Les manipulateurs ou les pervers narcissiques

Les manipulateurs sont nombreux dans la société. La plupart du temps ils semblent « comme tout le monde » et pourtant ce sont des individus qu’il faut combattre. Ce sont des profiteurs qui instrumentalisent les autres pour en retirer quelque profit.

Nous vous proposons ici une émission diffusée sur France Culture qui traite de ces pervers contre lesquels nous devons nous battre sans relâche. Cliquez ici pour écouter l’émission.

Walter Benjamin et la photographie à l’avènement de notre post-modernité (extrait)

Je vous propose ici l’extrait d’un ouvrage qui devrait paraître au mois de septembre et sera disponible sur Amazon. L’extrait étant assez long, j’ai pensé qu’il était préférable de vous le fournir sous la forme PDF. Cliquez sur ce lien pour accéder à l’extrait. Bonne lecture.

Les déterminations sociales de l’art

En arts pullulent des styles, aussi bien en arts plastiques qu’en musique ou en littérature. Si tous ces styles semblent jaillir d’une manière chaotique, il n’en demeure pas moins qu’ils sont le fruit de groupes sociaux déterminés. Ainsi la culture pop est-elle la résultante des hippies des années 70. Et à chaque style correspond un groupe social situé dans une époque. L’opéra est un style de musique et de chant fabriqué par et pour des bourgeois.

Ce que nous voudrions montrer ici est que la « comparaison » entre, par exemple, les différents styles de musique n’est qu’une comparaison, ou mieux, un rapport de force entre différents groupes sociaux. Ainsi telle musique ne nous plaira pas, non pas tant par son contenu, mais plutôt pour le groupe social qu’elle représente. N’importe qu’elle musique vise un groupe social particulier et n’est pas un « hasard sociologique ». On voit donc pointer le caractère tout relatif du jugement de goût. Ce jugement de goût n’est en fait qu’une adhésion ou une non adhésion au groupe social d’où provient l’œuvre. Ainsi la musique hip hop était-elle au départ la manifestation de la révolte des jeunes des banlieues pauvres. Et la plupart du temps, ne pas apprécier ce genre de musique revient à contester politiquement ce groupe social. Et il en est ainsi de toutes les musiques. Ce que l’on apprécie ou n’apprécie pas chez un artiste c’est avant tout le groupe social qu’il « représente » beaucoup plus que l’œuvre elle-même. Car il émerge des artistes de toutes les couches de la société, des plus pauvres aux plus riches. Surtout avec les moyens actuels de la microélectronique, il est très facile de diffuser une œuvre pour un coût modéré.

Ce sont donc les classes sociales qui s’affrontent par le biais de la création artistique. C’est l’opéra des bourgeois contre le rap des pauvres. Selon où l’on est situé socialement, on aimera soit l’un, soit l’autre. Pierre Bourdieu l’a par exemple bien montré dans son étude sur la pratique de la photographie où il relève que cette pratique est bien souvent celle du petit bourgeois ou du prolétaire émancipé (par exemple devenu propriétaire) et non de la bourgeoisie savante qui préférera à la photographie l’activité de faire de la peinture ou de la sculpture. Comme il le dit, la photographie est un « art moyen » fait pour les classes moyennes ou tout juste moyenne. La classe savante pratique très peu la photographie d’amateur.

Nous voyons donc que derrière un hasard apparent se trouve en fait une détermination sociale. Le travail qu’a réalisé sur ce sujet Pierre Bourdieu est d’une grande pertinence, en mettant en lumière les mécanismes cachés qui participent au jugement de goût. Tout ceci n’est par ailleurs pas figé et bouge dans le temps ; que cela soit au cours d’une simple vie ou au fil des différentes époques. Ainsi, le cinéma qui était au départ une simple distraction de foire s’est vu accaparé par une bourgeoisie montante qui a vu là le moyen de gagner beaucoup d’argent. C’est alors que le cinéma est devenu une grande entreprise capitaliste, avec tout ce que cela signifie, c’est-à-dire des cachets misérables pour les figurants et les techniciens de base, et des fortunes considérables pour les premiers rôles et le réalisateur. Ce qui ne se déroulait pas ainsi lorsque le cinéma était une distraction de foire.

C’est que le cinéma est une immense machine à rêves, où ce qu’il y a sur l’écran devient plus vrai que la « réalité ». C’est cette puissance onirique qui fait que quel que soit le prix à payer, les gens dépensent leur argent pour voir un film. Cela devient un peu une sorte de drogue, au même titre que la cocaïne ou le cannabis. Et lorsque la vie est pleine de tracas et de problèmes à résoudre, oublier la réalité devient un impératif dont les professionnels du cinéma ont su largement profiter.

Mais revenons au jugement de goût. Nous voyons bien vite que ce fameux jugement n’est que relatif à une sociologie de la consommation artistique. Alors que l’individu pense être libre et libéré de tout jugement de classe, il n’est en fait que la simple illustration de sa condition sociale. Du reste, les différentes classes sociales ne se déterminent pas seulement par leur capital économique. Il y a également le capital culturel et symbolique. Et la classe savante n’est pas toujours la plus riche économiquement. Les plus pauvres ont souvent du mal à faire cette distinction. Ceux qui savent ne sont pas forcément des possédants. Et ce sont tous ces élements conflictuels qui entrent en jeu dans le jugement sur l’art. Si Mozart est apprécié par certains, on comprend aisément qu’il soit détesté par d’autres. Car Mozart représente un groupe, une classe sociale à laquelle on appartient ou n’appartient pas. L’art est art de classe. Il serait illusoire de vouloir couper l’art des classes sociales. « Le piano du pauvre » est l’accordéon. Et l’accordéon est de ce fait socialement situé (les pauvres). Comme le disait un comédien, un orchestre symphonique est trop grand pour une chambre de bonne. Le jugement de goût est donc inextricablement lié aux rapports et aux conflits des classes sociales.

Comme l’a montré la sociologie, le capitalisme ne recherche pas la connaissance (car le savant est bien souvent modeste) mais le profit et la richesse. Ce qui anime le capitaliste est la richesse financière au détriment de toute autre forme de richesse. Et le jugement de goût s’aligne et se met en adéquation avec les différentes richesses financières. Ceci n’a rien de nouveau et existait déjà il y a plus de 2000 ans. De ce fait, le jugement de goût, contrairement à ce que pensait Kant, est lié à la richesse de l’artiste ainsi qu’à la richesse du consommateur d’art, ou autrement dit à l’appartenance à une classe sociale. Le fait de posséder des biens est ce qui différencie les classes sociales. Dans un système libéral où la propriété privée est la norme, les individus se différencient par rapport à ce qu’ils possèdent comme biens privés. C’est celui qui possède qui dominera ceux qui ne possèdent rien ou moins. La possession est le seul critère et objectif du capitalisme.

Le snobisme consiste, dans le jugement de goût, à apprécier ce qui a une grande valeur économique. Ou, autrement dit, ce qui coûte cher est beau. Ou encore, apprécier ce qu’apprécie la classe dominante est un critère de « distinction » pour se démarquer des classes dominées. Ainsi le petit bourgeois aura tendance à mimer le grand bourgeois pour ne pas être relégué au rang de prolétaire. Il est à remarquer que ce processus de « distinction » a lieu dans une société de classes, c’est-à-dire dans un système capitaliste. Les individus ont souvent le souhait de passer à une classe supérieure en devenant plus riche. Et ce passage à une classe supérieure passe par l’accession à la propriété. C’est la propriété privée qui donne des privilèges sur ceux qui ne possèdent rien. Dès qu’une personne a un salaire suffisamment élevé, elle devient propriétaire de quelque chose (immobilier, actions en bourses, etc). Ce n’est pas pour rien que les hommes s’entre-tuent pour la propriété privée. C’est que cette propriété procure des bénéfices considérables par rapport à ceux qui ne possèdent rien. Et la distinction, avant d’être un mécanisme de violence symbolique, est avant tout une distinction de possession. Le capitaliste possède beaucoup alors que le prolétaire ne possède rien, même pas ses enfants puisque parfois, dans certains pays, il les vend pour avoir un peu d’argent. Et l’art n’échappe pas à ce mécanisme. Il y a des artistes qui sont pauvres et des artistes qui sont très riches. Et le jugement de goût du public variera en fonction de la richesse.

Nous voyons donc que les catégories du beau et du sublime volent en éclats avec l’éclairage de la sociologie. Car les catégories définies par Kant laissent de côté les classes sociales et leur différente logique. C’est là que nous nous apercevons que la sociologie possède une certaine autonomie et que les réflexions sur l’esthétique n’expliquent pas tout

© Serge Muscat – Juin 2017. Article publié dans la revue RALM.

Pourquoi j’apprécie la musique de Vangelis

J’ai découvert Vangelis lorsque j’étais enfant. Il se dégage de ce musicien un mélange de mélancolie du paradis perdu de l’enfance et d’un futur dont personne ne sait vers où il va nous mener. C’est une musique terrestre tout autant qu’extérieure à la Terre. Dans ce mixte de piano et d’instruments électroniques nous sentons l’humain qui progressivement va partir dans l’univers. Le lointain passé et le futur se parlent pour nous dire que nous ne savons pas vers où nous allons.

Si Klaus Schulze nous propulse directement vers un futur lointain, avec Vangelis nous avons encore un ancrage sur la Terre. Musique philosophique, Vangelis nous donne à réfléchir sur le devenir de l’humanité. J’aime m’allonger et écouter ce compositeur durant de longs moments.

 

Être extérieur

Lorsque j’étais enfant et que je lisais les manuels d’histoire, je voyais toute cette population humaine faire des choses incroyables et aussi, souvent, macabres tout en me sentant « extérieur » à toutes ces activités. C’est ce qui était merveilleux : d’être extérieur à tout cela. Puis progressivement les hommes m’ont enrôlé de force dans leurs aventures, et là tout a basculé. De l’extériorité je suis passé à la place d’acteur. Les batailles des hommes n’étaient plus de simples illustrations dans les encyclopédies pour enfant mais une rude réalité où il me faudrait moi-même mourir dans cette lutte acharnée des hommes entre eux. Si je riais encore après la quarantaine , ce n’était pas sans quelque difficulté. La réalité humaine est hideuse et nous n’en finissons jamais avec notre narcissisme. Il faut bien s’aimer soi-même pour pouvoir aimer les autres nous disent les psychologues. Et pourtant ce narcissisme est le problème de toutes les guerres en voulant anéantir autrui pour pouvoir se regarder dans un miroir et se dire : « je suis le meilleur ». Quelle bêtise que tout cela. Il n’y a pas et il n’y aura jamais de meilleur malgré les prix et les médailles que nous décernons à quelques individus. Nous sommes tous perdus dans cette aventure qu’est la vie sans savoir pourquoi nous sommes venu au monde. Deux êtres qui s’aiment ; la belle histoire. Juste la nature qui reprend ses droits et oriente le vivant sans que rien ne l’arrête. Les biologistes ont beau s’acharner à chercher à comprendre pourquoi une cellule se scinde en deux, il n’empêche pas moins que la vie est un mystère dont nous ne comprendrons peut-être jamais l’origine de sa force.

Les hommes s’entre-tuent comme les globules blancs qui attaquent une substance dangereuse pour l’organisme. La vie ? La plus mauvaise farce de l’agencement de la matière. Une fleur n’est belle que parce qu’elle montre son sexe. Nous sommes condamnés à nous reproduire jusqu’à ce que la terre devienne néant.

La matière est pleine de possibilités. Et le vivant n’est qu’une option comme une autre. Qui peut donc dire que la matière ne prendra pas une autre orientation après être passée par le stade de la biologie ?

Mais je ne veux pas en dire plus car je ne suis qu’un humain comme les autres, pris dans le tourbillon de l’incommensurable univers dans lequel je finirai en éléments du tableau de Mendeleïev

Je me souviens

Je me souviens. Mais est-ce un souvenir ? Après tout la vie est un rêve dont on ne s’éveille qu’en mourant. Il me semble me souvenir. La campagne ; le parfum fort des arbres. Tout est flou. Je crois que je ne me souviendrai jamais totalement. La mer ; le bruit des vagues qui me fascinait tant. Cette petite fille de dix ans dont j’étais amoureux et dont les parents acceptaient avec difficulté de nous laisser jouer ensemble. Les coquillages sous nos pieds avec le sable dans lequel nous nous enfoncions avec douceur. Le chant sans fin des cigales qui berçait l’âme d’une musique surnaturelle.

C’était un autre monde ; un monde que je n’ai jamais plus retrouvé : le monde de l’enfance, c’est-à-dire un monde imaginaire où la réalité est transfigurée en une réalité qui n’existe pas. C’est bien plus tard que nous prenons conscience de cette non-existence de ce que nous avons cru voir. Et toute notre vie est faite ainsi de rêves successifs qui s’évaporent un à un sans jamais accéder à une quelconque réalité. Ils sont pourtant nombreux ceux qui parlent de réalité. Du psychologue en passant par le philosophe et le physicien, sans oublier l’historien et son fameux recul historique. Tous courent après cette réalité dont ils ne savent pas ce qu’elle est exactement. Je me souviens de cette curiosité intense, de ce désir de tout voir, de tout sentir et comprendre, avec cette perception aiguë qui me faisait remarquer les palpitations de la nature vivante, le moindre mouvement d’ailes d’une abeille posée sur une fleur.

Tous les enfants sont des explorateurs et des aventuriers. Puis le temps nous fait faussement croire que nous avons tout découvert. Certains passent de l’émerveillement au cauchemar, avec des hommes qui s’affrontent violemment pour défendre par exemple une parcelle de territoire. Si l’adulte est capable de faire des prouesses, il est aussi capable des pires horreurs. Dans une cour d’école tous les enfants se parlent entre eux. Une fois adultes ils marcheront par milliers dans des couloirs de métro sans parfois même se lancer un regard bienveillant.

Le réel est mouvant et fluctue sans cesse tout au long de la vie. Cependant avec les années passées, je prends conscience que je ne rêve plus avec la même intensité et que le réel m’apparaît avec une plus grande rugosité. Me voilà condamné à faire sans cesse le tour de la terre en m’apercevant de l’absurdité de ces voyages. Avec le temps la planète devient trop petite alors que lorsque j’étais enfant le monde m’apparaissait comme étant une immensité à parcourir

© Serge Muscat – Juin 2017.

La sociologie comme science complète qui décrit les stratégies des hommes pour arriver à leurs fins

La sociologie s’apparente à l’art de la guerre. Le désir de domination chez l’homme fait que ce dernier utilise toutes les stratégies dont il peut disposer pour anéantir son adversaire. Quant aux sociologues, ils sont divers et variés. Il y en a des plus réactionnaires jusqu’aux plus progressistes. Il est donc de ce fait nécessaire de ne pas leur coller à tous la même étiquette. Lorsque Pierre Bourdieu nous dit que « la sociologie est un sport de combat », il ne s’agit pas ici d’un euphémisme. La sociologie est au sens propre un art de la guerre sociale, ou plus exactement l’analyse de cette guerre sociale. Et comme dans toute guerre, il y a des alliances, des trahisons, bref, des stratégies multiples pour atteindre des objectifs. La société étant constituée de dominants et de dominés (la société sans classes ayant échoué), chaque dominant essaie de dominer toujours plus, et chaque dominé tente de s’extraire du pouvoir de son dominateur. C’est ce que font par exemple ceux qui montent leur petite entreprise pour ne plus subir l’emprise de leur patron et s’extraire de son exploitation financière. Une psychanalyste faussement naïve disait que toute la sociologie consiste à analyser la lutte des pauvres contre les riches. Puis elle ajoutait : « c’est sûr que pour faire des bonnes études, il vaut mieux être beau et riche ! » Phrase d’une stupidité affligeante qui vise, en tant que psychanalyste, à tout ramener à l’individuel alors que l’individu est totalement immergé dans le social et ses luttes perpétuelles. Ainsi cette psychanalyste fait-elle reposer tout le poids des responsabilités sur l’individu, comme si le monde social n’existait pas. Face à cela , nous disons que la science placée au début de la classification des sciences est la science de la guerre. Toute la connaissance est une machine de guerre. Et la sociologie étudie justement ces luttes entre les hommes, ces micro-guerres qui se déroulent par exemple dans une entreprise ou une institution quelconque. De ce fait, le monde néolibéral qui est en train de se profiler n’est pas prêt de voir cesser les guerres sur la planète. Tant que l’un voudra plus qu’autrui, l’homme sera condamné à combattre son semblable. Et les théories sur l’égalité ne sont que pures chimères, car il y a toujours un combat pour l’inégalité, pour se démarquer de son voisin, comme nous le montre le libéralisme avec ses entreprises à but lucratif. Au début de ce XXIe siècle, rien ne fait plus horreur que d’être « semblable » à son voisin. Se démarquer des autres est le but de toute entreprise humaine. Que cela soit dans le sport ou dans les sciences, être différent des autres est l’objectif suprême à atteindre. Et même les individus placés dans une même institution ou dans un même groupe social chercheront tout de même à se démarquer « des autres », ne serait-ce que d’une façon subtile. C’est parce que l’homme n’est pas un clone qu’il fait la guerre sous toutes ses formes. Il ne viendrait jamais à l’esprit à des clones de s’entre-tuer puisqu’ils sont parfaitement égaux. Et encore, il n’est pas certain qu’un clone ne cherche pas à se différencier des autres clones. Cette réponse nous sera peut-être donnée dans les temps futurs, lorsque le clonage aura atteint un haut degré de technicité.

L’immobilisme des structures sociales

La science et la technique ont beau progresser, il n’en demeure pas moins que les structures sociales restent toujours les mêmes. Il y a toujours le binôme groupe/chef. Il faut toujours qu’il y ait un « responsable » dans tout groupe, ce qui signifie donc que le groupe est irresponsable puisqu’il y a un chef responsable ! Et il semble bien impossible de sortir de ce « système ». Ce système pyramidal se perpétue depuis des milliers d’années, et nous ne voyons pas en quoi la société a changé depuis ces temps reculés. Même dans les sociétés dites « primitives » nous retrouvons un chef qui assujettit un groupe. Et le groupe des chefs est à nouveau assujetti à un autre chef placé plus haut hiérarchiquement… Ainsi nous ne sortons pas « de la base et du sommet » malgré les milliers d’années d’évolution de l’être humain. Il semblerait que les animaux dits « sociaux » soient condamnés à un système pyramidal où aucune alternative est possible. Toute notre existence confrontée aux autres est basée sur le concept de pyramide. Nos amis sont par exemple ceux qui sont placés sur la même hauteur de la pyramide. Ainsi Michel Houellebecq écrit dans un de ses romans qu’il ne s’occupe pas des pauvres ni non plus des riches. Situé dans la classe moyenne, sa vie se déroule dans cette strate de la pyramide et il ignore tout le reste de l’édifice social. Situation qui se résume à être anti-sociale, comme l’est par principe le système des classes sociales. Ceci a pour effet d’engendrer des guerres perpétuelles pour pouvoir se positionner à un niveau plus haut de la pyramide.

Le problème est donc de savoir comment constituer une société non-pyramidale et si cela est possible étant donné le désir de différenciation des hommes afin de régner sur un groupe grand ou petit pour en retirer des intérêts financiers ou de prestige.

La vérité sociologique comme désenchantement total du monde social

La sociologie se trouve par exemple aux antipodes de la presse people et même de la grande presse en général. Si la presse cherche à nous vendre du rêve pour manipuler les foules, l’objectif de la sociologie est au contraire de démonter tous les mécanismes qui participent à faire rêver ces foules. Ainsi si le journal dit un « mensonge » tout en disant une « vérité », la sociologie démasque la vérité derrière le mensonge. Mensonge qui est du reste bien souvent collectif et est porté par un groupe social dans ses guerres pour la domination. Tous les préjugés, toutes les rumeurs et toutes les fausses informations de la presse sont écrasés sous le rouleau-compresseur de la sociologie pour faire jaillir la vérité cachée. Ce n’est pas pour rien que la classe dominante rêvait de voir mourir le plus rapidement possible Pierre Bourdieu. Car ce dernier décortiquait toutes les stratégies cachées aux yeux du peuple. Comme Marx a montré le « travail non payé » dans l’entreprise capitaliste, Pierre Bourdieu a dit tout haut ce que la haute bourgeoisie dit tout bas dans les bureaux hermétiquement fermés. Car non seulement la société sans classes a échoué, mais de plus les fossés entre les classes sociales se creusent de plus en plus. Or ce qui est intéressant de comprendre, c’est par quels processus ces écarts deviennent de plus en plus grands et quelles sont les stratégies symboliques utilisées pour que les individus se résignent à une servitude volontaire.

La sociologie nous montre que tout ce qui semble relever de l’aléatoire et du pur hasard est en fait déterminé par des stratégies sociales. Ainsi, par exemple, se lier d’amitié avec telle ou telle personne n’est pas un acte neutre. Ni le fait de fréquenter telle ou telle institution. Tout cela participe d’une stratégie pour atteindre des objectifs. Marcel Mauss a par exemple montré que tout don n’est pas innocent et provoque une « dette » chez celui qui le reçoit.

Est-il possible de réenchanter le monde après le dévoilement du réel par les sciences sociales ?

Si la science désenchante le monde, elle permet également de le réenchanter par le biais, par exemple, des création artistiques. De plus, les prouesses de la nature sont sources d’émerveillement en nous faisant retrouver notre regard d’enfant face aux merveilles de l’univers dont il est difficile d’en connaître les origines. Les découvertes de la science participent donc en même temps à la vision d’un monde magique malgré les explications provisoires qu’en donnent les scientifiques

© Serge Muscat – juin 2017. Texte publié dans la revue Infusion.

L’homme que je croisais dans ma rue

Il passait très souvent dans ma rue. Ce « il » est Tzvetan Todorov. C’était un homme calme qui ne faisait pas du karaté comme certains enseignants dont on se demande bien ce qu’ils font dans l’enseignement supérieur, sinon polluer l’esprit des étudiants.

Ayant lu presque tous ses livres, je ne voyais cependant pas dans sa lente démarche la passion que l’on trouvait dans ses ouvrages. Son visage était comme éteint à toute stimulation extérieure. C’est bien souvent le propre des écrivains que de ne plus vivre qu’au travers de leurs livres.

Puis, en l’espace de quelques mois, toujours en le croisant dans ma rue, j’ai vu Tzvetan Todorov décliner, dépérir, se plier en deux comme un homme qui n’arrive plus à porter son propre poids. Juste avant qu’il décède, je l’ai croisé une dernière fois. Il marchait avec une canne, accompagné d’une personne qui lui tenait le bras.

Quelques semaines plus tard, j’ai appris par le biais de France Culture que Tzvetan Todorov était mort.

La sociologie est un sport de combat

Nous vous proposons ici un travail de Pierre Bourdieu. Nous insistons sur le fait que « La sociologie est un sport de combat » ne prendra tout son sens qu’en lisant l’œuvre de cet auteur. Car ce n’est pas en une émission de deux heures qu’il est possible de résumer les milliers de pages écrites par ce sociologue. Cette émission est donc une « invitation » à lire les livres de Pierre Bourdieu. Cliquer ici pour écouter l’archive.

Le rôle de l’ingénieur dans la société

Étienne Klein nous parle dans une courte conférence, dont voici un extrait, du rôle important des ingénieurs et de leur silence médiatique, où l’on entend essentiellement les philosophes. Pourtant il nous montre dans ses propos que le rôle de l’ingénieur est fondamental pour faire fonctionner une société. Cliquer ici pour écouter la conférence.

Génération GNU/Linux

Ceux qui ont fait leurs débuts en informatique avec le CP/M, puis MS/DOS pour ensuite passer à la série des Windows sont à l’écart de la nouvelle génération GNU/Linux. Malgré un certain ressentiment à l’égard de la firme de Redmond, ces utilisateurs conservent une certaine nostalgie à l’égard de Microsoft qui a bercé toute leur jeunesse.

Avec GNU/Linux il n’en est pas de même, car nous n’avons pas affaire avec la même génération d’individus. Ceux-ci sont quasiment nés avec Internet et les ordinateurs portables. Avides de savoir et de comprendre, la philosophie de l’open source et de la licence GPL les attire tout particulièrement. Ceci par le fait qu’ils peuvent devenir acteurs et créateurs en réalisant ou en améliorant les logiciels, ce qui n’est pas possible avec les logiciels propriétaires. Car le logiciel propriétaire est par nature incestueux et reste fermé aux innovations.

Les 90 000 développeurs de Microsoft sont peu nombreux face aux développeurs sous GNU/Linux qui existent dans le monde. De ce fait, la nouvelle génération curieuse de découvertes préfère le foisonnement des logiciels open source au cloisonnement des logiciels propriétaires qui mettent l’individu dans une situation passive. La logique de profit du logiciel propriétaire n’est pas en phase avec le logiciel collaboratif qui fonctionne sous GNU/Linux. Le logiciel open source vient s’inscrire dans une mouvance plus large qui va de l’altermondialisme à l’écologie dans une société où domine la notion de réseau. Car la création et l’évolution de GNU/Linux reposent sur le réseau Internet où chacun peut participer à l’élaboration d’une portion de logiciel.

Par ailleurs, GNU/Linux favorise également les rencontres des utilisateurs par le biais d’organisations de colloques ou plus simplement de manifestations où les gens échangent des procédés qu’ils ont développés en utilisant Linux. Les fameux GUL (Groupes d’Utilisateurs de Linux – ou LUG en anglais) fleurissent un peu partout en permettant une participation active des utilisateurs. Ce qui bien entendu n’existe pas avec les utilisateurs de logiciels propriétaires qui ont tendance à être repliés sur eux-mêmes. Même si Microsoft réussit à passer en force dans les établissements scolaires, il n’empêche que de plus en plus d’écoles équipent leurs salles d’informatique avec GNU/Linux.

Qu’en est-il du modèle économique de GNU/Linux et du logiciel libre? Linux repose sur une économie de service. Quant aux divers paquets (ou logiciels) qui sont utilisés par Linux, leur économie repose sur le don et la collaboration de programmeurs bénévoles. Progressivement se développe une éthique du don. Les utilisateurs donnent de l’argent pour les logiciels dont ils sont satisfaits et dont ils souhaitent les voir évoluer. Chaque utilisateur ou institution donne selon ses moyens. C’est ce qui se passe par exemple avec le développement de l’interface graphique KDE.

Ainsi le modèle économique de Linux et des logiciels libres est-il totalement différent de celui des logiciels propriétaires, ces derniers reposant sur un système de rentes par le biais des brevets. Système de brevets que l’on retrouve en agriculture avec les OGM. Le logiciel libre participe donc à tout un courant de contestations sur la brevetabilité des productions humaines où des sociétés comme Microsoft fabriquent, selon les propos de Richard Stallman, des menottes numériques. Et le plus dramatique est que la plupart de la population ne prend pas conscience de ce phénomène. Certains vont même jusqu’à qualifier le logiciel libre d’informatique communiste.

L’informatique prenant une place sans cesse croissante dans les activités humaines, les utilisateurs ne veulent plus de logiciels brevetés et bridés. Ils aspirent à une liberté qu’apporte justement Linux et ses logiciels sous licence GPL. D’autre part, le système d’exploitation GNU/Linux est incomparablement plus performant que n’importe quelle version de Windows, il est bon ici de le souligner. Et ceci même les utilisateurs débutants l’entrevoient très rapidement.

Pour toutes ces raisons, une génération GNU/Linux est en train de naître rapidement, et qui laissera de côté les logiciels de la firme Microsoft

Cioran et la compétition

Si Cioran avait été chercheur, il n’aurait pas pu entrer dans la compétition acharnée du libéralisme. Dernier de la classe, cancre qui ne souhaite avoir aucune médaille, son « laboratoire » n’aurait eu aucune subvention.

Cette frénésie de l’homme à entrer en compétition avec autrui est une tare dont il semble qu’il ne pourra jamais guérir. Il est donc bien difficile d’imaginer Cioran « défendre son budget de recherche ». La recherche ? Laisser couler le temps qui passe. Respirer, comme il le disait, est une activité à plein temps. Seulement sentir l’air entrer dans ses poumons et se dire que la vie est une mauvaise farce dont on a du mal à rire. Si on lui avait demandé : « quels sont vos projets de recherche ? » il aurait probablement répondu : « faire de la bicyclette ». Voilà un beau projet de recherche qui ne réclame pas d’ingénierie de la pile à combustible.

Si Cioran s’est peut-être trompé sur quelques points, il a toutefois montré que la « compétition » est une absurdité totale qui mènera l’homme à sa perte.

On devrait enseigner qu’il n’y a pas de premier ou de dernier de la classe, mais seulement des individus qui cherchent à comprendre le sens de l’existence. Lui qui était en permanence préoccupé par ce temps qui ne passe pas, qu’aurait-il bien pu faire sur une chaîne de montage d’usine où le manager regarde sa montre en adulant Taylor ?

Cioran a perçu le caractère insensé de la vie humaine sans ne fonder aucune théorie. Sa prose interpelle directement le lecteur, même à peine alphabétisé. Lorsque j’entends des philosophes disserter sur les écrits de Cioran, on sent bien là le goût de la rente ainsi que la pensée du fonctionnaire qui est payé chaque mois à la même date exacte. Pas un seul de ces philosophes n’a ressenti les affres du gouffre dans lequel Cioran était plongé dans ses longs moments de détresse. Les commentaires philosophiques sur Cioran ne sont que des habits mal taillés qui donnent des allures de clowns à ces intellectuels en vogue.

© Serge Muscat – mars 2017.

Les lendemains qui mentent, Peut-on civiliser le management ? de Camille Desmarais

Camille Desmarais, Les lendemains qui mentent, Peut-on civiliser le management? éditions du Seuil, février 2001.

Le management est la technique pour faire travailler les autres. Ici l’auteur nous montre l’utilisation de certaines méthodes pour obtenir de la « productivité ». Les théories de Taylor ne sont pas mortes, bien au contraire. L’aliénation règne dans de nombreuses entreprises où les salariés ne connaissent par les finalités de ce qu’ils font. Cet ouvrage décortique l’idéologie du management qui n’est qu’au service du capitalisme.

De la mappemonde au cybermonde

Pendant très longtemps, le lieu géographique puis ensuite les adresses postales ont été ce qui prédominaient pour envoyer un message écrit, ou autrement dit une lettre. Puis est apparu le télégraphe et ensuite le téléphone. Cependant, malgré l’invention de ces deux techniques, le courrier postal resta la méthode principale pour communiquer.

Avec l’avènement d’Internet et de la technologie du web, nous avons vu apparaître un monde sans géographie. Ainsi lorsqu’on achète une revue, traditionnellement il y a l’adresse postale de l’éditeur. Or avec le web nous avons accès à une multitude de documents sans que, la plupart du temps, une adresse postale soit mentionnée. Ainsi nous ne savons pas comment localiser avec précision ces écrits que nous lisons sur notre ordinateur. Et progressivement toutes les adresses postales disparaissent des sites. Ainsi notre monde devient un cybermonde n’ayant plus comme point de référence que le réseau Internet. La carte est remplacée par la toile. Mais la toile est un lieu sans géographie. Pour envoyer un e-mail de Paris à Paris, le message peut faire trois fois le tour du monde avant d’arriver à son destinataire. La géographie est donc brouillée, jusqu’à ne rien situer vraiment à un endroit précis.

Lorsqu’on envoie une lettre postale, on inscrit une adresse sur l’enveloppe qui correspond à un lieu géographique aisément identifiable. Mais qu’en est-il avec la messagerie électronique ? Aucun indice de la situation géographique n’est mentionné dans l’adresse électronique. Ce qui fait que le scripteur n’a aucune idée du lieu où se trouve le destinataire. C’est ainsi que le monde de la toile est le lieu de nulle part. Son seul point de référence est une adresse web ou une adresse e-mail.

Le nulle part est pourtant bien situé quelque part

Internet est donc résolument un lieu sans géographie, même si concrètement tout est bien localisé. Il ne s’agit que d’un masque, d’un travestissement pour cacher le lieu où sont les opérateurs et les entreprises. C’est ce jeu de « cache-cache »qui fait que l’Internet est transnational et n’a que faire des frontières. Le cybermonde a toujours été à vocation planétaire tout de suite après sa création et ses premiers balbutiements. La vocation d’Internet n’a jamais été d’être un réseau « local ». Et dans ce désir d’être planétaire, les sites et les adresses sont paradoxalement nulle part. C’est ce qui procure cette sensation « d’ubiquité », d’être nulle part et partout à la fois. Ainsi l’individu connecté à Internet ressent-il une certaine puissance d’être partout sans que personne ne sache où il se trouve (si toutefois il a pris garde de rendre sa connexion totalement anonyme). Voir sans être vu, c’est le mécanisme du voyeur et du pervers. Ainsi des millions d’individus regardent leur écran d’ordinateur en éprouvant tous cette même sensation.

Ce lieu qui est nulle part est le même lieu que l’on retrouve dans le film Matrix. Un lieu électronique où l’on se déplace à la vitesse de 300 000 kilomètres par seconde. Plus de lourdeur de corps et soudain tout circule avec une grande fluidité et une rapidité à donner le vertige. On se transforme en électron, libre ou pas libre, pour faire le tour de la Terre sans même avoir le temps d’en prendre conscience. Ainsi le « quelque part » est également « nulle part ». Équivalence paradoxale avec laquelle la conscience doit se débrouiller.

Internet et l’hypermédiation

Que cela soit par le biais des ondes ou des câbles électriques, Internet est devenu le support du média total. Ère de l’hyper-médiation, notre époque désire tout diffuser à la fois dans une « transparence totale ». Le syndrome du télé-réalisme s’est répandu sur la planète à une vitesse fulgurante. La miniaturisation sans cesse croissante des ordinateurs fait que l’on peut « tout » voir et entendre à chaque instant ou presque. « Le cerveau planétaire est devenu réalité et la médiation s’opère aussi sur les objets qui, presque tous, deviennent communicants. L’hyper-médiation développe progressivement une « conscience » planétaire qui s’incorpore peu à peu aux machines logiques. Monde de l’économie collaborative où chacun participe au développement de la société via l’informatique et ses dérivés. Notre vie est désormais intimement liée aux puces électroniques que l’on rencontre partout, même lorsque nous achetons un kilo de tomates. L’informaticien est devenu le nouveau « notable » devant lequel on s’incline pour ses mystérieuses compétences comme jadis devant l’homme de Loi.

Celui qui sait déchiffrer le code informatique est promu au rang de visionnaire. Il est gardien de la porte qui s’ouvre sur les médias. Les nouvelles stars du XXIe siècle sont des hommes qui ont un pied dans l’informatique. C’est la conséquence de l’hyper-médiation par le biais de l’électronique. Dans les universités se créent des formations à l’hyper-média avec des diplômes spécifiques qui transforment les individus en « hyper-communicants ».

La terre comme boule électronique

La planète, de son passage à l’éclosion de la vie, s’oriente progressivement du biologique à l’électronique ; comme si la biologie n’était pas la seule issue possible pour faire émerger l’animé et le conscient. Tous les amateurs de prospective et de science-fiction commencent à prendre très au sérieux les hypothèses d’une intelligence dite « artificielle ». Une sorte de seconde forme d’intelligence vient peu à peu se greffer sur l’intelligence humaine. Ainsi un réseau neuronal se crée sur la planète reliant tous les humains entre eux. Nous en arrivons au « cerveau planétaire » si cher à Joël de Rosnay. Il est difficile de prévoir si l’homme va muter dans ce nouveau contexte. L’homme n’a jamais eu autant d’informations à traiter depuis qu’existent les ordinateurs. C’est beaucoup plus qu’une révolution industrielle à laquelle nous sommes confrontés. C’est à un changement radical de civilisation qui nous fait prendre conscience que « l’outil » est aussi important que le « langage » dans l’évolution de l’espèce humaine. La Terre se transforme ainsi, par le biais de l’homme, en un super cerveau collectif dont il devient de plus en plus difficile de comprendre le fonctionnement.

Toutes les options sont possibles par le développement des machines. Quant à savoir si le futur sera celui de « Terminator », il reste impossible de le dire

© Serge Muscat – Décembre 2016.

Article publié dans la revue Humanisme n°314, février 2017.

Bavardages

Comme le disaient Cioran et Gilles Deleuze, bavarder n’a d’autre utilité que de meubler le silence. Beaucoup de gens sont des experts du bavardage. Ils parlent sans questionner, sans chercher vraiment à comprendre. Leur parole n’atteint bien souvent même pas le niveau animal. Car, par exemple, la communication des abeilles et des fourmis, même si elle est rudimentaire, possède néanmoins le mérite d’être efficace et d’informer pour agir.

L’explosion de la communication par le biais d’Internet (communication écrite, visuelle, audio, jusqu’à faire transiter même le téléphone) est une explosion du bavardage.

Pourquoi veut-on toujours entendre parler les créateurs ? Cette maladie si répandue dans le public sera-t-elle un jour guérissable ? Il est nécessaire de comprendre enfin que l’œuvre, qu’elle soit écrite, photographique, sonore… se suffit à elle-même. De ce fait, il est tout à fait inutile de distiller vers le public un bavardage que ce public réclame.

Les écrivains « de la quotidienneté » ont cherché justement à montrer le bavardage dans la vie de tous les jours, ce bavardage inscrit dans la banalité de l’existence. Le monde est un gigantesque comptoir de café où les hommes bavardent sans « poser un problème », pour reprendre l’expression de Deleuze. Sans problème, parler ne sert strictement à rien, sinon à se protéger de l’angoisse du silence…et de la mort.

L’électronique

Cette science récente dérivée de la physique m’a tant fasciné durant mon adolescence que je me tiens toujours informé de ses avancées malgré mes divers centres d’intérêt d’aujourd’hui.

Je pressentais lorsque j’avais seize ans que l’électronique alors naissante allait bouleverser le monde et participer à un changement radical de la société. Peu à peu, je suis passé de l’étude de l’électronique à l’étude de la physique ; mais les progrès de cette dernière dépendaient des progrès de la première. Il y a en fait une boucle systémique entre l’électronique et la physique. C’était l’époque où les électroniciens portaient une blouse blanche comme les médecins dans un hôpital. Ce n’était pas la science des prolétaires comme ça l’est devenu par la suite. L’électronicien était détenteur d’un savoir d’avant-garde qui allait révolutionner la société. A présent l’électronique est banalisée et fait partie de notre quotidien. Plus personne n’est fasciné par le mot « électronicien » et la profession est rabaissée au rang d’un simple technicien qui vient réparer votre machine à laver. Il n’y a que le titre « d’ingénieur en électronique » qui garde encore un peu de son prestige. On l’imagine en train de concevoir des robots qui viendraient assister l’homme dans ses travaux les plus difficiles.

Que n’ai-je pas rêvé devant un simple transistor de puissance. Ce composant qui chauffait beaucoup était la plupart du temps affublé d’un radiateur dont l’esthétique me fascinait. J’ai fait bien des calculs et des prototypes de petits systèmes électroniques. Et ce qui était pourtant rationnel relevait pour moi de la magie. Ces électrons dans la matière me plongeaient dans d’infinies rêveries. J’imaginais le courant électrique qui passait d’un composant à un autre avec une certaine mystique.

Aujourd’hui j’ai conservé ce regard lorsque je mets en marche mes ordinateurs. Et chaque fois que j’appuie sur le bouton « On/Off », une bouffée de mon adolescence remonte à la surface de mon esprit. Je sais que j’avais vu juste et que ces simples transistors déboucheraient sur des architectures complexes qui battent les champions aux échecs. Ce que je regrette un peu est la banalisation de l’électronique et que le métier d’électronicien ait perdu beaucoup de son prestige. Pourtant le XXIe siècle sera celui de l’électronique et de ses prouesses qui dépasseront de beaucoup l’imagination du commun des mortels

Conférence d’Alain Badiou sur le mouvement « Nuit debout ».

Le mouvement « Nuit debout » suscite des réflexions. Alain Badiou parle justement de ce mouvement et de ce que cela implique dans les changements de notre société actuelle. Cliquer ici pour écouter la conférence.

Le bonheur paradoxal de Gilles Lipovetsky.

Notre monde ne pense qu’à la croissance. Jusqu’où peut croître l’économie dans un monde fini? L’hyperconsommation de notre XXIe siècle devient absurde dans sa croissance toujours plus grande. L’auteur soulève ici les paradoxes de la croissance infinie du libéralisme alors que les individus sont de plus en plus aliénés.

Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal, Essai sur la société d’hyperconsommation, éd. Gallimard, 2006.

Interview de Richard Stallman à Milan

Voici une interview de Richard Stallman, le père du logiciel libre, qui se déroule à Milan. Dans cette interview quelques points complexes de la licence libre sont explicités et vous comprendrez mieux ce que signifie « logiciel libre », qui ne veut pas dire gratuit car les utilisateurs font des dons.

La conférence est au format audio libre .ogg. Bonne écoute.

 

Le pessimisme de Philip K. Dick.

(Version PDF)

D’après sa brève biographie, Philip K. Dick a eu une vie tumultueuse. Instable sentimentalement, il ne réussit pas à vivre avec une seule et unique femme. Toutefois, à l’heure où l’on parle de réalités virtuelles, il soulève des questions essentielles — ayant été très en avance sur son époque — et reste un prodigieux visionnaire.

En 1953, le cinéma est dépassé par la télévision. Peu de temps après, en 1955, la presse subit le même choc. De nombreux magazines disparaissent avec l’avènement de la télévision, ce mal du XXe siècle. De fait, Philip K. Dick ne peut plus vivre de ses écrits composés essentiellement de nouvelles. Il se lance alors dans la rédaction d’une série de romans dont certains ont été adaptés au cinéma avec succès.
La science-fiction est au départ un univers de bricoleurs, comme le dit Jacques Goimard. Elle se développe durant les débuts de l’ère technologique. Au cours de ces années, la technique n’a pas atteint le stade où elle en est aujourd’hui. C’est l’époque des premiers satellites artificiels et de la guerre froide. La S.F. est lue par les plus grands dirigeants et les hommes de pouvoir. Ses écrivains majeurs, dont Philip K. Dick, sont souvent des hommes brillants pour leurs qualités scientifiques et de prospective.

Le mirage du transhumanisme

Philip K. Dick a produit une œuvre importante. En dehors de ses romans qui ont eu moins de succès que ses nouvelles, l’auteur pose un regard sceptique sur les progrès de l’humanité. À une époque où n’existaient pas encore les développements de l’informatique actuelle, Philip K. Dick pose les grands problèmes de la société et de son devenir. Lucide, il l’est incontestablement ; comme il possède une avance considérable sur son temps. Aussi, avant que n’apparaisse la problématique complexe de la génomique, il envisage dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, adapté au cinéma sous le titre Blade Runner, ce que sera la post-humanité, soit l’homme augmenté : le courant du transhumanisme. Que sera l’homme augmenté ? De ce point de vue, Philip K. Dick reste très pessimiste sur les capacités de l’homme à produire de la technique. Cette idée n’est pas spécifique à cet auteur, bien qu’elle soit très prononcée chez lui ; on la retrouve dans tout un courant de la littérature américaine de science-fiction. Les auteurs américains connaissent bien les difficultés que pose la technique. Malgré les progrès réalisés en la matière, ils témoignent d’un certain doute quant à son évolution. Philip K. Dick demeure la figure emblématique de ce doute à l’égard de la techno-science, susceptible de se retourner contre l’homme.
Dans l’adaptation cinématographique de Blade Runner, les androïdes ont une durée de vie limitée. Ainsi, en dépit des progrès techniques, existe toujours la question de la finitude. Tout a un terme, aussi bien l’homme que ses créations techniques. Tout meurt. Et c’est cette lutte pour la vie qui sera le thème central de l’histoire. Même lorsque le personnage principal tombe amoureux d’une androïde, il est à nouveau question de la durée de vie. Tous les autres androïdes meurent : elle seule semble vivre plus longtemps. La vie triomphe de la mort dans l’amour. C’est bien là ce qui ressort de cette narration où chacun lutte pour vivre plus longtemps.
Les histoires sentimentales n’occupent pas une place prédominante chez Philip K. Dick. Dans ses nouvelles, le côté absurde du progrès technique prend le pas sur tout le reste. Une sorte de phobie technologique caractérise ses écrits de ce nouvelliste et romancier. C’est dans une atmosphère de catastrophe technique, sans le moindre optimisme sur cette voie pour l’humanité, que l’écrivain déroule ses histoires qui pourraient faire peur à de nombreux partisans du transhumanisme — qui imaginent un homme peut-être un jour immortel. Car même si nous arrivions à ce stade, une quantité impressionnante de problèmes reste sans réponse.
Transférer les informations du cerveau sur une machine informatique afin de prolonger la conscience ne donnera pas plus d’humain qu’un simple ordinateur. La société Google se berce d’illusions quant à la possibilité de l’homme augmenté. Un homme restera toujours un homme parce qu’il a un corps biologique. Une machine sans corps ne peut en aucun cas être un humain. Le corps participe aussi bien à l’intelligence de l’homme que son cerveau ; les prothèses électromécaniques restent incapables de reproduire l’essence de l’homme. C’est ce qu’a bien compris Philip K. Dick lorsqu’il nous dépeint un futur très avancé. L’homme n’a pas d’autre issue que la biologie : la mécanique, aussi sophistiquée soit-elle, fera perdre la spécificité humaine. L’avenir sera biologique ou ne sera pas. Toute mécanique est impropre à se régénérer. Seul le vivant possède cette faculté — du reste bien mystérieuse — avec ses cellules biochimiques. Aussi est-ce la caractéristique des androïdes dans Blade Runner. Il n’y est aucunement question de mécanique pilotée par de l’électronique. Avec cette intuition, l’auteur a vu juste. Biologie de synthèse imparfaite, elle a néanmoins le mérite de fonctionner et même d’éprouver des sentiments. C’est là le seul chemin possible pour l’espèce humaine.

Le Double et l’Autre

Il y a toujours chez Philip K. Dick le soupçon qu’un humain soit en fait une machine. Dans Le Père truqué, nous voyons un enfant qui découvre que son père n’est en fait pas son père, mais une sorte d’androïde qui le remplace sans que sa mère s’en aperçoive. Chez cet écrivain, il y a souvent « substitution » des personnages humains par des non-humains. Cette pensée le hante, dans une sorte de leitmotiv que l’on retrouve dans de nombreux textes. Dans Colonie, une étrange forme de vie s’empare des humains tout en étant capable d’un parfait mimétisme. À la fin de la nouvelle, « la forme de vie » imite le vaisseau qui doit venir les chercher. Tous les hommes montent à bord de l’engin qui est en fait sa reproduction parfaite par la forme de vie étrangère, celle-ci engloutissant alors tous les passagers.
Pour l’auteur, la vie extraterrestre est forcément nuisible à l’homme. Pas un seul instant il ne lui vient à l’esprit qu’une espèce supérieure pourrait être bienveillante. C’est d’ailleurs une spécificité de la science-fiction américaine, où règne la binarité entre le « bien » et le « mal ». De plus, la culture protestante a eu tendance à influencer les récits dans la science-fiction américaine, alors que dans la science-fiction soviétique, où la croyance religieuse n’est pas du même ordre, l’impact sur les narrations est totalement différent. On n’y retrouve pas les contradictions qui subsistent dans la S.F. américaine.

La guerre et l’enfermement

La défiance de Philip K. Dick à l’égard des machines est totale. Pour lui, il est presque certain que l’homme sera dominé par les machines. Sa vision du futur est manichéenne et ne possède pas de nuances quant au potentiel humain. La machine finit toujours par prendre le pouvoir sur l’homme. Il n’y a pas cet optimisme que l’on trouve par exemple chez Jules Verne, où la technique est parfaitement domestiquée pour servir l’homme sans se retourner contre lui ; même si certains romans de Verne se terminent de façon tragique, la technique ne trahit pas l’homme, c’est plutôt l’homme qui devient désespéré. Ce n’est pas le cas avec Philip K. Dick. La science-fiction européenne et française reste globalement plus optimiste que son homologue américaine. La « catastrophe » y est moins présente. Ce sont les premiers constructeurs de la technique elle-même qui doutent de ses potentialités. C’est parce que les américains connaissent parfaitement les limites de ce qu’ils fabriquent qu’ils envisagent la catastrophe comme tout à fait plausible. On ne se méfie que de ce que l’on connaît vraiment. Philip K. Dick, dans une période de conflit entre les deux blocs russe et américain, considère la technique comme un moyen de faire la guerre et de s’autodétruire. Aussi peut-on comprendre son pessimisme à l’égard de la techno-science dans le climat de la guerre mondiale.
Il est à remarquer que la plupart de ses textes se déroulent dans un univers militaire. Il y a peu de récits où les personnages sont ceux de la vie civile. Le monde militaire est le lieu de prédilection de la S.F. américaine. La technologie y est avant tout utilisée à des fins belliqueuses. Le genre de la science-fiction a également été fortement influencé par la grande période d’observations d’OVNI, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde (comme par exemple en Belgique). La S.F. est donc apparue à la faveur d’un assemblage de faits sociaux et culturels qui ont fait qu’elle « devait » naître et se développer. D’autre part, elle a servi de sonnette d’alarme pour nous faire entrevoir des voies qui demeurent sans issue. Dans l’adaptation cinématographique de la nouvelle de Philip K. Dick Rapport minoritaire (The Minority Report), le personnage principal vit dans une société qui voudrait réduire le nombre de crimes en les « prévoyant ». L’histoire nous montre la défaillance d’une telle société où personne n’est à l’abri d’une erreur. Cela fait partie des préoccupations constantes des auteurs américains, pour lesquels la liberté côtoie l’enfermement dans une contradiction insoluble. Et l’auteur n’échappe pas à cette contradiction dans sa nouvelle adaptée au cinéma. Le pays de la liberté est en même temps celui où l’on va le plus en prison et où il n’y a que très peu de « démarches préventives ». Tout y est axé sur la « sanction » — du reste, de nombreux innocents sont jetés en prison et parfois exécutés.
Ce paradoxe américain, que l’on retrouve dans sa littérature de genre, s’avère très présent dans l’œuvre visionnaire et cauchemardesque de Philip K. Dick.

© Serge Muscat – juillet 2016.

Une abeille sur mon écran d’ordinateur…

Habituellement je me méfie des abeilles. Indispensables à la planète, elles ont toutefois un moyen de défense persuasif : elles piquent.

Comment savoir ce qui se passe dans la minuscule tête d’une abeille, et être certain qu’elle ne vous piquera pas ?

Les abeilles sont comme les humains. Elles font du miel comme les pâtissiers font des gâteaux. Mais comme l’abeille peut vous piquer, le pâtissier peut également vous empoisonner.

Il se trouve qu’en cette journée d’été, une abeille s’est introduite par la fenêtre pour venir se poser sur l’écran de mon ordinateur. Je ne fais alors aucun geste brusque et l’observe en train de se promener. Son esthétique est agréable. C’est un bel insecte. Sur cet écran elle ne risque pas de trouver la moindre trace de pollen. Soudain elle s’immobilise en me faisant face et semble me regarder droit dans les yeux. La vision d’une abeille n’est pas bien nette. Aussi je me pose des questions quant à ce qu’elle peut discerner de ma personne.

Elle finit de m’observer fixement puis commence à se passer les pattes de devant sur la tête avec des gestes rapides. Le fait qu’elle soit occupée me rassure. Ce que j’apprécie chez les abeilles, tout autant que chez les fourmis, c’est que ce sont des insectes sociaux. En ce sens, ils ont un point commun avec les humains : ils collaborent pour atteindre des objectifs communs.

L’abeille a repris sa marche. Elle est maintenant au centre de l’écran. Je n’ai plus la force de l’observer. N’ayant pas du tout dormi la nuit dernière, je me sens pris d’une intense fatigue. J’entends alors un bourdonnement. Je vois tout à coup l’abeille traverser la pièce et franchir la fenêtre laissée ouverte.

Saisissant ma souris, je fixe sur l’écran le pointeur. C’est à ce moment que j’aperçois comme une tâche au milieu de l’écran. Je m’approche et vois une sorte de pointe sur la surface de verre. Passant alors mon doigt, je sens une nette rugosité. J’essaie de gratter avec l’ongle mais rien n’y fait. Cette abeille a définitivement marqué mon écran, me dis-je. Tant pis, je finirai bien par m’habituer…

© Serge Muscat 2014.

Contre la méthode de Paul Feyerabend

Nous regarderons brièvement ici un auteur qui dérange beaucoup. Si Edgard Morin nous a montré que « tout est dans tout » et qu’il faut avoir une approche systémique de la connaissance, avec Paul Feyerabend nous allons encore plus loin dans ce sens. En effet, pour cet auteur qui pratique le « tout est bon » la science souffre d’une « disciplinarisation ».

A l’université les cursus sont décidés par des enseignants qui construisent un « programme ». Or ce programme est ARBITRAIRE. Aussi ne faut-il pas respecter le « programme » pour pouvoir sortir des ornières dans lesquelles les individus sont placés.

Contre la méthode est un ouvrage contre « toute méthode ».  Nous ne nous étendrons pas sur le travail complexe de cet auteur et invitons le lecteur à se plonger dans ce livre bien en avance sur son temps.

 

Bifurcations dans les domaines de l’art

L’œuvre d’art comme foisonnement du signifié

Analyser en quoi une œuvre d’art tend à déjouer les différentes interprétations que l’on peut en donner relève, pourrions-nous dire, d’une tentative vaine. Pour une raison simple et très complexe en même temps: une œuvre d’art est justement une œuvre d’art par le fait qu’elle ne délivre jamais la totalité de ses significations possibles. Car si l’interprétation d’une œuvre était définitivement circonscrite, alors nous ne serions plus en présence d’une œuvre d’art. Ce qui caractérise une œuvre d’art est justement le fait qu’elle soit ouverte comme le dit Umberto Eco1. Ouverte dans le sens où celle-ci offre un foisonnement de significations sans toutefois que ce foisonnement soit du bruit2. C’est un foisonnement qui possède cependant une cohérence et non un éparpillement anarchique3. L’art est justement ce qui ne peut être l’objet d’une explication4.

L’œuvre d’art traverse les époques parce qu’à chaque moment de l’histoire elle laisse échapper du signifié comme une pieuvre fait jaillir un nuage d’encre dans l’eau claire.

L’ambivalence de l’œuvre et de son créateur

L’œuvre d’art ne relevant pas de l’objet utilitaire, c’est-à-dire du produit de consommation courante, nous pourrions penser que l’artiste est détaché de toute forme de production inscrite dans le cadre de notre société de consommation. Or ce n’est pas le cas. L’artiste réalise une œuvre qui n’est pas un objet utilitaire mais qui pourtant se transforme en marchandise. Car la rétribution de l’artiste, afin qu’il puisse vivre, passe par la transformation de son œuvre d’art en marchandise. Aussi l’œuvre d’art a-t-elle un statut ambigu. Car d’un côté c’est un objet non utilitaire (qui est différent d’un produit de consommation courante) tandis que d’un autre côté l’œuvre se transforme en marchandise afin que l’artiste puisse vivre de son art5 tout en ayant une certaine indépendance. Tel Janus, l’œuvre d’art possède donc deux faces qui au premier abord semblent antagonistes6. De ce fait, même si certains marxistes ont dit que l’art représente l’apogée du capitalisme, nous pensons au contraire que la transformation de l’œuvre en marchandise est une solution bien appropriée pour l’artiste afin qu’il puisse vivre avec des ressources décentes tout en étant totalement libre de toute forme de pression. Evidemment, cela dépend aussi de la nature du pouvoir politique en place.

La consommation culturelle

Il est bien difficile de penser qu’il existe un universel de l’interprétation artistique. Le foisonnement actuel laisse perplexe plus d’un commentateur averti en ce qui concerne l’histoire de l’art. S’il en est ainsi, peut-être est-ce parce que les ressources signifiantes ont été utilisées durant ces dernières années avec beaucoup d’audace et d’ingéniosité. Et contrairement à ce qu’en pense Yves Michaud7 (qui par ailleurs a fait un travail remarquable avec l’UTLS), il nous semble que ce « foisonnement » représente dans l’ensemble plus un bienfait qu’une perte pour l’art, même si certaines créations sont discutables.

Le problème ne se situe pas tant au niveau des artistes qu’au niveau du public. Probablement est-ce la ruée vers les loisirs qui est l’élément fondamental de la modification du statut de l’art. A notre époque, le public goûte les saveurs de l’art beaucoup plus pour se distraire que pour tenter de comprendre l’étrangeté qu’est le fait de vivre.

Le créateur, l’œuvre et son public

L’évolution de l’art soulève de bien nombreuses et épineuses questions quant à son rapport avec le public. Avec la naissance du cubisme et de l’abstraction, le large public s’est rapidement senti déstabilisé sur le plan de la compréhension. Tant que l’art était figuratif, nous pouvons dire que les œuvres touchaient n’importe quel public. Il suffisait au pire des cas de comprendre par exemple qu’il y avait une chaise si une chaise était peinte ou sculptée par un artiste. Le figuratif rendait l’art accessible à tout le monde par le fait justement de donner l’impression que « tout demeurait compréhensible ». Même pour le public le plus humble, il lui suffisait de reconnaître tel ou tel objet et d’y accoler des mots pour obtenir la satisfaction d’une sorte de compréhension. A la question « c’est quoi? », il suffisait de dire « c’est une chaise ou un arbre ». Le figuratif était et demeure encore une sorte de passeport pour le public de masse sans aucune distinction. Nous pouvons dire que c’est une forme d’art de masse comme l’est par exemple la chanson populaire ou la photographie de famille. Car c’est un art qui a la particularité de paraître compréhensible de tous, du maçon au savant, de l’analphabète à l’homme de lettres. J’insiste sur ce point particulier car si je parle par exemple des œuvres de Paul Mc Carthy ou de Michel Journiac, nous allons très rapidement voir poindre les difficultés du rapport des œuvres avec le public. Probablement est-ce à partir du cubisme où tout a commencé à basculer au niveau du rapport des œuvres avec le public de masse. D’un coup il y a eu une coupure franche parmi les amateurs d’art, et pour la première fois peut-être, si nous regardons par exemple le travail de Bourdieu sur les « loisirs culturels », la peinture n’a plus été un art de masse. A partir du moment où le simple processus d’identification (au sens de Saussure) n’a plus été possible parmi certaines personnes du public, l’art est entré dans un autre monde. Le public de masse s’est écrié: « ça ressemble à rien… c’est n’importe quoi… c’est de la fumisterie… je fais pareil en jetant des pots de peinture sur des toiles… c’est de l’escroquerie ». Bref, d’un point de vue sociologique, nous voyons que le discours du public concernant l’art est très révélateur sur la façon dont les œuvres sont perçues. Depuis donc cette coupure, l’art n’a plus été un art de masse. Pour s’en convaincre, il suffirait par exemple de montrer à la télévision quelques œuvres présentées dans ART PRESS de janvier 1994 et de recueillir les avis du public pour rapidement s’apercevoir des réactions!

Probablement le passé et la répétition sont-ils responsables de cette difficile sensibilisation du public de masse à l’égard de l’art contemporain. Car dans les domaines de la création, comme le dit Casamayor en parlant d’un sujet différent mais parallèle, « c’est parce que le passé nous fascine que nous entrons dans l’avenir à reculons ». En effet, dans nos sociétés pèse une indéracinable croyance en l’éternel recommencement. Il en est cependant tout autrement. « Le passé [nous dit Casamayor8] peut être une maladie dévorante car le spectacle des phénomènes naturels nous incite à lui donner beaucoup d’importance. Cette fameuse succession des saisons, des nuits et des jours nous trompe. Elle nous fait croire à une répétition alors qu’il n’en est rien. Si un jour succède à l’autre ce n’est jamais le même. Il n’existe pas un seul phénomène dont on puisse dire avec exactitude qu’il se « reproduit ». D’ailleurs user du verbe « se reproduire » est un abus de langage et un détournement de sens. Ce qu’on appelle « se reproduire », c’est en réalité « engendrer ». La reproduction est juste en ce sens que les hommes engendrent des hommes et non des animaux ou des arbres, mais ce ne sont jamais les mêmes».

Ainsi, le créateur doit-il avoir de la mémoire tout en sachant en même temps oublier afin de progresser dans sa démarche sans sombrer dans l’écueil de la répétition9. C’est aussi pour cette raison que Marcel Duchamp à été qualifié « d’empêcheur de tourner en rond ». Car pour beaucoup d’hommes, qu’ils soient artistes ou non, leur vie est basée sur la répétition. Répétition de la culture familiale, répétition de la profession des parents, répétition des valeurs transmises par les institutions académiques. Comment, dans ces conditions, découvrir de nouvelles voies d’exploration si chacun choisit les pantoufles de la répétition.

Copyright Serge Muscat 1990.

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1Cf. Umberto Eco, L’œuvre ouverte, Ed. du Seuil, 1965 pour la traduction française.

2 La notion de bruit est ici empruntée aux théories de la communication.

3 Aussi est-ce pour cela que Jean Cocteau disait: « en art, toute valeur qui se prouve est vulgaire ».

4 Au sens cartésien.

5 Les peintres vendent leurs tableaux, publient des catalogues en touchant des droits d’auteur, etc.

6 Cf. Mikel Dufrenne, Art et politique, Ed. UGE, 1974.

7Cf. Yves Michaud, L’artiste et les commissaires, Ed. Jacqueline Chambon, 1989.

8Casamayor, La tolérance, Ed. Gallimard, 1975.

9A propos de la répétition, voir l’article de Molly Nesbit intitulé Les originaux des readymades: le modèle Duchamp, Les cahiers du Musée national d’art moderne, n°33, automne 1990.

Ville panique de Paul Virilio

Paul Virilio, depuis longtemps déjà, pose le problème de l’accélération des communications et des transformations du territoire. Dans son ouvrage Ville panique, l’auteur nous parle du bouleversement que produit « l’électro-optique », avec les milliards d’écrans qui diffusent des images sur la planète. Déjà dans L’inertie polaire il soulevait la question de savoir ce que devient la réalité dans un monde où tout devient images, et où l’espace et le temps sont totalement modifiés. La télévision transforme notre rapport au réel des événements. Ainsi, si la société est « spectaculaire » au sens de Debord, Paul Virilio nous montre que l’information est devenue l’élément primordial, y compris dans les guerres où l’échange d’informations remplace la guerre réelle. Monde d’ubiquité, nous sommes partout et nulle part. « La tyrannie du temps réel », comme il l’écrit, aboutit à une « catastrophe ». Le dehors devient le dedans et la ville se referme sur elle-même pour devenir un « bunker » électronique où les écrans (caméras de surveillance, Internet, télévisions, etc. ) se substituent au réel direct. Tout au long de son travail, Paul Virilio analyse nos sociétés contemporaines où règne la lumière « auto-produite » des écrans. En lisant cet auteur, vous ne regarderez plus du tout votre téléviseur de la même façon.

Incident

Au volant de sa voiture, Peter Norman conduisait avec calme, en écoutant du Wagner.
La nuit était noire comme une marre de pétrole et il espérait être de retour chez lui avant minuit. Tout en roulant à cent kilomètres à l’heure, avec le souci de respecter scrupuleusement les limitations de vitesse, Peter pensait à toutes les pages qu’il lui restait à taper à la machine. Ne perdant pas de vue la route, il aperçut comme une lueur rouge dans le ciel. Il se dit que cela devait être un avion. Il jeta un second coup d’œil en direction du ciel et aperçut de nouveau la lueur rouge. Cette dernière se déplaça soudain avec une vertigineuse rapidité. En l’espace de deux secondes environ, elle se retrouva à l’autre extrémité du ciel. Peter se dit que cela devait être un avion extrêmement rapide, probablement un avion de chasse de dernière génération. Cette hypothèse ne réussissant cependant pas à le convaincre, il scruta une nouvelle fois le ciel et vit trois minuscules boules bleues se détacher de la lueur rouge. Elles se déplaçaient comme une escadrille avec une vitesse que Peter n’arrivait pas à expliquer. Il ralentit sa voiture et se stabilisa à soixante kilomètres à l’heure afin de mieux pouvoir observer le phénomène sans prendre le risque d’avoir un accident. Il ne courait d’ailleurs pas un grand danger car la route était déserte. Il eut alors la sensation que les trois petites boules se dirigeaient dans sa direction. Ce n’était pas une certitude et pourtant, il lui semblait qu’elles grossissaient à vue d’œil. La cassette de Wagner venait de se terminer. Peter appuya sur le bouton d’éjection du lecteur. Il chercha une autre cassette dans la boîte à gants et mit une musique de jazz. Lorsqu’il regarda à nouveau le ciel, les trois boules avaient disparu. Il resta un moment dubitatif puis, la musique aidant, il se remit à penser à sa thèse. La route était déserte et un vent chaud s’infiltrait par la fenêtre de la voiture. Roulant toujours à soixante kilomètres à l’heure, il appuya légèrement sur l’accélérateur. Au bout de quelques secondes il constata que la voiture roulait étrangement à la même allure. Il appuya un peu plus sur l’accélérateur mais la voiture n’accélérait toujours pas. Il appuya alors à fond sur la pédale d’accélérateur mais rien ne se passa. Peter resta un instant perplexe, ne pouvant donner d’explication à ce qui se passait. Puis il décida de rétrograder en se disant qu’il était peut-être sur une légère côte. Pourtant la route semblait parfaitement plate. Il se mit donc en troisième et donna un grand coup d’accélérateur. Le moteur monta en régime puis se stabilisa. Peter constata alors avec stupéfaction qu’il était toujours exactement à soixante kilomètres à l’heure. Il fixait son cadran lorsqu’il entendit un léger bruit, comme un choc, venant du toit de la voiture. Il n’eut pas le temps de réfléchir qu’un halo de lumière rouge de déployait tout autour du véhicule. Ce n’est pas possible, je dois avoir des hallucinations, se dit-il. Mais non… La lumière était bien là et il roulait toujours à soixante kilomètres à l’heure. Peter lâcha la pédale d’accélérateur et freina brusquement de toutes ses forces. Les pneus crissèrent et la voiture fit une violente embardée dans un vacarme effrayant.

Le véhicule se trouvait à présent sur le bas-côté, immobile. Peter reprit un instant ses esprits et remua son corps pour voir s’il n’avait rien de cassé. Non, il était indemne. Mais la lumière était toujours là, encore plus puissante que tout à l’heure. Il regarda à travers le pare-brise mais ne vit rien de particulier sinon la route qui s’enfonçait dans la nuit. Envahi par la peur, il resta un long moment sans bouger. Il n’osait pas sortir de la voiture. Il faisait une chaleur étouffante, comme s’il s’était trouvé en plein désert. Il fallait qu’il fasse quelque chose; il ne pouvait pas rester ainsi. Mais il ne savait que faire. Pris de terreur, il en était arrivé à la certitude que la lumière se trouvait juste au-dessus de la voiture. Il eut alors une idée. Il prit la manette de réglage du rétroviseur et dirigea progressivement ce dernier vers le haut. Une lumière éblouissante apparut alors sur le miroir. La chaleur devenait intenable. Il ne pourrait pas rester encore longtemps dans l’habitacle. Il fallait qu’il sorte! Peter respira profondément et avança sa main près de la portière. Il posa lentement ses doigts sur la poignée d’ouverture et, s’apprêtant à bondir hors de la voiture, il tira un coup sec sur la poignée. Aucun déclic ne se produisit. La poignée était enfoncée de plusieurs centimètres et la porte demeurait fermée. Pris de panique, il tira une nouvelle fois sur la poignée mais ce fut un nouvel échec. Il appuya alors sur le bouton de la vitre électrique. Celle-ci resta parfaitement immobile. Essayant de reprendre son sang froid, il se rappela que les vitres arrières étaient manuelles. Il escalada les sièges et se retrouva en un instant sur la banquette arrière. Là, d’une main tremblante, il saisit la poignée de réglage de vitre. Il fit pivoter doucement le levier et la vitre descendit lentement, très lentement. Arrivé en bout de course, il sentit l’air anormalement chaud de ce printemps venir titiller ses narines. Des gouttes de sueur ruisselaient sur son front, sur ses joues et jusque dans son dos. « Il faut que je sorte de là », se dit-il. Il passa péniblement son corps à travers la fenêtre de la voiture et se retrouva à quatre pattes sur le sol. Il se releva alors lentement et aperçut sur le toit de la voiture un disque rouge d’environ un mètre de diamètre. Peter clignait des yeux tellement le disque dégageait une intense lumière. Après un moment d’hésitation, il se précipita en courant vers un talus situé à une dizaine de mètres. Là, il se coucha rapidement sur le sol et attendit en ne perdant pas de vue sa voiture. L’objet était posé sur le toit de la voiture et Peter se demandait comment il avait fait pour tenir avec la vitesse du vent ainsi que les chocs du freinage. Il n’avait aucune certitude quant à la nature de l’objet. Pourtant il finit par se dire qu’il avait en face de lui ce que l’on appelait une soucoupe volante. « Elle est trop petite pour contenir des êtres vivants », se dit Peter. Elle n’avait qu’un mètre de diamètre sur cinquante centimètres de haut. Brusquement la lumière devint d’une intensité extrême. Peter mit sa main devant les yeux comme pour se protéger d’un intense soleil. Stupéfait, il vit alors la voiture se soulever lentement du sol. Il crut un instant qu’il était sous l’effet d’une illusion d’optique à cause de l’intense lumière. Il leva un peu sa tête qui dépassait du talus et constata que la voiture était bel et bien à trente centimètres du sol. Subitement il vit quelque chose tournoyer vers le haut de la soucoupe. Cela dessinait comme de petits hublots qui tournoyaient. Pétrifié, Peter observait le spectacle. Dans un silence effrayant, il vit alors la voiture se soulever d’une dizaine de mètres. Elle se stabilisa durant quelques secondes à cette altitude puis s’éloigna brusquement à vive allure. Peter sortit du talus et se précipita sur le bord de la route. Il voyait toujours la lueur rouge qui s’éloignait dans le ciel et qui progressivement devenait un point de lumière minuscule. Au bout de quelques minutes qui lui semblèrent des années, le point lumineux se perdit dans les éclats des étoiles du ciel.
Bouleversé, Peter resta un long moment immobile sur le bord de la route. Qu’allait-il faire? Comment allait-il rentrer chez lui? Devait-il raconter ce qu’il avait vu? Il se savait plus du tout quoi penser. Il entendit alors au loin un bruit de camion. Il se retourna et vit deux phares blancs qui progressivement s’approchaient. Il se plaça bien sur le bord de la route et fit des signes avec ses bras. Le camion ralentit et s’arrêta à la hauteur de Peter.
_ Vous êtes perdu? demanda le chauffeur à travers la fenêtre du camion.
_ On m’a volé ma voiture, répondit Peter en estimant qu’il était préférable de ne pas en dire plus.
_ Ca c’est encore des jeunes voyous. On devrait les mettre en prison pour que ça leur fasse les pieds. Et pas du sursis, non non; de la prison ferme! Si vous voulez je vous emmène, proposa le chauffeur.
Peter monta dans le camion puis le chauffeur démarra.

Bien que n’étant pas spécialiste en camion, Peter estima que celui-ci devait bien faire trente tonnes. L’habitacle y était spacieux et possédait même une couchette. Malgré l’émotion qu’il venait de traverser et qui était encore présente à son esprit, l’attention de Peter fut immédiatement interpellée par l’incroyable complexité du tableau de bord ressemblant à celui d’un avion.
_ Vous arrivez à vous y retrouver avec tous ces voyants? questionna Peter.
_ Oh vous savez, c’est une question d’habitude. Je transporte des containers de produits chimiques et tout doit être contrôlé en permanence: la température, les vibrations, l’acidité…
_ Vous allez dans quelle direction? coupa Peter.
_ Je dois déposer mon chargement à Chartres. Mais si vous voulez, je peux vous déposer quelque part.
_ Vous n’avez qu’à me laisser n’importe où il y a une gare et je rentrerai en train. Comme nous ne devons être qu’à quelques dizaines de kilomètres de Chartres, vous n’aurez qu’à me déposer à la gare. Comme cela, vous ne serez pas retardé.
_ Oh mais vous ne me dérangez pas. C’est même un plaisir pour moi que de venir en aide à une personne en difficulté.
Pendant qu’il discutait avec le chauffeur, Peter se disait que ce camion était tout de même bien étrange. Les deux puissants phares découpaient deux triangles de lumière dans la nuit en faisant apparaître la route et les arbres qui défilaient. Combien mon assurance va-t-elle me rembourser ma voiture? pensait Peter. Soudain il fut pris d’un vertige et vit tout tourner autour de lui.
_ Vous ne vous sentez pas bien? demanda le chauffeur.
_ J’ai la nausée, fit Peter en laissant rouler sa tête sur le dos du siège. Mais ce n’est rien, ça va passer.
_ Allongez-vous quelques instants derrière, dans la couchette. Vous serez plus à l’aise et la nausée vous passera plus rapidement.
_ Je vous remercie mais ça va aller, ce n’est qu’un étourdissement, répondit Peter en articulant à peine ses phrases.
_ N’hésitez pas! Vous verrez, vous serez mieux dans la couchette reprit le chauffeur. Poussez la petite porte et installez-vous. Il y a une couette et des oreillers.
Sentant alors une douleur lui parcourir le ventre, Peter finit par accepter la courtoise proposition du chauffeur. Il se leva lentement de son siège et ouvrit la petite porte qui se trouvait derrière, entre le conducteur et le passager.
Il découvrit une cabine confortablement aménagée rappelant celle des bateaux de plaisance. Une lumière bleutée émanait d’une boule translucide fixée sur une des parois. Immédiatement, sans chercher à aller plus loin dans son investigation, il se laissa choir sur la couette. Fermant les yeux, il se demanda une fois de plus si ce qu’il venait de vivre était bien réel. A présent tout demeurait silencieux. Pas le moindre ronronnement de moteur. Même les légers cahots de la route semblaient avoir disparu. Sa douleur au ventre lentement s’apaisait.
Quelques instants plus tard, dont il ne savait d’ailleurs pas si c’étaient des minutes, des heures ou des jours, il ouvrit les yeux et aperçut, sur la parois d’en face, une sorte de gourde fixée au niveau de la couchette. Aussitôt il se redressa et saisit l’objet. Peter but une petite gorgée du liquide avec toutefois une certaine prudence. Après ce qui venait de se dérouler, il s’attendait à tout. Cependant le liquide qui coula dans sa gorge paraissait bien posséder toutes les caractéristiques de l’eau. Après un moment de réflexion, il décida d’aller parler au chauffeur.
Il fit basculer la petite poignée de la porte métallique et tira celle-ci vers lui. La porte ne s’ouvrit pas. Il recommença en appuyant avec plus d’insistance. La porte ne bougea cependant pas d’un millimètre. Peter fit alors une nouvelle tentative en poussant de toutes ses forces. Mais la porte resta toujours aussi immobile. Il tapa alors avec le poing sur la porte en appuyant progressivement ses coups avec plus de force. Puis au bout d’un moment il s’arrêta, avec l’espoir d’entendre la voix du chauffeur. Un profond silence régnait dans la cabine. Des flots d’images envahissaient l’esprit de Peter. Puis il se laissa choir sur la couchette. Soudain la porte de la cabine s’ouvrit.
_ Vous avez frappé à la porte, n’est-ce pas ? lui demanda le chauffeur tout en ayant un œil sur la route.
_ Oui, j’ai essayé d’ouvrir la porte mais elle était coincée.
_ Ça ne m’étonne pas, on a essayé une fois de la crocheter, et depuis, elle se bloque souvent.
Peter sortit de la cabine et alla s’installer sur le siège à côté du chauffeur.
_ Un jus d’orange ça vous dit ? J’en ai un Thermos plein et bien frais.
_ Oui, avec plaisir.
_ Tenez, prenez-le, il est juste là, dans le fourre-tout, devant vous. Vous trouverez aussi des gobelets en plastique.
Tout en demandant s’ils étaient encore loin de Chartres, Peter emplit deux gobelets et en proposa un au chauffeur. Tout en laissant errer son regard vers l’horizon de la route, il but à petites gorgées le jus d’orange bien frais.
Soudain il aperçut une forme qui se dessinait, une forme de voiture qui… oui, qui ressemblait à la sienne. Il scruta l’objet avec attention et lorsqu’ils arrivèrent à une cinquantaine de mètres, Peter s’écria :
_ C’est ma voiture ! Arrêtez-vous, c’est ma voiture, là, sur le bas-côté !
Le routier mit son clignotant et ralentit pour se garer sur le bord de la chaussée. Peter descendit du camion et marcha rapidement vers la voiture qui se trouvait à une cinquantaine de mètres. Une fois arrivé à proximité, il constata que la peinture de la carrosserie était à moitié brûlée. Pas tout à fait comme une voiture ayant pris feu, mais plutôt comme une mauvaise peinture cloquée par une température trop élevée. Il s’approcha lentement de la portière du conducteur, tout en scrutant l’intérieur de l’habitacle. Il s’attendait d’un instant à l’autre à voir surgir quelque créature, qui par le fait même de ne pas pouvoir lui donner un nom rendait la situation encore plus effrayante. Un à un, il franchit les centimètres qui le séparaient de la fenêtre ouverte de la portière jusqu’à obtenir un champ de vision suffisamment large pour embrasser la totalité de l’avant de la voiture. Tout semblait normal. N’étant cependant toujours pas rassuré, Peter se déplaça progressivement vers l’arrière de la voiture, jusqu’à pouvoir distinguer les sièges et le sol de la carrosserie. En y réfléchissant, il trouvait étrange que la peinture fût comme brûlée et que l’intérieur de l’habitacle n’eût aucune trace d’échauffement. Il se dit toutefois que la peinture pourrait être refaite gratuitement puisqu’elle était garantie dix ans. Il entendit soudain la voix du routier.
_ C’est votre voiture, alors ?
_ Oui, oui, c’est bien ma voiture, répondit Peter, rassurée par la présence du routier.
Ce dernier fit le tour de la voiture puis posa ses doigts sur le toit.
_ Dites donc, votre peinture en a pris un sacré coup. Votre voiture a pris feu ?
_ Je n’en sais absolument rien et figurez-vous que je me posais la même question.
Avec un geste hésitant, Peter ouvrit la portière conducteur de la voiture et pénétra dans l’habitacle. La clef de contact demeurait encore là, immobile, donnant l’impression que tout cela n’était qu’un rêve éveillé.
_ On vous a volé des objets ? demanda le routier.
_ Non, je ne crois pas, rien ne semble manquer. D’ailleurs, il n’y avait rien de particulier dans la voiture à part quelques plans et du courrier.
Tout en prononçant ces derniers mots, Peter tourna la clef de contact afin de vérifier le fonctionnement du moteur. Le démarreur tourna péniblement puis le moteur démarra en dégageant à l’arrière de la voiture un gros nuage de fumée grisâtre.
_ Tout semble marcher normalement, lança le chauffeur. Votre moteur fume un peu, mais bon, ça n’est pas très grave. Il faudra seulement changer les bougies. Vous avez encore besoin de quelque chose ?
_ Non, je vous remercie beaucoup mais je pense que ça ira. Vous avez vraiment été très aimable avec moi. Car de nos jours, les gens ne s’arrêtent même plus pour porter secours à autrui. Tenez, je vous laisse ma carte de visite, et peut-être accepterez vous un soir de venir dîner à la maison. Vous n’aurez qu’à me téléphoner pour me dire votre disponibilité.
_ Je n’y manquerai pas. Au revoir et bonne route.
Sur ce le routier retourna rapidement à son camion par crainte de bloquer les automobilistes. Il démarra et s’éloigna lentement, laissant apparaître les lumières rouges de ses feux.
Peter fit chauffer le moteur, jusqu’à qu’il n y eût plus de fumée. Il se retourna pour vérifier une nouvelle fois si tout était normal sur la banquette arrière. Il démarra enfin, à moitié soulagé, tout en se remémorant ce qui venait de lui arriver. Il ne savait même pas sur quelle route il se trouvait, sinon qu’elle avait toutes les apparences d’une nationale. Rouler : c’était cependant la seule chose qui lui importait.
Au fil des kilomètres, le caractère au premier abord effrayant de cette aventure se transformait peu à peu en une sorte d’espoir trouble. Ainsi, si tout cela n’était pas un rêve, il existait donc un « ailleurs » où vivait des êtres inconnus probablement différents des humains. En émettant cette hypothèse, il entrevoyait la possibilité de pouvoir enfin s’échapper de cette planète sur laquelle grondait la folie des hommes. Mais il se dit aussitôt que ce n’était là qu’un espoir vain. Il était peu probable qu’il existât un paradis quelque part dans l’univers. Peut-être que les guerres et les conflits des hommes étaient une composante inéluctable de toute matière organisée, depuis la simple cellule jusqu’aux êtres vivants les plus complexes, et que même la matière apparemment inerte, dans sa complexité atomique, produisait les mêmes phénomènes.
Sur le tableau de bord, le compteur kilométrique déroulait lentement ses chiffres tandis que Peter se laissait porter par les flots de ses pensées. Comme une sorte d’interminable anneau de Möbius , les orages de son existence se mêlaient à des réflexions d’ordre théorique jusqu’à produire un insolite mélange dont il était bien difficile de donner une signification. En fin de compte, se disait-il par moment, tout est en fait assez simple. Il imaginait alors la Terre comme étant une petite boule où des humains faisaient une curieuse promenade sans même savoir pourquoi. La prodigieuse complexité dans laquelle l’homme demeurait empêtré devenait d’une grande simplicité lorsque l’on prenait du recul. A partir de la Lune, on pouvait par exemple dire que sur la Terre des humains s’aimaient, que d’autres s’entre-tuaient, qu’ils avaient des enfants et que leur durée de vie était incroyablement courte. Ce sentiment cosmique qui le traversait parfois le pétrifiait. Aussi, durant ces instants, cherchait-il éperdument à se rapprocher à nouveau de la Terre, afin de retrouver quelque signification à l’existence.
Il aperçut soudain une lumière dans son rétroviseur extérieur. Une lumière clignotante et bleue. Pris de panique, il se dit qu ‘ « ils » étaient de retour. Alors qu’il allait freiner, il entendit une sirène. Il lui fallut deux bonnes secondes pour s’apercevoir que c’était une sirène de police. Cependant, l’un n’était pas plus rassurant que l’autre. Un policier lui ordonna alors de s’arrêter, ce qu’il fit immédiatement en se mettant sur le bas-côté. Deux hommes en uniforme vinrent ensuite à sa rencontre.
_ Bonjour monsieur. Vous n’avez plus de feux de position à l’arrière. Ni de clignotants d’ailleurs. Vous pouvez nous présenter votre permis de conduire, s’il vous plaît ?
Tandis qu’il sortait son portefeuille, Peter remarqua qu’un des agents s’attardait sur la peinture de la carrosserie. Juste à l’instant où il tendit enfin le document rose, l’agent prit la parole.
_ Votre voiture a-t-elle pris feu monsieur ?
Embarrassé, il réfléchit à ce qu’il allait dire.
_ Non non, ce n’est rien, répondit Peter. C’est seulement la peinture qui est de mauvaise qualité et qui n’a pas résisté à la chaleur.
_ Mais de quelle chaleur parlez-vous monsieur ?
_ J’ai laissé par mégarde ma voiture à côté d’un four industriel à ultrasons ; et la peinture n’a pas résisté. Mais celle-ci va être refaite cette semaine.
_ Je passe pour la peinture, reprit l’agent. Mais je vous verbalise pour les clignotants et les feux de position.

 Copyright Serge Muscat 2000,

Le dialogue impossible

Les trois personnes qui marchent dans la rue semblent insouciantes. Si ces trois personnes paraissent avoir des points communs, en observant avec attention ce trio qui se dirige quelque part, je m’aperçois que l’une d’elles ne semble pas faire groupe avec les deux autres. Elles se nomment Alain, Honorine et Betty. Un homme, donc, et deux femmes, qui se dirigent vers un lieu dont la prévision de s’y rendre a été décidée la veille.

Alain, Honorine et Betty échangent vaguement quelques banalités en évitant de parler de leur travail. Le trio poursuit sa marche, tout en continuant déblatérer sur cette pluie et ce beau temps qui fondent l’essence de la vraie vie. Cette fameuse vraie vie que l’on oppose à la vie vraie. Mais que peut-il y avoir d’important, de primordial, dans cette vie ?

Après un moment de silence, à écouter seulement les bruits de la ville, Honorine entame :

_ Vous savez, je ne sais pas très bien si je vais y aller. Chaque fois que je vais quelque part, j’ai la sensation de n’avoir pas changé d’endroit. C’est comme si je me déplaçais sans me déplacer.

Ils écoutent Honorine. Pour eux, ils ont prévu de s’y rendre, et tout questionnement intermédiaire n’a aucun sens. Ce sont des personnes à objectif, et pour Alain et Betty, ce qui se déroule entre la décision première et le point d’arrivée n’a pas plus d’importance que le vent qui souffle sur les arbres. Pour eux le monde n’existe que comme une ligne que l’on trace entre deux points.

Des couples avec leurs enfants se promènent, avec cette joie qui caractérise les premières années de la vie. Les murs de la ville sont couverts d’une poussière que les ravalements successifs ne peuvent enlever. Et pourtant, pour ces familles qui se promènent, tout semble être immergé dans une clarté, comme lorsqu’on tente de regarder le soleil.

_ J’ai lu un livre étrange ces derniers temps, dit Alain. Un petit livre que j’ai relu plusieurs fois, et pourtant je n’y ai strictement rien compris. C’était l’histoire d’un homme qui sort de son domicile en embrassant sa femme pour lui dire au revoir, afin de se rendre à son travail, et qui revient vingt ans plus tard pour le dîner. Enfin, c’est ce que je crois avoir compris.

_ C’est un livre de quel auteur, demande calmement Honorine ?

_ Je ne sais pas, je ne me rappelle plus du nom. C’est un auteur étranger, je crois bien.

_ L’auteur ne s’appellerait pas Paul Auster, par hasard ?

_ C’est un nom qui ressemble un peu à ça.

_ Tu sais, reprit Honorine, je ne connais pas le livre dont tu parles, mais vingt années sont un peu la duplication d’une journée durant une période de vingt anniversaires.

Pour Honorine, la vie lui semble tellement courte, longue, monotone, pleine de nouveautés, continue, discontinue, que l’étrangeté de l’existence la questionne chaque jour. A chaque instant où elle pense avoir trouvé une réponse à une question, voilà que la réponse se métamorphose en question, comme par une incompréhensible opération sémantique. Tout ce qu’elle a vécu n’a, dans l’enceinte de sa conscience, en fait que peu d’importance. Car dans sa conscience se manifeste autre chose que la réalité première qui n’est en fait pas la réalité. Du reste, personne ne sait ce que signifie ce mot utilisé par les humains avec une fréquence d’utilisation insensée, comme une musique qui se répète à l’infini.

Alain et Betty sont préoccupés par la série télévisée de 19h00 et la partie de Scrabble qu’ils vont faire ensuite.

Dans l’esprit de Honorine défile l’incessante succession des générations, de ces vies humaines qui s’étaient écoulées, où chaque femme, chaque homme vivant le moment présent avaient traversé l’existence comme pilotés par une invisible machine. Ils étaient venus au monde par le caprice d’autres humains qui eux aussi étaient venus au monde… Comme tous les humains, elle a accepté le fardeau d’être là, présente, debout. Cependant elle sait avec une précision de chirurgien que jamais elle ne fera subir le fait d’être au monde à un autre être. Elle est là, debout, respirant, regardant ce qui l’entoure, tout en sachant avec une certitude inébranlable que si elle accepte de vivre, elle n’imposera pas ce même calvaire à un être qui n’a rien demandé. Car les humains ne demandent jamais à venir au monde. Comment le pourraient-ils ?! Elle accepte sa condition de vivante, en essayant de traverser cette étincelle qu’est la durée de la vie comme elle peut. Mais elle sait qu’elle ne reproduira pas cette étincelle qui fait la plupart du temps de la vie un enfer. Elle ne possède pas cette vanité spécifique au genre humain de se dire que l’espèce humaine est la plus prodigieuse création de l’univers. Un univers dont, d’ailleurs, personne ne sait de quoi il est composé. Aussi décide-t-elle de se faire stériliser. Lucide, elle sait que c’est l’unique solution pour ne pas faire face à l’imprévu. Tandis qu’elle marche avec Alain et Betty, elle prévoit de prendre un rendez-vous dans une clinique pour la semaine suivante. Elle est toutefois inquiète. Que va penser Tristan, son compagnon qu’elle aime tant ? Elle se dit que s’il l’aime vraiment, il acceptera cette décision calmement, sans aucune opposition.

Lorsqu’elle rentre dans la soirée et qu’elle ouvre la porte de son domicile, elle reste pensive un long moment, sans même faire attentions au courrier déposé par la gardienne. Le temps s’écoule, elle réfléchit, se laisse guider dans le labyrinthe de sa conscience. Après presque une heure passée ainsi, elle saisit son téléphone, compose un numéro.

_ Oui ?… Honorine, je voulais justement t’appeler.

Elle ne lui laisse pas le temps de continuer sa phrase. Tristan et Honorine sont dans l’instant présent en train de communiquer, mais ce qui se déroule dans l’esprit de l’un et de l’autre est, un peu comme en physique, deux sortes de mondes parallèles. Deux façons différentes de concevoir la vie et qui pourtant sont quelque part identiques. Pour elle, le fait de vivre n’est qu’un passage, un mouvement, où rien n’a vraiment d’importance. Lui, par contre, est de l’espèce des bâtisseurs ; de ceux pour qui chaque journée doit impérativement être un élément ajouté pour construire une sorte d’édifice. Lorsque Honorine entrevoit la pensée de Tristan, elle sait qu’il ne pourra jamais voir le monde comme elle le voit.

_ Tristan, pardonne-moi de t’interrompre mais j’étais en train de réfléchir, et je me disais…voilà, j’ai envie de quitter mon travail et d’essayer de trouver un autre emploi ailleurs… ailleurs, ça veut dire à des milliers de kilomètres d’ici.

_ Mais tu n’arrêtes pas de quitter les emplois que tu trouves pour repartir au point de départ à chaque fois !

_ Il n’y a ni départ, ni arrivée Tristan. Et depuis des jours que je réfléchis, je me dis que cette fois-ci, le changement va être plus radical. Ce que je te dis est très important. Tu sais comme moi que l’existence est éphémère et qu’on ne peut pas tout vivre. Je ne peux plus rester ici, ça me devient totalement intenable. Et je voulais te dire également que je vais cesser la contraception ; car en fait j’ai prévu de me faire stériliser pour éviter tout imprévu.

Tristan ne dit rien, semble ne pas réagir. Pourtant il est en train de prendre conscience qu’il se trouve confronté à la volonté d’ Honorine. Car il perçoit que ce qu’elle dit vient des profondeurs de sa pensée et non pas d’un simple caprice momentané et superficiel. Il sent que c’est son être tout entier qui s’exprime. Le silence s’installe un instant.

_ J’ai des choses importantes à faire. On se verra ce soir.

Tristan éteint alors son téléphone. Mais c’est en fait quelque chose d’autre qui vient de s’éteindre.

Lorsque Honorine et Tristan se rejoignent le soir, ils ressentent soudainement cette contradiction de l’existence : la légèreté et la gravité. La vie est simple et en même temps tragique. Tristan cherche à comprendre ce qui se passe dans l’esprit de Honorine. Dans son raisonnement il fait l’erreur que font la plupart : c’est-à-dire celle qui consiste à dérouler le fil de l’existence.

Pour Honorine il n’y a justement pas de fil. Car sa vie n’est que brisure, cassure, rupture, coupure, sans ce fil auquel tous les humains s’imaginent être rattachés. Elle flotte un peu comme un ballon dans le ciel, qui comme tous les ballons finissent par éclater, une fois qu’une certaine altitude est atteinte.

Depuis six mois qu’ils sont ensemble, ils cherchent à se comprendre, et aboutissent toujours à la même conclusion : pour comprendre certaines choses il ne faut pas penser.

_ Tu sais, pour ce que tu m’as dit tout à l’heure, je te laisse choisir. Peut-être que demain, ou dans une semaine, tu verras les choses autrement.

Honorine ferme les paupières, puis s’allonge sur le lit. Il est à côté d’elle, attendant qu’elle ouvre les yeux. Il souhaite lui dire quelque chose, mais ne peut pas parler tant qu’elle n’ouvre pas les yeux. Et lorsque après un long moment elle ouvre ses paupières, il n’a plus envie de parler. Il commence à sentir ce qu’on ne peut comprendre, et qu’il cherche pourtant à comprendre parce qu’il est persuadé que tout peut s’expliquer. Il ferme alors les yeux et pose doucement sa tête contre celle de Honorine.

Depuis qu’ils se connaissent, il ressent pour la première fois, en cet instant précis, une sorte de vide conceptuel, et devient, pour ainsi dire, pure perception. Il oublie complètement ce qu’elle lui a dit tout à l’heure, et hier, et il y a une semaine. De son esprit s’efface toute inscription. Il n’est plus situé dans l’ordre du comprendre, mais dans celui du percevoir, du sentir.

Le lendemain, Honorine, comme chaque jour, pose un regard différent sur le monde. Dès qu’elle se réveille et ouvre les yeux, elle voit le visage de Tristan juste en face d’elle. Dès l’instant où elle voit son visage, toute la quotidienneté s’efface, toute l’absurdité de l’existence, elle l’accepte sans y penser. Elle regarde seulement son compagnon qui dort encore, et tout s’évanouit, disparaît.

Pour le moment elle a signé un contrat de six mois avec une agence pour laquelle elle doit produire des photographies dont elle ne possède pas les droits. Quant à Tristan, il travaille dans une rédaction depuis déjà plusieurs années, et changer ses habitudes est pour lui inconcevable.

Une semaine s’écoule. Alors que Honorine est à l’extérieur, un soir elle reçoit un appel de Betty. Après quelques propos échangés, elles décident d’aller prendre un verre dans un pub des environs. L’endroit où elles se retrouvent est bondé de gens qui semblent avoir tellement de projets que dix vies ne seraient pas suffisantes pour réaliser tout ce dont ils parlent.

_ Tu sembles aller mieux que la semaine dernière. Que souhaites-tu boire ?

Honorine jette rapidement un regard autour d’elle, puis répond :

_ Bien je vais prendre comme tous, comme ça je serai rassurée de faire comme tout le monde.

Betty saisit cette phrase comme elle entend les bruits de la ville : c’est-à-dire n’ayant pas vraiment une signification particulière. Un peu comme ceux qui disaient, dans les débuts, que la musique concrète n’est pas de la musique. Pour elle tout est si simple que, finalement, rien n’a de sens. Ses seules préoccupations sont le choix des croquettes pour son chien et le programme de télévision de la soirée. Rien de plus. Elle va commander les boissons et revient avec deux verres qui débordent. Elles commencent à prendre quelques gorgées, tout en échangeant quelques propos. Au bout de dix minutes environ, se produit chez Honorine ce qui se produit toujours lorsqu’elle absorbe quelque alcool : l’accroissement de son acuité quant aux impasses de l’existence.

_ Tu vois les choses trop sombres, lance Betty avec une certaine naïveté.

_ Oui, c’est vrai. Je vais essayer de prendre des vacances, ça me fera du bien. Je n’ai pas encore essayé le saut à l’élastique, alors je crois bien que je vais faire mon baptême. Et peut-être aussi faire de la glisse. Après tout, c’est notre époque la glisse. On glisse sur tout : sur l’eau, sur l’air, sur la neige, sur l’herbe, sur le béton et, bien entendu, sur notre conscience.

Betty la regarde curieusement. L’ivresse commençant progressivement à monter, cette fois-ci c’est Honorine qui se lève et va commander deux autres verres.

Honorine prend une gorgée de la même boisson que la précédente et laisse errer son regard. Toutes ces vies rassemblées en cet endroit ont quelque chose d’étrange. Ces personnes sont très jeunes : entre vingt et vingt-cinq ans. Honorine, qui n’a que trente-cinq ans, sait que l’évolution de la perception du monde et de la vie est différente pour chacun. Pour certains, cette perception reste stable, tandis que pour d’autres il peut se produire un basculement complet. Elle se dit en même temps que, humain parmi les humains, elle va reproduire et prolonger cette aventure humaine par le fait d’avoir un enfant. Tout en y pensant, elle commence à douter d’elle-même. Une sorte de nouveau palier de la conscience s’élabore. Elle réalise que Tristan, dont elle n’a jamais douté de son amour, est plus intelligent qu’elle ne le croyait. Car il a justement accepté toutes les absurdités spécifiques au genre humain, pour ne savourer que les petites joies épicuriennes. Elle comprend alors que, toutes ces pensées qui l’épuisent et qu’elle n’arrive pas à accepter, ont déjà traversé l’esprit de Tristan, et que ce dernier est allé plus loin dans une certaine forme de sagesse.

Pour avoir un enfant, il faut accepter sa finitude, le fait de mourir. Impossible de donner la vie si l’on n’accepte pas en même temps la mort. Elle comprend soudainement pourquoi le fait de se retrouver mère lui fait si peur : c’est qu’elle a peur de la mort. Tandis que Tristan a déjà totalement intégré le fait de mourir. Cette évidence est pour lui tellement claire , qu’il n’y pense même pas, et ne pense, par conséquent, qu’à la vie.

Betty reste silencieuse. Elle sait que Honorine est entré en elle-même, et que, dans ces moments, il est préférable de ne pas la déranger. Elle s’en aperçoit rapidement à son regard, qui semble ne plus rien voir de ce qui l’environne. Depuis un certain nombre d’années la réalité première ne l’atteint plus. Parce qu’auparavant, cette réalité l’avait au contraire trop touchée, jusqu’à être saisie comme un frêle animal est saisi à la gorge pour l’étouffer. Son regard exprime cela. Elle n’est plus présent au monde mais dans un perpétuel ailleurs. Elle demeure à jamais éloignée de ce réel, parce qu’elle a compris ce qu’il recouvre. Et elle a décidé, désormais, de ne plus s’y impliquer.

Les verres de Betty et Honorine sont à présent vides. Vide comme l’est la salle emplie de gens. Elles ne disent plus rien. Honorine va aller retrouver Tristan. Son désir de partir de cet endroit est imminent. Elle se lève donc, et dit à Betty :

_ Je te remercie pour ce verre. Je ressens toutefois un besoin urgent de rentrer. Excuse-moi si je ne reste pas plus longtemps.

Elle lance vers Betty un regard lointain, prend son manteau et s’en va. Avec une certaine ivresse, elle sort du pub et remonte le chemin pris pour venir. La rue est tortueuse, petite et légèrement crevassée à certains endroits. Elle se laisse mouvoir par l’automatisme qu’est devenue l’habitude de parcourir ces lieux.

A partir du moment où elle rentre chez elle en sachant que Tristan est là, elle évacue tout, oublie les instants qu’elle vient de passer avec Betty, et retrouve une joie de vivre. Lorsqu’elle ouvre la porte et entre, le vide disparaît, et la présence de Tristan vient s’y mettre à la place. Le simple fait de le voir, même furtivement, la remplit d’un bien-être, avec toujours cette fascination que rien ne semble atténuer.

Tandis qu’il est en train d’écrire quelques lignes sur un cahier, elle s’approche de lui et l’embrasse.

_ Cette sortie était-elle agréable ?

_ Nous avons pris deux verres, et j’ai la tête qui tourne un peu. Qu’étais-tu en train d faire ?

_ Je rédige des notes pour une prochaine publication. Ce n’est pas très motivant ; ce sont toujours les mêmes textes qui sont publiés. Chaque auteur reprend la pensée de l’autre ; et comme le style est différent, le lecteur pense qu’il y a là de nouvelles théories, ce qui en soi n’est pas totalement faux, puisque le style est en même temps une substance signifiante. Mais beaucoup d’auteurs pourraient tout de même s’abstenir d’écrire des textes en spirales. Voilà à quoi aboutit la course à la publication.

Il pose son stylo, et dit à Honorine :

_ Viens t’asseoir près de moi.

Elle vient se mettre tout contre lui.

_ Ce que tu vois là, ce sont des textes sur l’analyse de la vie quotidienne. Je dois en préparer sept pour la rédaction. Et je n’ai pas beaucoup de temps pour finir ce que j’ai commencé. Pourrais-tu m’aider à terminer la préparation de ces textes ?

_ Bien entendu, mon amour. Que veux-tu que je fasse ? Veux-tu que je les relise, que je les mette en forme ?

_ Tu les relis et tu corriges les coquilles. Tu regardes également si la syntaxe est correcte.

_ Je trouve que les écrits sur la vie quotidienne n’apportent qu’une faible compréhension pour le lecteur. Car tout ce qu’écrivent ces sociologues comme Bourdieu, Champagne, Passeron ou Moles avec sa Psychologie du Kitsch, ce sont des propos qu’une personne suffisamment intelligente sait déjà intuitivement.

_ Mais pour ceux qui ne prennent pas conscience de ces phénomènes, pense que ça peut les aider à comprendre leur vie de tous les jours.

_ C’est vrai. Je préfère cependant exprimer certaines choses avec des images. Car l’image est instantanée et permet de faire comprendre en quelques secondes ainsi que par l’émotion ce que d’autres expriment en faisant du remplissage de feuilles blanches.

Elle s’attelle donc à la tâche. Son visage est détendu, ne porte plus cette légère trace d’inquiétude habituellement présente. Ses yeux, qui souvent sont éteints, brillent d’un éclat d’optimisme, où l’on y discerne néanmoins les restes d’une lointaine mélancolie.

Elle fixe Tristan dans les yeux, lui empêchant toute fuite. Son visage et ses yeux provoquent en elle une intense fascination. Leurs regards échangés participent d’une union, où chaque instant leur amour se renouvelle sans cesse d’une manière différente, comme tout ce qui existe dans la nature se renouvelle d’une autre manière.

Tristan s’habille rapidement, puis ils sortent.

Demain sera une nouvelle journée. Impossible de prédire la moindre chose. Et c’est mieux ainsi.

© Serge Muscat 2000.

Note de l’auteur: ce texte est une fiction et n’engage en rien quelque rapport avec la réalité; si toutefois la réalité existe en littérature.

Zéropolis de Bruce Bégout

Notre monde est celui de l’artificialité et du clinquant. Partout se construisent et se démolissent des architectures qui ne durent pas plus de tout juste 20 ans; certaines ne sont parfois jamais terminées et restent à l’état de friches.

Dans son ouvrage Zéropolis, Bruce  Bégout nous dépeint une ville où règne le jeu et son caractère aliénant. Nous sommes ici aux USA, mais il se produit le même phénomène en France et dans d’autres villes européennes. Lorsque le jeu devient un vice dévastateur, la vie se résume à gratter, à cocher des cases, à tirer des manettes, et à procéder à autant d’actes stupides dont les protagonistes ne prennent pas conscience. Bruce Bégout nous montre avec clairvoyance la plus grande ville du jeu américaine. Il porte un regard radiographique de cet univers insensé qu’est le jeu.

Le livre Zéropolis ne comporte que 125 pages, mais dans ce travail condensé, l’auteur nous livre ici l’essence du rêve américain.

Nous vous convions à écouter une conférence de Bruce Bégout intitulée: Suburbex: l’exploration suburbaine: errance et anonymat.

La précision de la technique

Je suis toujours étonné des fonctionnalités et de la précision de la technique. Autant la science reste souvent floue et hypothétique, autant la technique est éblouissante par sa précision et sa capacité d’efficience. J’ai toujours été étonné de voir mes ordinateurs se mettre en fonctionnement lorsque j’appuie sur le bouton : marche/arrêt. La tangibilité de la technique me surprend inlassablement. Une science ne devient belle que lorsqu’elle passe au stade de la technique. Là elle déploie toute sa splendeur, sa manière explicite de présenter le monde. C’est ce qu’avait comprit Simondon.

Pour passer des spéculations théoriques à la technique, il y faut de l’acharnement, de la perspicacité et un savoir-faire qui n’est pas théorisable. C’est que l’homme pense autant avec son corps qu’avec son esprit, et il déploie une ingéniosité qu’un cerveau seul ne saurait concevoir. Car pour cela, il y faut également un corps.

Le transhumanisme de Béatrice Jousset-Couturier

Le transhumanisme doit-il nous faire peur? Béatrice Jousset-Couturier dans son ouvrage pose différentes questions sur ce courant qui inquiète certains. La science et la technique progressent, mais les questions philosophiques restent toujours d’actualité. Ce livre préfacé par Luc Ferry vous éclairera sur le monde qui se profile où les machines prennent une place toujours plus importante.

La fin de vie de Jean-Michel Palmier

Dans Fragments sur une vie mutilée  édité en 1999 chez Sens et Tonka , Jean-Michel Palmier (dont j’ai suivi les cours) revient à l’essentiel de la vie. Atteint d’un cancer foudroyant, il nous lance dans ce livre un dernier appel de survie avec une tristesse de ton qui nous donne froid dans le dos. Cet homme qui était si passionné et ouvert à ses étudiants nous lance un dernier cri face à la mort et son absurdité. Je conserve un très bon souvenir de cet enseignant qui m’a fait découvrir l’École de Francfort. Sa soif de savoir était telle, qu’il est décédé en préparant son troisième doctorat.

Pied

Bien qu’étant infiniment complexe, le corps humain n’est après tout constitué que d’un tronc et de cinq membres. Et à l’extrémité des membres inférieurs on trouve ce qui, à mes yeux, constitue les éléments les plus laids chez l’homme : deux pieds.

Comme pour bien d’autres choses, mes premières impressions concernant les pieds datent de l’enfance. En ayant vu tout d’abord les pieds de mes parents puis, par la suite, ceux de mes petits camarades. Il a cependant fallu que j’atteigne environ l’âge de cinq ans pour que les pieds, et plus particulièrement les pieds d’autrui, m’apparaissent avec une certaine étrangeté. Ce fait est d’autant plus troublant que les autres parties du corps se présentaient à mon esprit comme allant de soi. Je trouvais une certaine harmonie dans la constitution des bras, du tronc et de la tête tandis que les pieds venaient tout gâcher dans l’équilibre de cet édifice d’os et de chair. Cette sensation de difformité et de laideur n’a d’ailleurs fait que s’accentuer avec les années. Car, en fin de compte, que peut-il y avoir de plus laid qu’un pied chez l’homme ? Sur le talon se forme souvent de la corne, la longueur et la forme des orteils font penser à des griffes, et l’ossature qui constitue le pied forme de hideuses bosses ressemblant presque à des abcès.

Si la main est une partie noble du corps par le fait qu’elle permet d’agir et de modifier la nature, le pied est quant à lui convoqué pour une bien basse besogne qui consiste à supporter tout le poids de l’homme.

On peut dire d’une main qu’elle est de pianiste ou bien d’ouvrier, d’intellectuel ou de manuel, qu’elle est d’une précision de chirurgien ou bien gauche et maladroite ; mais que peut-on dire d’un pied ? Pas grand-chose sinon qu’il est laid et bête.

Les ongles des mains, lorsqu’ils sont bien entretenus, donnent à ces dernières une certaine esthétique ; ce qui n’est pas le cas pour le pied. Qu’ils soient courts ou longs, les ongles des pieds trahissent l’animalité chez l’homme.

Considérant cette partie du corps comme étant insolite, j’ai avec le temps accumulé de nombreuses observations sur le pied ainsi que sur ce qui le protège, à savoir la chaussure.

Si l’habillement des individus est dans bien des cas lié à des circonstances aléatoires, il n’en est pas de même pour la chaussure. De tout ce que nous mettons sur notre peau, la chaussure est probablement l’objet qui donne le plus fidèle reflet de notre personnalité. Bien que le pied soit caché par la chaussure, on devine néanmoins certaines caractéristiques de celui-ci. Ainsi les hommes aux grands pieds par rapport à leur taille n’ont-ils pas la même personnalité que les hommes aux pieds menus. Lorsque les chaussures sont aérées, comme par exemple les sandales, la longueur et la forme des ongles en disent long sur les individus. Si « le visage est le miroir de l’âme », le pied l’est également.

Pourtant, malgré l’incapacité du pied à égaler la main, il s’est forgé avec ce mot qui le désigne une multitude d’expressions pour parler de l’homme. Ainsi le pied est-il devenu dans la vie de tous les jours le porte-parole de nos états d’âme.

Avec l’âge, nos pieds sont bien souvent les premiers témoins de notre flétrissure. Avoir mal aux pieds est chose beaucoup plus courante que d’avoir mal aux mains.

Tandis que nous marchons avec insouciance les mains dans les poches, la conscience d’avoir des pieds reste permanente jusqu’à la décrépitude totale qui nous emmène finalement six pieds sous terre.

Copyright 2002 – Serge Muscat.

Délire et désir – Gilles Deleuze – 1972

Nous vous convions à écouter ici une archive radiophonique sur le thème du délire et du désir par Gilles Deleuze. La création dure deux heures. Ici Gilles Deleuze remet en question les théoriques de la psychanalyse et l’institution psychiatrique. Bonne écoute. Cliquer ici.