molybdène.

Enfin de grands espoirs sont attendus avec l’informatique quantique qui permet de réaliser en 3 minutes un calcul qui prend 10 000 ans à un supercalculateur classique. La voie est donc ouverte à de grandes possibilités

Blade runner et les éventualités du futur

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C’est en 1982 que sort le film Blade runner, inspiré d’un roman de Philip K. Dick intitulé : « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » Le réalisateur Ridley Scott situe l’action des personnages à Los Angeles en 2019. Et ce qu’il est intéressant de remarquer, c’est que ce film traitant d’individus en quelque sorte clonés a été réalisé avant que la première brebis Dolly soit clonée en 1996. Depuis cette brebis, une palanquée de films ayant pour thème le clonage sont sortis au cinéma. Si Blade runner a eu du mal à intéresser le public, c’est probablement parce que ce qui est traité est encore un sujet nouveau pour les cinéphiles. Certains ont qualifié ce film de « cyberpunk », alors qu’en 1982 naissaient à peine les premiers micro-ordinateurs. Nous ne voyons pas en quoi ce film est représentatif d’un quelconque « cyber ». Il est plutôt question de biologie, de génomique et de tout ce qui concerne le vivant. Et lorsque fut cloné le premier animal en 1996, beaucoup de gens allèrent ensuite voir au cinéma Blade runner. Ce que le public avait entendu dire de cette fiction par le bouche-à-oreille prenait un visage différent en voyant à la TV la brebis clonée Dolly. La science-fiction, que beaucoup considèrent comme étant fumeuse, trouvait soudain un point d’appui scientifique avec ce clonage de brebis. La mauvaise réception du film a donc été rattrapée une dizaine d’années plus tard. Des fans demandèrent même qu’une suite soit produite. Ce qui fut réalisé.

Mais regardons d’un peu plus près la composition de ce film. L’action se passe donc à Los Angeles en 2019, et six réplicants viennent de s’échapper d’un vaisseau et regagnent la Terre. Ces réplicants sont des copies d’humain ayant une durée de vie de quatre ans seulement, ceci afin qu’ils ne deviennent pas trop humains par l’apprentissage. Un blade runner est alors chargé de « retirer » du circuit ces réplicants.

Ce qu’il est important de remarquer est que les blade runner fonctionnent comme une sorte de service de « dépannage » en cas de défaillance des réplicants. Lorsqu’un réplicant ne fonctionne plus, on le « retire ». Seulement ce retrait n’est pas sans conséquences directes et indirectes. Cependant cela semble dans le film une méthode bien rodée qui fait partie de la routine des blade runner.

Si ces copies d’humains n’ont quasiment pas d’affectivité, il y a toutefois une exception avec la réplicante Rachel qui semble éprouver des sentiments à l’égard de Rick Deckard puisqu’elle lui sauve la vie en tuant un autre réplicant. De plus le réplicant Roy Batty a pour petite amie la réplicante Pris, ce qui montre que leur concepteur n’avait pas tout prévu.

A l’heure où l’on parle d’homme augmenté et de transhumanisme, les questions que soulève ce film sont plus que jamais d’actualité. L’éthique semble nous dire que nous n’arriverons jamais au stade des réplicants et que nous en resterons au développement de robots électromécaniques. En effet, avec ces derniers, il y a très peu de chances qu’une rébellion contre les humains se produise.

Pendant que l’on joue à modifier le génome des plantes et des animaux, le film Blade runner nous fait prendre conscience qu’on ne peut pas manipuler sans conséquences le vivant. Car modifier la nature revient en bout de chaîne à modifier l’humain. Et personne ne sait si les répercussions de ces modifications seront négatives ou positives pour le devenir de l’espèce humaine.

Pour le moment, le mieux que l’on puisse imaginer comme auxiliaire de l’homme est le robot biologique. Et c’est cette sorte d’auxiliaire que nous trouvons dans Blade runner. Même les animaux comme les serpents sont des animaux de synthèse. Dans le film, tout le règne du vivant semble avoir été modifié au profit de l’homme. D’autre part, les réplicants sont doués de facultés physiques supérieures à l’homme, ce qui les rend dangereux dans le cas de comportements imprévisibles. De plus, le fait qu’ils soient une parfaite copie de l’homme finit par jeter un trouble sur l’identité de tout le monde. Ceci se produit dans le film mais pourrait très bien se produire également dans la réalité si de semblables êtres étaient créés, nous propulsant ainsi dans « la vallée de l’étrange ». Car pour le moment, l’homme n’a jamais été confronté à une intelligence artificielle digne de ce nom. Car une IA réellement intelligente est un système qui accède à l’autonomie. Or pour le moment cette autonomie est très loin d’être atteinte. Aussi est-ce un abus de langage que de parler « d’intelligence » artificielle.

Dans le film Blade runner, les réplicants sont toutefois réellement intelligents. Ils ont une durée de vie très courte, certes, mais ils possèdent la plupart des caractéristiques humaines, si ce n’est qu’ils ne peuvent pas se reproduire. Et encore, ce fait est-il contredit par la suite de Blade runner , dans l’épisode 2. A vouloir copier l’humain trop parfaitement, le concepteur semble avoir omis cette éventualité.

Ceci nous donne à réfléchir sur l’évolution des manipulations génétiques à venir. Nous pensons qu’avant de vouloir modifier la moindre chose dans la génétique, il serait préférable d’abord de bien comprendre les mécanismes du vivant. Sinon, à plus ou moins longue échéance, nous devrons à notre tour devenir des blade runner

Interculturalité et proxémie

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Le comportement de chacun nous apparaît au quotidien comme allant de soi et surtout comme étant universel. Or il n’est rien de plus erroné que cette croyance en l’universel. En effet chaque culture possède ses codes, et dans ceux-ci nous allons nous intéresser plus particulièrement à la gestion de l’espace.

Nous utiliserons pour ce faire les travaux de Edward T. Hall qui, dans ce domaine, ont apporté des théories originales. L’auteur s’est intéressé à l’éthologie animale et humaine car ces deux domaines sont complémentaires. Nous porterons notre attention plus particulièrement sur son ouvrage intitulé dans la traduction française : La dimension cachée, publié aux éditions du Seuil.

Même si le contexte lié à l’époque a un peu changé, les théories sur la proxémie restent toujours valables à notre époque actuelle. Nous laisserons volontairement de côté ses études sur l’éthologie animale pour nous concentrer sur tout ce qui relève de l’humain.

Hall est un fin observateur et c’est ainsi qu’il réussit à théoriser les distances entre les individus. Après quelques expérimentations avec un collaborateur linguiste, il en arrive à déduire les quatre principales distances dans la communication humaine. Il les nomme :

– distance intime ;

– distance personnelle ;

– distance sociale ;

– distance publique.

Ces différentes distances ont été élaborées à partir de la manière dont on communique oralement. Cela va du chuchotement à la performance du comédien de théâtre. Toutefois il n’y a pas que l’oralité qui entre en ligne de compte, même si celle-ci est très importante. Il y a également l’importance du champ visuel ainsi que l’olfaction. Ces diverses théories ont été élaborées à partir de l’expérience et l’expérimentation. Ceci a son importance pour montrer que ses propos puisent leurs sources dans une pratique de terrain.

Porte ouverte ou porte fermée

La proxémie ne s’intéresse pas seulement aux distances entre les individus mais aussi à tout ce qui est en rapport avec la gestion de l’espace humain. Et toute architecture comporte ce que l’on peut appeler au sens large des portes. Et selon les cultures les portes sont fermées ou ouvertes selon certaines circonstances, et même parfois un simple rideau fait usage de porte.

Hall a constaté qu’en Amérique du nord, lorsque les gens sont disponibles, ils laissent la porte entrouverte. Pour un américain une porte non fermée ne dérange pas, alors qu’en Allemagne tout doit être soigneusement fermé et les chaises doivent rester à leur place. Ainsi l’espace social et architectural est traité de différentes façons selon les cultures. Ces différences créent parfois des malentendus lorsque des hommes entrent en contact.

On remarque par exemple que dans certaines cultures orientales le rideau remplace la porte. Il n’y a donc plus d’isolation phonique mais une communication « permanente » où chacun entend ce que fait et dit l’autre. La notion d’intimité n’a donc rien d’universel et diffère selon les cultures, tout comme la mobilité des meubles dans un appartement ainsi que nous le montre la culture japonaise.

Les cultures à contact et celles sans contact

Comme l’a remarqué Hall, Il y a aussi bien chez les animaux que chez les hommes, des cultures à contact et des cultures sans contact. L’entassement est le fait de certaines cultures alors que d’autres conservent leurs distances. Par exemple un anglais se sent très mal à l’aise dans un métro japonais où les passagers sont entassés. On peut dire que les orientaux possèdent plus des cultures à contact que les occidentaux. Les orientaux s’agglutinent plus entre eux, sans craindre de se toucher.

En prenant des photographies d’une file d’attente dans différents pays, on s’aperçoit rapidement que les distances entre les individus varient fortement selon les cultures. Ce qui crée souvent des tensions lorsque des personnes de diverses origines se rencontrent, par exemple dans un lieu public.

En France à peine frôle-t-on une personne que nous nous excusons immédiatement. Dans d’autres cultures, comme celles des pays africains, frôler une personne n’a pas les mêmes répercussions dans le comportement.

L’avenir de la proxémie

Il y a de nombreux anthropologues qui ont pris conscience du rôle de l’espace dans le comportement humain. Toutefois Hall est un auteur important dans la théorisation de cet espace. Il nous parle notamment de l’importance de l’espace dans les projets urbains. Trop de villes ont été bâties sans se soucier de la manière dont les habitants occupent l’espace. C’est le cas par exemple des grands ensembles que l’on qualifie de « cages à lapins » ou de « villes-dortoirs ». De plus la culture des habitants n’a pas été prise en compte. Une personne de culture nomade ne restera pas dans un appartement, aussi grand soit-il. Ceci est un exemple parmi d’autres.

Il reste donc de nombreuses questions à résoudre, et le travail des anthropologues et des sociologues est très loin d’être complet

Demain les posthumains ou pourquoi le futur a encore besoin de nous

Que va devenir l’humanité avec le développement croissant des machines ? Question lancinante que Jean-Michel Besnier se pose et dont il propose des réponses face à cette rencontre avec le non-humain. Pour lui, le non-humain est digne d’une morale et il nous présente une éthique des robots. Car les machines dont il parle sont douées des capacités d’interagir avec l’environnement comme les êtres vivants.

Les robots n’ont pas la capacité de souffrir, cependant rien n’empêche d’imaginer que dans les développements futurs les machines n’auront pas peut-être atteint une telle complexité qu’elles s’apparenteront à la complexité du vivant. C’est du moins ce dont parle l’auteur en tentant de prendre des exemples sur les technologies actuelles et leurs potentialités. Il reste toutefois prudent sur certains développements de la technique, comme par exemple l’escamotage du corps dans l’imaginaire transhumaniste. Dans le désir de fluidité, le corps devient encombrant à partir du moment où l’on peut uploader la pensée dans une machine. Une « deuxième vie » est possible lorsqu’on se débarrasse du corps. Ce corps qui nous fait prendre conscience de notre finitude. Une fois la conscience téléchargée dans une machine, nous voilà promus au rang des immortels !

D’autre part, pour Jean-Michel Besnier la transgression serait à la base de la culture. La culture est une transgression à l’endroit de la Nature. La Nature n’est pas clémente envers l’homme, contrairement à ce que pensait Rousseau. La culture est nécessaire pour libérer l’homme de l’emprise de la Nature. Et il est difficile de dire où s’arrête la culture et si elle ne doit pas totalement renverser la Nature en la désacralisant. La technique ne s’oppose pas de façon radicale à la Nature. Il y a en fait une intrication entre les deux. Et opter pour l’extrémisme est néfaste dans les deux cas pour l’homme.

L’androïde ou le cyborg ne puisent leurs sources que dans un désir ancestral de fabriquer des machines, des plus rudimentaires jusqu’aux plus sophistiquées. La différence c’est qu’en ce début de 21e siècle nous atteignons un stade encore jamais atteint auparavant. Le robot se rapproche de plus en plus de l’humain, jusqu’à créer un phénomène de malaise chez l’homme. Ce dernier cherche à faire ressembler la machine à son image, mais arrivé à un certain point il y a un mécanisme de rejet car l’homme se sent comme humilié. Il ne semble pas y avoir de limites à l’évolution des machines, et c’est ce qui commence à en inquiéter certains. Car, par exemple, dans une usine automatisée, l’homme devient un élément gênant et non nécessaire au bon fonctionnement des machines. De plus la technique concerne aussi le vivant avec les biotechnologies. Ainsi l’homme qui se croyait supérieur à la machine par le fait qu’il soit biologique en vient à être concurrencé avec des techniques comme le clonage.

L’externalisation de notre mémoire par la biais des machines informatiques est un danger pour la préservation de notre histoire. La disparition des livres au profit du stockage informatisé et de ses traitements multiples risque de faire perdre aux hommes leur identité, en ne sachant plus qui ils sont. Les partisans du transhumanisme sont bien souvent des défenseurs de « la table rase », en pensant que le passé n’a plus rien à nous apprendre. Pourtant les archéologues sont tout autant utiles à la société que les ingénieurs et les informaticiens. Une civilisation sans passé est condamnée à l’errance. Pas d’identité individuelle et collective sans mémoire. Et une mémoire gérée informatiquement à la façon de Google serait totalement impropre à ne pas faire perdre une très grande quantité d’informations qui feraient par exemple défaut aux historiens.

A partir du moment où la conscience n’est plus le propre de l’homme mais également le fait des animaux et des machines, tout peut prendre une orientation différente. La conscience étant basée sur un système de rétroactions permanentes, rien n’empêche de concevoir une machine ayant ces caractéristiques. C’est du moins la thèse que défendent certains transhumanistes lorsque les machines auront atteint ce fameux seuil de la « singularité ». Le réseau Internet transforme la terre en gigantesque cerveau planétaire électronique.

Cette mésestime de soi, comme le dit Jean-Michel Besnier, pour aboutir à un cyborg dénué de toute métaphysique est-elle la suite logique de l’évolution de l’espèce humaine ? Il est bien délicat de s’avancer sur ce terrain glissant et incertain. Ce que l’on peut dire, néanmoins, est que l’homme va devoir apprendre à vivre avec des machines de plus en plus évoluées. Et de ce fait, il va lui falloir développer une nouvelle éthique qui prenne en considération ces machines. Ce n’est pas en tombant dans les extrémismes du tout écologique ou du tout technologique que l’homme réussira à trouver la bonne place dans la Nature. Tout est affaire de modération et c’est la juste mesure qui nous aidera à vivre en harmonie avec le vivant mais aussi avec les machines.

Fury Room: le grand recyclage capitaliste

Dans le monde néolibéral tout se vend et tout s’achète. Le capital est un serpent de mer que tout le monde rêve d’attraper. Il se faufile partout où il y a de l’argent à gagner.

Une de ses dernières formes est la Fury Room. Dans la Fury Room où l’on entre après avoir réglé une somme conséquente d’argent, vous avez la possibilité de casser des objets familiers, de les pulvériser pour vous défouler de votre haine du capitalisme. La sauvagerie à détruire par exemple un ordinateur est une activité très prisée, car elle est le symptôme d’une vie passée dans le cloud, où plus rien n’a vraiment de réalité. (suite)

Pierre et Marie Curie

Le développement de la bicyclette dans les grandes villes

L’urbanisation croissante produit de nos jours des villes de plus en plus denses où les déplacements en automobile deviennent impraticables. Traverser Paris en voiture aux heures de pointe peut prendre plus d’une heure et génère chez les conducteurs un stress difficile à maîtriser. Aussi, dans les agglomérations de plus de 300 000 habitants, le remède aux embouteillages est-il devenu d’utiliser la bicyclette comme moyen de locomotion, qui par ailleurs pose moins de difficultés pour le stationnement.

L’ancêtre de la bicyclette fut la draisienne inventée par l’allemand Karl Drais en 1817. Le véhicule était composé de deux roues alignées que l’on faisait avancer en poussant avec ses pieds sur le sol. Par la suite, de nombreuses innovations furent réalisées pour aboutir aux différentes bicyclettes que nous connaissons aujourd’hui.

Le parc vélocipédique français est de 21 millions dont 35,1% pour le VTT, 32,4% pour le vélo de ville, 21,2% pour le vélo de course, 9,7% pour le vélo de route, et enfin 2,7% pour le VTC. Malgré le faible pourcentage du VTC, ce dernier est en forte progression. Les ¾ des bicyclettes commercialisées en France sont importées.

A Lyon, une démarche audacieuse a produit les vélos’V. Le principe repose sur un libre service où chacun peut emprunter un vélo à une borne électronique prévue à cet effet, et le reposer à un autre endroit de la ville où se trouve une autre borne. Cependant beaucoup d’usagers se plaignent de ce type de bicyclette truffée de puces électroniques et ayant un poids bien supérieur à la moyenne. D’autres voies sont en cours d’exploration comme, par exemple, les vélos assistés d’un moteur électrique. Après Lyon qui fut le laboratoire à grande échelle, d’autres villes ont suivi le même exemple en France.

De ces constatations, nous pouvons dire que la bicyclette n’est pas morte et qu’elle possède plus que jamais encore un très bel avenir ▄

 

Il y a des moments

Il y a des moments où tout me semble confus. Cela m’arrive surtout en soirée. Là, des sensations se télescopent pour produire des états étranges où il me semble qu’il n’y a plus rien à attendre du lendemain. Un peu comme si j’avais vécu des milliers de vies et qu’il ne me restait à présent plus rien à voir, plus aucune expérience nouvelle à traverser. Ces sensations m’assaillent la plupart du temps entre 20h00 et 23h00. Durant ce laps de temps, je peux écouter la radio, parcourir des revues ou tenter de lire un livre, tout me parait insignifiant. Les informations qui me parviennent alors me semblent anciennes et usées jusqu’à la corde. Il n’y a plus d’effet de nouveauté et je plonge dans une lassitude extrême. Comme un magnétophone monté en boucle, c’est toujours le même discours que j’entends à la radio. Ce n’est pas même une voix qui semblerait provenir d’un lointain passé, non. Juste une sorte de brève portion de temps qui tourne sans cesse pour revenir au même point de départ. Ceci sous une lumière blafarde de lampe à basse consommation qui ne peut rivaliser avec l’éclairage du soleil. Ça tourne, ça tourne sans cesse, telle une soucoupe volante, avec la même irréalité qui me tient pourtant éveillé.

Durant les longues soirées d’hiver, la consistance du réel s’évapore un peu plus pour laisser la place à de vagues souvenirs d’enfance joueuse où rire et être amoureux avaient encore du sens. A présent tout m’apparaît comme à travers un verre translucide, où je ne vois que des ombres incertaines bouger devant mon regard éteint. C’était avant, à l’époque où les objets brillaient, où les couleurs étaient magiques et les odeurs enivrantes. C’était un temps où demain me paraissait infiniment loin et où le présent portait l’empreinte d’une plénitude totale. Les leçons de choses emplissaient alors toute ma vie et je m’émerveillais devant la nature grandiose. Aujourd’hui je ne retrouve plus cette majesté des arbres qui me fascinait tant lorsque j’étais enfant. L’indifférence s’est installée en moi comme une seconde nature. Tout vire à l’état de transparence et mon regard ne se pose plus sur les choses. Une transparence floutée qui ne laisse plus discerner la réalité des objets de la vie. Tout passe dans une sorte de brouillard informe et sombre.

Il est 21h30 en ce mois de janvier. C’est l’hiver au plus profond de mon âme que le soleil de midi ne parviendra pas à réchauffer.

© Serge Muscat 2014.

Je n’utilise plus de marque-page pour lire des livres

Savoir s’arrêter dans un livre a-t-il un sens ? On prend sa respiration, on médite un instant, puis on reprend sa lecture. Si l’on ne sait pas retrouver le fil d’un discours en faisant défiler les pages et que le marque-page nous est indispensable, c’est probablement parce que nous n’avons rien compris à la fausse linéarité d’un livre. Lorsque l’on plonge dans les propos d’un ouvrage comme dans une eau claire, le marque-page devient alors superflu. Car chaque phrase est soigneusement archivée dans les tiroirs de la mémoire, et à peine ouvrons-nous à nouveau le livre que nous savons où nous nous trouvons dans le discours de l’écrivain. De plus, pourquoi serions-nous obligés de suivre la numérotation des pages ? J’imagine parfois des livres sans pagination, où le propos de l’auteur serait notre seul guide. Pourquoi ne commencerions-nous pas par les dernières pages d’un livre ? Cela éliminerait tous les mauvais romans à intrigue qui ne tiennent que par leur dénouement. Car toute fin est arbitraire et artificielle. Cela ne s’arrête jamais, tout est une suite perpétuelle que seule la mort stoppe définitivement. Aussi la fin d’un livre est-elle aussi un début. Dans ces conditions, commencer par la première page n’a-t-il pas plus de sens que de commencer par la dernière.

Laisser un livre s’ouvrir au hasard est aussi une joie que l’on devrait enseigner à l’école. Ainsi les élèves deviendraient-ils des dadaïstes sans le savoir. Ouvrir les pages d’un livre au hasard, c’est analyser un texte en profondeur. Rien n’empêche de revenir sur les passages déjà lus au cours d’une deuxième ou d’une troisième lecture. Combien de lecteurs n’ont-ils pas lu de brefs passages d’un livre au hasard avant de l’acheter ou de l’emprunter dans une bibliothèque. Comme on goûte la nourriture, il nous faut goûter les propos de l’auteur afin de savoir s’ils sont à notre convenance. D’autre part à notre époque où la littérature et le cinéma sont envahis par ce qu’on appelle le thriller, ouvrir un livre au hasard, et surtout à la dernière page, permet de ne pas dépenser son argent dans un livre à intrigue. Car ouvrir un livre au hasard c’est aussi désamorcer l’intention de certains auteurs de nous manipuler avec des fictions dont tout repose sur la chute finale.

Les jours qui s’écoulent n’ont aucun marque-page pour repère. Si un livre doit représenter la vie, alors le livre doit être comme l’existence, c’est-à-dire sans repères particuliers et d’une circulation fluide où chaque instant a toute son importance. Le livre de la vie peut être un peu jauni, mais il reste toujours lisible par les plus jeunes afin qu’il transmette sa pensée aux générations successives.

Lorsque vous ouvrez un dictionnaire au hasard, vous êtes pris dans un tourbillon de renvois à d’autres endroits du dictionnaire, et ceci d’une manière presque interminable. Dans cet inextricable jeu de correspondances où chaque mot en appelle à un autre mot, il est bien difficile de marquer une quelconque page. Dans cette architecture flottante de papier, vous rebondissez telle une boule de billard dans tous les recoins de l’ouvrage. Impossible dans une telle mouvance de fixer un point d’ancrage.

Le marque-page tout comme le surligneur sont des résidus de l’école sans avoir réussi à atteindre vraiment la maturité. Un livre truffé de marque-page révèle un esprit inquiet et incertain. Ce ne sont là que des béquilles intellectuelles qui ne servent en fait à pas grand-chose sinon à embrouiller un peu plus la pensée. Ne pas se laisser emporter par l’ordre apparent d’un livre est une sage discipline. Et remonter le cours d’eau tel un saumon est encore la meilleure solution pour comprendre les propos d’un auteur

© Serge Muscat – mars 2018.

La brisure de l’âge adulte

« Tu pourras le faire lorsque tu auras dix-huit ans » dit le père à son fils. Ils sont nombreux les enfants qui rêvent d’avoir leur majorité. Pourtant, une fois atteint l’âge adulte, ils regretteront durant toute leur vie cette période de l’enfance où tout était prétexte aux jeux et à la découverte. Même les blessures sont peu de choses en regard des joies intenses que l’on éprouve. Et peu importe que l’on ne comprenne pas encore le réel dans sa complexité. L’essentiel est que nous sommes entièrement tendus vers le désir de tout essayer et de tout voir.

Nombreux sont ceux qui perdent très rapidement cette insatiable curiosité et cet émerveillement qui caractérisent l’enfance. D’autres conservent ce regard presque toute leur vie. Souvent la rudesse de l’existence empêche de conserver cette fraîcheur d’esprit, en nous faisant plier à un principe d’une réalité impitoyable produite par les hommes. Puis les enfants ne sont aussi pas tous les mêmes. La différence entre eux est la même que celle entre les adultes. Malgré cela, nous passons de merveilleux moments avec nos camarades que l’on ne reverra plus une fois devenus adultes. Car les différences en gestation deviendront plus tard de grands fossés infranchissables. C’est aussi comme cela que l’âge adulte nous apprend la solitude même en étant sociable.

Les enfants jouent entre eux alors que les adultes commercent et, parfois, s’entre-tuent. La petite dispute dans la cour de récréation se transforme à l’âge adulte en monstrueuse tuerie. L’âge de raison est aussi l’âge de la déraison et de la folie meurtrière.

Nous avons tout à apprendre de nos jeunes années ; et celui qui oublie son enfance deviendra un aveugle incapable de voir les merveilles de la nature et de la vie. Celui qui refuse l’enfant qui est en lui sombrera dans la bêtise et la barbarie. Et il ne s’agit ici nullement de régression, pour ceux qui seraient enclins à procéder à une psychanalyse de bazar. Il s’agit juste de ne jamais oublier le petit chercheur que nous avons été lorsque nous faisions notre découverte du monde qui nous entourait.

Pris entre le désintérêt pour tout et l’appât du gain, il ne reste à l’âge adulte plus beaucoup de chercheurs authentiques. Car lorsqu’on n’est plus capable de s’émerveiller, il ne reste que la consommation passive de produits inutiles et sans significations pour tenter de donner un peu de saveur aux jours qui passent. Ainsi les individus se résignent-ils à l’achat toujours croissant d’objets qui finissent dans un placard. Le rêve se transforme en fétichisme et en pensée animiste. C’est aussi cela devenir adulte ; avec tout ce que cela comporte d’atrophie de l’imagination. De l’enfance jusqu’à l’âge de raison, l’imaginaire décroît proportionnellement à l’approche du seuil de « singularité ». Arrivé à ce stade, l’homme n’agit plus que par le biais de prothèses techniques interposées. C’est le règne du post humain ou de l’homme augmenté. Toujours est-il que ce n’est pas de l’imagination dont l’homme est augmenté, mais bien plutôt d’une « pensée » calculante.

Qu’elle est loin mon enfance où je grimpais dans les arbres pour voir le monde d’un peu plus haut. A présent prendre de l’altitude se réalise par l’intermédiaire de drones toujours plus performants. On ne grimpe plus aux arbres mais l’on appuie sur des manettes en regardant un écran. Nous sommes tous devenus des spectateurs en puissance avec nos téléphones portables que nous consultons presque jusque dans notre sommeil. La vie est devenue un film interminable que l’on regarde en 3D.

Où sont les jouets de mon enfance, les figurines et les petits soldats, les maquettes et les jeux de construction ? Tout semble avoir été aspiré dans le trou noir des écrans. Il ne reste plus rien, seulement une image en haute définition.

Tout devient flou dans ma mémoire, il est temps pour moi d’éteindre l’ordinateur.

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© Serge Muscat – septembre 2018.

Les bruits dans la tuyauterie

Et il y a toujours ces bruits dans la tuyauterie. Le bruit de ces lavages, de ces rinçages, de ces savonnettes trop glissantes, de la lessive qui ravive les couleurs. Un Lavomatic à chaque coin de rue, la cité est bien gardée de sa souillure.

Toujours que la ville soit plus propre; comme pour laver notre conscience de nos actes-excréments. La tuyauterie toujours plus et partout. Le vide-ordures est bouché et voilà que c’est la révolution au bas de l’immeuble. Cacophonie technologique, où plus personne ne comprend rien à rien de ce qui est fabriqué. Tout devient sans fil et sans âme, mais il reste toujours ces millions de kilomètres de tuyauterie.

Lorsqu’une personne tire la chasse d’eau, nous assistons à un déshabillage sonore. De la tuyauterie aux tripes, tout finit dans le tout-à-l’égout. Et les usines qui sans fin déploient une pelote de tuyaux dont le profane se demande à quoi tout cela peut bien servir. Même dans le siècle prochain où règnera peut-être l’holographie, il restera toujours et encore plus de tuyaux qui ne pourront plus être gérés que par des ordinateurs, étant donné le nombre de plans en papier que cela nécessiterait.

Son grand frère, le tunnel, n’est pas en reste. Le monde est rongé par le trépan. Ça perfore et ça perfore encore. Dans ces tunnels? Des tuyaux. L’un n’allant pas sans l’autre. Des tuyaux d’arrivée d’air, des tuyaux d’eau potable, des tuyaux d’évacuation des eaux usées… Tout finit toujours par un tuyau. Jusqu’à la fin, sur le lit d’hôpital, l’individu est encore empêtré de tuyaux dont il ne sait quelle est leur utilité. Tuyaux dans la bouche, dans les narines, tuyaux dans les veines… Entuyauté de partout pour partir vers le néant, dans un cercueil qui roulera dans le dernier tunnel d’incinération.

© Serge Muscat – septembre 2009

Ce mois de juin sur Litzic

Ce mois-ci le magazine Litzic consacre ses pages autour de mon travail. Je remercie vivement Patrick pour son attention et sa bienveillance. Vous aurez également la possibilité de lire un entretien. C’est par ici…

Les livres sont faits pour voyager

Tout livre devrait s’expatrier. Tels des oiseaux migrateurs, les livres sont faits pour voyager. Imaginez l’espace d’un instant, avec l’invention de l’aviation, les milliers de livres qui voyagent par les airs chaque jour, à chaque instant, et qui apporteront un moment de joie en passant par l’ouverture des boites aux lettres.

C’est à un double voyage que le livre convie : le premier est le transport physique du livre ; le second est le voyage du lecteur en parcourant le livre.

Le livre, si c’est l’espoir d’un auteur qui met sa pensée à plat, c’est aussi parfois le désespoir et le seul refuge pour retrouver une lumière dans l’obscurité intérieure.

Le livre c’est enfin « une longue lettre adressée aux amis ». Le courrier postal ayant presque disparu, ces livres sont donc les dernières lettres sur la Terre.

Adam et Eve

Par sympathie pour les animaux, le professeur Elios avait nommé les deux souris blanches : Adam et Eve. Ces deux prénoms lui semblaient appropriés étant donné que ces deux souris allaient l’aider dans l’étude d’un homme nouveau, à une création sans précédant. Et c’est avec la participation d’Adam et Eve que le professeur allait pouvoir tester le fruit de ses recherches. Ces dernières consistaient à multiplier la durée de vie normale d’un homme par cent. Autant dire tout de suite que le terme de révolution scientifique était bien peu pour qualifier cette prodigieuse découverte. Si l’expérience aboutissait à un résultat positif, Adam et Eve ; et par la suite l’homme, traverseraient une aventure encore inédite. (suite…)

Copyright Serge Muscat 2000